Chapitre 3-03

Anna

C’est notre neuvième jour sur Éthaï, le jour tant attendu de notre sortie d’isolement. Une solitude toute relative, adoucie par la joie de moments privilégiés avec les enfants.

Pour cette première excursion à l’air libre, nous avons opté pour des vêtements simples et légers : chemisettes et pantalons de toile pour les hommes, robes légères pour les femmes, et des tenues adaptées pour les enfants, en harmonie avec l’atmosphère paisible de ce monde.

Lepte nous rejoint, accompagné d’un Éthaïre à l’allure délicate. Son visage, aux contours finement ovales, s’illumine de deux yeux bleu-vert aux reflets changeants, aussi insaisissables qu’un éclat de lumière sur l’eau. Sa robe blanche, aux longues manches fluides, évoque à la fois tradition et élégance. Lepte nous présente son compagnon, Septier, un être dont l’attitude posée et le sourire tranquille dégagent une aura de sérénité. Ce sont eux qui guideront nos premiers pas hors des murs.

La porte s’ouvre enfin sur l’esplanade. Une brise douce nous accueille, chargée de senteurs forestières mêlées aux parfums miellés des jardins en contrebas. La température, idéale, évoque les beaux jours d’un été terrestre.

Nous empruntons l’allée principale, qui serpente doucement vers un quartier résidentiel d’une tranquillité presque irréelle. Les villas, dissimulées derrière des jardins luxuriants, semblent flotter dans des écrins de verdure. Leurs structures de verre aux larges avant-toits capturent la lumière, jouant avec les reflets comme des joyaux dans une symphonie de nature et d’architecture.

La quiétude des rues n’est troublée que par de lointains vrombissements, pourtant la ville n’a rien d’un lieu abandonné. L’étrange population, des ados glabres vêtus de tenues identiques, traversent les rues avec une grâce silencieuse. Leurs sourires bienveillants et leurs regards francs nous accompagnent, et à chaque hochement de tête, on sent leur respect ou peut-être une curiosité polie. Ici, le temps semble s’être arrêté.

« Vous n’avez pas un souci… d’hypersensibilité auditive ? » demande Éria, intriguée par cette atmosphère feutrée où aucun éclat de voix ni crissement ne trouble le calme. Sa question fait naître un sourire chez Septier, mais il ne répond pas.

« C’est étrange… remarque Mathias. Je ne vois rien d’écrit. Pas un panneau, pas un symbole, pas même un nom gravé quelque part. Comment fonctionnez-vous sans aucune indication ? »

Lepte acquiesce doucement avant d’expliquer, son ton empreint d’une certaine fierté : « La télépathie a supplanté l’écriture de nos ancêtres. Ici, les mots ne s’inscrivent plus sur des supports matériels. Ils voyagent directement d’esprit à esprit. »

Sur l’avenue d’Iriseth, une large artère urbaine bordée d’arbres séculaires, Mel fait, malgré lui, l’expérience de son don. À chaque pas, il devient une sorte de magicien involontaire, attirant à lui une étonnante ménagerie : des rongeurs curieux et des tortues placides émergent d’un peu partout pour venir se joindre à une procession improbable. Leur attachement grandissant finit par provoquer un certain tumulte, si bien que Lepte, un brin contrariée, mais amusée, décide de modifier notre itinéraire en optant pour les réseaux souterrains.

Les quais, déserts lors de notre arrivée sur la planète, sont désormais peuplés, mais la foule qui les parcourt dégage une quiétude presque surnaturelle. Chaque geste semble mesuré, chaque déplacement harmonieux. Cependant, les éclats joyeux des enfants, en contraste avec cette sérénité ambiante, nécessitent parfois une intervention discrète pour apaiser leur enthousiasme débordant.

Après le déjeuner, nous choisissons de profiter pleinement de ce dernier jour de relative intimité. La réouverture du Centre au public est prévue pour demain matin. Nous emmenons les enfants dans le parc en contrebas, un écrin verdoyant aux reliefs vallonnés, entrelacé de chemins sinueux et ponctué d’arbres majestueux. Le cadre, propice à l’évasion, devient rapidement le terrain idéal pour une partie de cache-cache animée. Pendant que leurs rires cristallins résonnent parmi la végétation, nous nous installons sur les marches de l’esplanade pour reprendre notre discussion sur leur Communauté.

C’est alors que Lepte nous informe de l’arrivée de Kalept. Intriguée par cette annonce, je me retourne instinctivement. Une silhouette gracieuse franchit le seuil du hall d’entrée, captivant immédiatement mon regard. L’Éthaïre arbore une élégance naturelle, presque intemporelle. Son visage, doux et harmonieux, porte un ovale aux traits enfantins. Ses yeux, d’un vert opaline perçant, semblent déceler des secrets enfouis. Un nez légèrement épaté ajoute une touche singulière à son apparence, rendant sa présence étrangement réconfortante.

