Chapitre 2-37

2.5.0

Anna

Nos regards restent fixés sur le compte à rebours. Les secondes défilent avec une lenteur insupportable, comme engluées dans le temps. Chaque chiffre s’affiche, pesant, chargé d’attente. À 11 heures, 38 minutes et 27 secondes, une série de vives lueurs éclate au centre des structures. Elles se dédoublent aussitôt, se propagent jusqu’à leurs extrémités, puis reviennent en sens inverse. Le phénomène se répète, et son rythme s’intensifie.

« Sarah, demande Éria, peux-tu zoomer sur Asadal ? Merci. C’est bon. »

Le spectacle est saisissant. Sur le site, les éléments semblent perdre tout contrôle. D’immenses tornades surgissent, happant pierres et végétation dans une danse chaotique. Le mur lui-même semble frémir, parcouru de vibrations sous les balayages incessants des ondes lumineuses. Ces dernières, semblables à des vagues, vont et viennent, recouvrant toute la structure. La fréquence s’accélère progressivement, minute après minute, jusqu’à transformer les édifices en véritables phares de lumière.

Fourmillant d’arcs électriques aux reflets bleutés, les structures brillent désormais d’un éclat blanc aveuglant, rayonnant d’une énergie presque palpable.

À la seizième minute, l’océan Téthys s’agite brusquement. Sur l’écran, un remous titanesque soulève des vagues colossales, dispersant une écume tourbillonnante. Soudain, une structure massive émerge, ruisselante de tonnes d’eau.

« Sarah ! Zoom arrière sur l’océan Téthys. Stop ! »

L’image révèle alors l’ampleur vertigineuse de ce qui vient d’apparaître. Une demi-sphère gigantesque, dépassant les 90 kilomètres de diamètre, s’étend devant nos yeux ! Sa surface, d’abord granuleuse, commence à se transformer à partir de son centre… En moins d’une minute, cette texture irrégulière est remplacée par un noir absolu, lisse et homogène, qui s’étend inexorablement sur l’ensemble de la structure.

À la dix-neuvième minute, un rayon blanc éclatant jaillit soudainement de chaque structure, formant une figure saisissante : une étoile à trois branches. Désormais, nous n’avons plus besoin des moniteurs. Ces phénomènes lumineux sont visibles à l’œil nu, traversant l’espace avec une intensité aveuglante.

La demi-sphère continue de croître pendant six minutes, dégageant une énergie presque palpable. Puis, l’impensable se produit : une onde blanche d’une puissance phénoménale est projetée depuis la demi-sphère, fusant directement vers l’espace. Elle atteint le zendemtex, le vaisseau-mère de Lepte, et l’enveloppe instantanément.

Sous nos regards ébahis, le vaisseau disparaît dans une explosion de lumière, donnant naissance à une sphère incandescente d’un jaune-orangé flamboyant. Cette boule de plasma, colossale, ne cesse de croître pendant deux minutes. Mais avant que nous puissions comprendre pleinement ce que nous voyons, un nouveau rayon, blanc et éclatant, jaillit de cette sphère ardente.

Une demi-droite lumineuse se dessine à partir du vaisseau-mère éthaïre, comme une flèche visant l’infini. Nous retenons notre souffle, scrutant l’apparition redoutée d’un trou noir… mais le rayon poursuit inlassablement sa route, défiant toute attente.

« Il se dirige vers Ir’ Is », remarque Yves.

Le rayon lumineux atteint sa cible, provoquant l’arrêt brutal de tout le phénomène, à 12 heures 16 minutes et 4 secondes. La nuit retombe lourdement sur Pangou et Nilfheim, engloutissant les paysages sous un voile obscur. La sérénité reprend possession d’Asadal, la demi-sphère retrouve très rapidement son aspect granuleux, avant de disparaître dans les profondeurs de l’océan…

« Mise à feu des moteurs dans… deux minutes.

 Cette fois, ça y est ! s’exclame Éria, les yeux écarquillés, presque incrédule.

 L’astronef éthaïre ! » s’écrie Mathias, fasciné. Le petit vaisseau pivote lentement, avant de se propulser soudainement, bondissant dans l’espace avec une accélération fulgurante. En un instant, il disparaît de notre vue !

Nos regards se tournent en même temps pour suivre la trajectoire de son propulseur, un faisceau lumineux d’un blanc bleuté, traçant sa route droite vers Ir’ Is.

« Mise à feu des moteurs dans… une minute trente.

 Sarah ? Doit-on descendre, ou pouvons-nous rester ici ?

 Vous pouvez rester où vous êtes. L’accélération sera progressive.

 Merci. Tu peux diriger une caméra vers le… zendemtex, le vaisseau mère éthaïre ?

 Mise à feu des moteurs dans… une minute. »

Les images affichent un vaisseau intact, imperturbable, ayant encaissé la surcharge d’énergie sans signe de dommage visible.

« Mise à feu des moteurs dans… trente secondes.

 Les enfants, dit Perthie, vous pouvez dire au revoir à Ir’ Dan. » Ils se précipitent contre la vitre, pressant leurs petites mains contre la surface froide pour adresser leurs adieux : « Au revoir, Ir’ Dan ! » chantonnent-ils, agitant leurs mains avec ferveur.

« Mise à feu des moteurs dans… dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un. Mise à feu ! »

À 12 h 19 précises, une légère vibration traverse Alpha Cent : les moteurs Centaur IV se mettent en marche. Le vaisseau pivote lentement sous l’impulsion de Sarah, la proue s’orientant avec précision vers Ir’ Is.

« Départ dans… une minute.

 Sarah ? Tu peux nous détailler l’itinéraire prévu ?

 Oui, Anna. Celui de la première partie du trajet, jusqu’au trou de ver. La distance à parcourir est estimée à treize virgule deux unités astronomiques, et la durée du trajet à 49 heures et 30 minutes. Notre trajectoire sera courbe, nous frôlerons l’astre stellaire afin d’exploiter son appui gravitationnel. Départ dans… trente secondes. Les voiles seront déployées dès que nous atteindrons les 7 500 km/s.

 O.K. ! Merci Sarah.

 Départ dans… dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un. Départ ! »

Je ne ressens aucun changement notable au moment où Alpha Cent s’élance véritablement, à 12 h 20 min 30 s Tout semble se dérouler dans un calme absolu, le léger ronronnement des moteurs Centaur IV faisant presque oublier l’incroyable puissance déployée. Nous descendons ensuite déjeuner en salle de restauration.

Le repas s’étire, rythmé par des conversations apaisées. Avant de remonter, nous prenons soin de vérifier que tout est correctement arrimé et que les enfants sont bien couchés pour leur sieste. Lorsque nous regagnons le poste d’observation, la trajectoire du vaisseau a légèrement dévié sur tribord, et Ir’ Dan n’est plus qu’un disque lointain, réduit par la distance.

Éria demande à Sarah d’orienter une caméra vers l’astronef de Lepte. Sur l’écran, il n’est désormais qu’un infime point lumineux, perdu près de l’immense silhouette d’Ir’ Is, comme une étoile fragile dans l’ombre d’une géante. D’après les données affichées, nous avons atteint une vitesse de 112 km/s, un chiffre qui continue de croître.

Curieuse, je demande à Sarah d’ajouter une nouvelle donnée sur l’écran : le temps restant avant le périgée de notre trajectoire. Quelques secondes suffisent, et une nouvelle information s’affiche : 8 h 21 min Le compte à rebours a commencé. C’est le temps qu’il nous reste avant de frôler Ir’ Is.

Nous redescendons ensuite en salle de l’holographe pour occuper les heures à venir.

À 14 h 56, la voix de Sarah se fait entendre, toujours calme et mesurée : « Je vous suggère de réveiller les enfants afin que vous soyez tous au poste d’observation dans une heure… »

*

Au poste d’observation, les enfants s’agitent, passant d’un hublot à l’autre, leurs regards oscillant entre Ir’ Is et Ir’ Dan. Leur impatience est palpable ; ils ne comprennent pas pourquoi Alpha Cent ne peut pas aller encore plus vite.

Un compte à rebours apparaît soudain sur les quatre moniteurs : moins quatre minutes. Sarah nous informe que les premières images de la formation de la distorsion sont sur le point d’arriver.

À 15 h 56 précises, un point lumineux fait son apparition au centre des écrans. Il grandit, doucement d’abord, puis plus nettement, s’étendant comme une étoile qui naît.

« Sarah ? interroge Éria. C’est toi qui zoomes, ou c’est le point qui grossit ?

 Je ne zoome pas, Éria. C’est la distorsion qui s’amplifie.

 Merci pour ta précision. »

Sous nos yeux, la sphère brillante continue de se développer. Des filaments blancs apparaissent en son cœur, se déployant lentement, telles des algues flottant dans un courant invisible. Hypnotisés, nous restons rivés aux moniteurs, fascinés par ce spectacle inédit.

C’est alors qu’Ève, avec toute l’urgence d’un enfant qui découvre quelque chose d’extraordinaire, s’écrie : « Là ! » Elle tend un doigt vers la droite d’Ir’ Is, attirant aussitôt nos regards.

« Waouh ! s’écrie Éria, écarquillant les yeux. Je n’imaginais pas que ce serait si… grandiose, gigantesque ! »

Malgré son éloignement de l’astre stellaire, plus de 1 milliard 793 millions de kilomètres, d’après les moniteurs, la distorsion est visible à l’œil nu. Elle se découpe nettement en bordure d’Ir’ Is, telle une gigantesque protubérance blanche échevelée.

« Ooohh ! » s’exclament les enfants en chœur, captivés par l’étrangeté du spectacle. Sous nos regards fascinés, la prodigieuse boule lumineuse se contracte soudain, comme aspirée par elle-même, jusqu’à devenir un point brillant… qui s’éteint brusquement : le trou noir ! Notre destination.

Le champ gravitationnel déforme tout ce qui l’entoure, affectant les ondes, la lumière, et même notre perception. Autour de ce cercle d’obscurité pure, les images de la sphère céleste nous parviennent défléchies, distordues. Les étoiles semblent entrer dans une danse frénétique. Elles se déplacent à une vitesse vertigineuse, tournant dans un sens, puis s’inversant soudain, comme si elles suivaient une chorégraphie incompréhensible.

Sans véritablement ressentir les effets de l’accélération, nous atteignons une vitesse de 857 km/s. Pourtant, une appréhension grandit en moi. Que va-t-il se passer lorsque nous frôlerons Ir’ Is et que l’effet de fronde gravitationnelle propulsera Alpha Cent à une vitesse vertigineuse ? Pour me rassurer, je décide d’effectuer une nouvelle vérification dans le vaisseau. Il faut m’assurer que tout est solidement arrimé et qu’aucun objet susceptible de compromettre la structure ne puisse se détacher.

À 17 h 14, nous franchissons la barre des 2 000 km/s. Puis, à 19 h 18, celle des 4 000 km/s !

Chaque minute qui passe nous rapproche du moment critique. Lewis, Éria et Mathias ont réorganisé les fauteuils de la salle de l’holographe, les orientant selon la trajectoire du vaisseau. Ils ont également réajusté les sièges spécialement conçus pour Jade et Thomas, afin qu’ils soient parfaitement sécurisés.

Face à l’intensité croissante des vibrations, je décide, à 20 h 50, de rassembler tout le monde en salle de l’holographe. Les enfants s’installent dans leurs fauteuils, sereins, bien plus confiants que nous, les adultes. Leur insouciance face au danger est presque déconcertante. Ils plaisantent entre eux et réclament une vidéo à Sarah pour passer le temps.

Nous nous assurons que leurs harnais sont bien ajustés, puis je prends place à mon tour, comme mes compagnons, solidement adossée au fauteuil. Sarah lance un film d’animation : “Les Esprits de la Forêt”.

« Oh non ! Pas ça ! s’exclame Adam, l’air franchement dégoûté.

 T’as pas plutôt quéqu’chose qui remue ? » renchérit Ève en fronçant les sourcils.

Des numéros associés à des titres de films commencent à défiler sur l’écran.

« Ouais ! Le quatorze ! s’écrie Ève avec enthousiasme.

 Ouais ! Chouette ! » renchérit Adam, tout aussi ravi. Mel, silencieux, se contente d’un léger sourire, mais son expression trahit son approbation.

Je pousse un soupir en croisant le regard de Lewis. Ses yeux écarquillés et la moue sur son visage en disent long. Nous savons tous les deux ce qui nous attend.

« Vous n’avez pas une autre idée ? demande Yves qui grimace.

 Papa ! réplique Ève avec un soupir d’exaspération qui trahit son impatience enfantine.

 Comme vous voulez. » Yves lève les mains, impuissant, avant de hausser les épaules. Il nous adresse un regard désolé, mais renonce à insister.

Le film numéro quatorze, “La Ceinture d’Opale”, est un long-métrage fantastique où de nombreuses scènes spatiales ponctuent l’intrigue. Une séquence en particulier me revient immédiatement en tête : un croiseur interstellaire, “l’Invincible”, si ma mémoire est bonne, frôle un astre au moment d’une éruption solaire. L’éjection de masse coronale qui s’ensuit pulvérise le vaisseau… Une fiction qui, par un curieux hasard, fait écho à notre situation actuelle.

Comme si cela ne suffisait pas à alimenter mon appréhension, le compte à rebours du périgée, prévu dans… quarante-sept minutes, s’égrène en bas de l’écran, imperturbable…

Le film est brutalement interrompu vingt-neuf minutes avant le périgée, déclenchant aussitôt un concert de protestations :

« Oh non ! Le film ! hurle Ève, outrée.

 Tu verras la suite après ! lui promet Yves d’un ton conciliant.

 Mmh… C’est nul ! » grogne-t-elle, les bras croisés.

La sensation d’écrasement atteint son paroxysme. Plaquée contre mon fauteuil, mes mains agrippent les accoudoirs comme si ma vie en dépendait. Les systèmes automatiques de compensation peinent à suivre. Les vibrations s’intensifient, résonnant à travers tout le vaisseau. Pourtant, les enfants, étrangement stoïques, restent silencieux.

H moins quatre minutes… L’accélération devient enfin supportable, mais les vibrations, elles, atteignent un seuil critique : nous sommes tout près d’Ir’ Is… Je fixe le compte à rebours, incapable de détourner les yeux. Une minute avant le périgée, l’accélération disparaît soudain, laissant place à un calme trompeur.

Dans les minutes qui suivent, les vibrations commencent à s’atténuer, très lentement, presque imperceptiblement. Les sensations d’écrasement reprennent, mais cette fois avec moins d’intensité. Le pire semble derrière nous. Alpha Cent s’éloigne doucement du champ gravitationnel d’Ir’ Is, comme un nageur sortant d’un courant puissant.

« Bon ! On peut continuer le film, maintenant ? s’impatiente Ève, immédiatement soutenue par Adam.

 Maman… s’il te plaît.

 Sarah ?

 Ouais ! répond Ève avant même que je n’aie terminé ma phrase.

 Je n’ai encore rien dit, Ève.

 Maman ! » insiste Adam avec des yeux implorants.

Je finis par céder.

« La suite du film, Sarah.

 Merci ! Merci Maman ! » s’exclament Ève et Adam d’une même voix.

Le film reprend, il est 22 h 12.

*

Le passage au périgée n’a pas occasionné d’avarie. Alpha Cent poursuit sa course effrénée vers le trou noir. Les 7 500 km/s ont été franchis, déclenchant le déploiement des voiles, et à 8 h 44, nous avons dépassé les 10 000 km/s. Pourtant, l’objectif reste encore loin : plus d’1 milliard 517 millions de kilomètres à parcourir.

Les enfants, émerveillés, se tiennent au poste d’observation, fascinés par le spectacle saisissant qui se déroule sous leurs yeux. Les voiles, semblables à d’immenses miroirs argentés, captent et reflètent la lumière de la sphère céleste, le trou de ver et ses illusions déformées. Mais elles nous privent aussi de toute vue vers l’arrière. Ir’ Is n’est plus qu’un souvenir, et aucune image ne nous parvient désormais du disque noir. L’astronef de Lepte, sans doute quelque part devant nous, a disparu de notre champ de vision.

À mesure que nous approchons, la sphère céleste se métamorphose, son apparence devenant de plus en plus irréelle. Les distorsions gravitationnelles transforment notre perception. Dans une zone annulaire qui borde le trou noir, les images de la galaxie semblent se dédoubler, dessinant deux arcs parfaits. À l’orée du disque d’ombre, la galaxie entière s’étire et se déploie à l’infini, éclatant en une multitude d’images fantômes, un kaléidoscope cosmique fascinant et inquiétant à la fois.

*

Le jour de mon anniversaire, à 2 h 51, notre vitesse dépasse les 20 000 km/s. Il reste encore 830 millions de kilomètres à parcourir. À 12 h 17, nous atteignons le cap du dixième de la vitesse de la lumière. La vitesse se stabilise enfin. Il ne nous reste désormais qu’une “bagatelle” de 167 millions de kilomètres…

Avec une étrange sensation d’étirement, nous continuons inexorablement à nous approcher du trou noir. Sa silhouette imposante envahit désormais la moitié du ciel, un gouffre d’ombre qui semble vouloir nous engloutir. Cette vision oppressante me donne l’impression d’être aspirée par le néant.

À 13 h 38, un événement soudain bouleverse la noirceur menaçante : un point d’une luminosité aveuglante jaillit au cœur des ténèbres.

« L’univers des Éthaïres ! s’écrie Yves, l’émerveillement illuminant son visage comme celui d’un enfant.

 Waouh ! s’exclame Éria. On n’voit pas ça tous les jours ! Nous allons changer… d’univers ! »

Lewis, le regard pensif, intervient avec calme : « Nous l’avons déjà vécu.

 Oui, mais on était dans l’coaltar, réplique Éria, un sourire moqueur en coin. Cette fois, on est conscients ! »

Yves, toujours captivé par l’intensité du faisceau lumineux, ajoute avec une pointe de fierté : « Cette fois, c’est la bonne ! Nous allons être les premiers humains à vivre un changement d’univers en pleine conscience !

 Encore faudrait-il qu’on ait l’occasion de le raconter à quelqu’un, dis-je.

 C’est la deuxième fois qu’ça nous arrive, ajoute Mathias avec un sourire, et jamais deux sans trois ! Je suis confiant pour la suite », conclut-il en croisant les bras.

Le puissant faisceau s’élargit, lentement, majestueusement, révélant des milliards d’étoiles qui émergent pour se déployer autour de la sphère céleste. Sur les moniteurs, un phénomène inverse capte notre attention : derrière nous, l’univers d’Ir’ Dan, tout le ciel et ses constellations, se contracte. L’espace recule, s’étrécissant en un disque de plus en plus petit, de plus en plus lumineux.

Aux alentours de 13 h 50, nous franchissons enfin la frontière entre les deux univers. Devant nous, le disque lumineux dépasse en ampleur celui qui se rétracte dans notre dos. Nous pénétrons dans l’univers des Éthaïres !

Un même phénomène, que lors de notre premier passage entre univers, se produit : une remise à zéro de la base temporelle d’Alpha Cent. Il nous suffit, cette fois, de repréciser la date à Sarah, pour que tout rentre dans l’ordre.

À 14 h 2, l’univers d’Ir’ Dan disparaît complètement, englouti dans l’éclat final de son effondrement. Devant nous, le nouvel univers s’étend, vaste et énigmatique. L’astronef de Lepte apparaît sur les moniteurs comme un minuscule point blanc bleuté, très loin devant.

À 14 h 58, le trou de ver entame son effondrement. Le cercle annulaire rétrécit, emportant avec lui les images distordues qu’il avait projetées. En moins de trois minutes, il disparaît totalement. La sphère céleste retrouve alors son aspect habituel, comme si elle avait été maintenue en tension par un gigantesque élastique qui venait de céder.

Nous restons un moment silencieux, hypnotisés par la splendeur des étoiles qui s’offrent à nous. Puis, la voix calme, mais ferme de Sarah rompt l’enchantement :

« Veuillez descendre en salle de l’holographe. »

À 15 h 17, Lepte réapparaît devant nous.

« Bonjour à tous ! Et bienvenue dans Sété, mon univers !

 Bonjour Lepte. Ton astronef nous a surpris.

 Le zendemtex, que vous aviez entrevu, fait partie intégrante du dispositif de distorsion spatiotemporelle. Quant à moi, je voyage à bord d’un télapt, un petit astronef. Il n’est pas particulièrement confortable, mais infiniment plus rapide. »

Lepte marque une légère pause, comme pour nous laisser digérer ses mots, puis enchaîne avec assurance :

« Je profite de cet instant pour vous présenter votre nouvel environnement. Vous arrivez dans la galaxie que nous appelons Karta Seki. Ce nom lui a été donné en référence aux maelströms qui se forment, sur notre planète, dans une région du même nom. Il s’agit d’une galaxie spirale que vous classifieriez comme de type Sc. Son diamètre est d’environ 160 000 années-lumière, et elle abrite environ mille milliards d’étoiles. Elle possède cinq bras spiraux principaux, avec, en son cœur, un trou noir supermassif. 

Notre système stellaire se trouve à la périphérie du troisième bras, à 32 000 années-lumière du centre de Karta Seki. L’étoile qui nous éclaire, Thaïty, est une naine jaune de classe G0 entourée de six planètes principales. La première, Ta Oïra, porte un nom qui signifie “La Plus Chaude” : sa température moyenne de surface atteint environ 285 °C. La deuxième planète, notre destination, est ma planète d’origine, Éthaï.

Située à 168 millions de kilomètres de Thaïty, Éthaï est légèrement plus petite qu’Ir’ Dan, mais un peu plus grande que votre Terre. Sa circonférence équatoriale avoisine les 42 865 kilomètres. Oui, nous avons des saisons, grâce à une inclinaison de l’écliptique sur l’équateur de 19°.

Une année sur Éthaï dure 362 jours, chaque jour comptant 26 heures et 24 minutes. Pour une année écoulée sur Éthaï, il se passe une année et 34 jours sur Terre. Chez nous, nous ne parlons pas d’année, mais de révolution. Une révolution se divise en quatre cycles, l’équivalent de vos saisons : le Renouveau, l’Éveil, l’Exaltation et le Crépuscule. La gravité de surface est en moyenne de 10,44 m/s². Notre atmosphère est principalement composée d’azote (80 %) et d’oxygène (19 %), avec une température moyenne de 16 °C.

Éthaï n’a qu’un seul satellite naturel, que nous appelons Ar Aïn, ou “Petite Sœur”. La troisième planète de notre système, Iriseth, ne vous serait pas très hospitalière. Nous l’avons conquise il y a… bien longtemps. Elle possède deux lunes, Ithar et Kasaï. Plus loin, Ao Rana est une géante gazeuse. Enfin, deux autres planètes, plus distantes, complètent notre système stellaire. Je vous transmets toutes ces informations dans la base de données de votre Sarah.

 Merci pour toutes ces informations.

 Je t’en prie, Anna. Revenons à votre voyage. Vous conserverez votre vitesse actuelle pendant… 13 heures et 56 minutes. Ensuite, votre vaisseau effectuera une manœuvre de retournement pour amorcer sa décélération. Votre arrivée est prévue dans… 19 heures et 37 minutes, en orbite géostationnaire autour d’Éthaï. Non, vous n’aurez rien à faire. Profitez simplement du spectacle. Et non, vous n’aurez pas besoin d’utiliser votre navette, je viendrai vous chercher moi-même.

 Pour le transbordement, intervient Éria, nous n’avons pas de combinaison pressurisée pour les enfants.

 Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas nécessaire. Perthie ? Oui, tout a été prévu.

 Qu’est-ce qui a été prévu ? demande Lewis, visiblement inquiet, en jetant un regard interrogateur à Perthie.

 Perthie s’interrogeait, à juste titre, sur les risques de contamination entre nos espèces. Nous n’avons rien à craindre de vous, mais c’est vous, en revanche, qui êtes vulnérables.

 Mais… nous avons déjà été en contact avec toi ! Dans le vaisseau !

 Oui, Anna. Mais vous êtes tous passés par un sas de décontamination avant d’entrer en contact avec moi. Comme moi, d’ailleurs. »

Lepte marque une pause, avant de poursuivre :

« Voici ce qui est prévu. Dès qu’Alpha Cent sera positionné en orbite géostationnaire, je viendrai vous chercher et vous conduirai en zone neutre. Vous serez placés en isolement pour permettre à vos organismes de s’adapter. Cela prendra environ huit jours.

 Et doit-on emporter quelque chose de particulier ? demande Mathias.

 Non, Mathias. Vous n’avez rien à préparer, nous nous occupons de tout.

 Même pour les enfants ? insiste Éria.

 Oui, Éria. Nous avons tout prévu. »

Lepte conclut avec un sourire rassurant :

« Et voilà. Je vous souhaite une excellente fin de voyage. Je pars devant. À très bientôt. »

L’hologramme s’éteint. Demain donc, aux alentours de 11 heures, Alpha Cent aura enfin accompli sa mission : nous mener à la rencontre de la civilisation qui nous a contactés.