« Bonjour à tous, je suis Kalept, la préceptrice de vos enfants. » Sa pensée résonne en nous, douce et enveloppante, teintée d’une chaleur bienveillante.

« Non, Éria, je ne suis pas une débutante. Ne vous fiez pas à mon apparence. »

Éria plisse les yeux, hésitante : « J’ai du mal à m’y faire, je l’avoue. »

Kalept esquisse un sourire indulgent. « Je conçois fort bien que mon jeune âge apparent puisse vous déstabiliser, mais évitez le piège des premières impressions. Sachez simplement que j’ai déjà formé de nombreuses générations d’Éthaïres. »

Elle se tourne vers Perthie, captant sa question encore non formulée. « Oui, Perthie, bien sûr, tu as tout à fait raison. Enseigner à des Humains sera une première pour moi, et cela rend cette mission d’autant plus passionnante. Quant à mes compétences médicales, elles ne devraient pas être nécessaires lors de cette première formation, puisque celle-ci se déroulera chez un peuple de guérisseurs. »

Un léger éclat dans son regard, elle ajoute, en direction de Lewis : « Oui, Lewis, je t’assure que vos enfants seront en totale sécurité. »

Sa voix, ou plutôt sa pensée, se fait plus précise, presque méthodique. « Le programme de cette première période reste relativement classique : la maîtrise du langage, les langues étrangères, l’éducation artistique, physique et sportive, la découverte des mathématiques, des sciences et de leur environnement. Tous les cours seront enregistrés, et les données transférées vers la base d’Alpha Cent. D’ailleurs, j’aimerais vous soumettre une requête : pour adapter au mieux mes enseignements aux spécificités humaines, auriez-vous l’amabilité de m’autoriser un accès à votre base de données ?

 Vous l’avez », répliqué-je sans hésitation.

Kalept incline doucement la tête, en guise de remerciement. « Merci, Anna. Je tiens également à continuer de façonner leur personnalité et à parfaire leur adaptabilité à la vie collective. Pour Jade et Thomas, je souhaite stimuler leur imagination, éveiller leur curiosité et nourrir leur désir d’apprendre. Suivant leur évolution, je déciderai, ou non, d’introduire progressivement les apprentissages fondamentaux. Quoi qu’il en soit, ils seront en permanence avec leurs aînés, qui, eux, devront acquérir ces connaissances. Je ne doute pas que leur exemple sera un puissant moteur pour les plus jeunes. »

Elle s’interrompt et, tout à coup, son visage s’illumine : « Bonjour, les enfants !

 Bonjour, Kalept ! » répond Ève avec entrain, en tête du petit groupe. Mel et Adam la suivent de près, leurs pas résonnant légèrement sur les marches.

Ève monte précautionneusement, son regard alternant entre ses pieds pour éviter de trébucher et le visage de sa nouvelle préceptrice, qu’elle observe avec une curiosité non dissimulée. Lorsque la fillette arrive à sa hauteur, Kalept s’accroupit pour être à sa portée. Dans un geste empreint d’une infinie douceur, elle la prend par les épaules, puis l’attire contre elle dans une étreinte pleine de tendresse.

« Oui, c’est moi. Chais pas. Ben oui. Adam et Mel », répond Ève, visiblement plongée dans un échange télépathique avec Kalept. L’Éthaïre desserre son étreinte, puis rouvre les bras en un geste accueillant, invitant Adam à s’approcher.

Hésitant, le garçon avance à petits pas, son regard oscillant entre Kalept et le sol.

« Si, un peu… Peut-être… Oui », murmure-t-il d’une voix à peine audible. Kalept incline doucement la tête, comme pour l’encourager, avant de se tourner vers Mel.

Sans dire un mot, Mel s’approche, un sourire timide illuminant son visage. Kalept lui sourit en retour, un sourire empreint de bienveillance. Sans hésiter, Mel se hisse sur la pointe des pieds et l’embrasse délicatement sur la joue.

« Je suis enchantée de faire votre connaissance », annonce Kalept, sa pensée fluide et chaleureuse embrassant le groupe. Elle se redresse légèrement pour s’adresser à nous tous par télépathie. « Présentez-moi Jade et Thomas.

 Jade ! Thomas ! s’écrie Ève du haut des marches, sa voix résonnant avec entrain. Vous venez ? »

À l’ombre d’un bosquet, deux silhouettes apparaissent. Jade et Thomas se précipitent en trottinant, leurs rires résonnant dans l’air. Yves, qui s’était jusque-là tenu en retrait, se lève pour les accueillir. Descendant quelques marches, il tend une main bienveillante à chacun pour les aider à monter.

« Dites bonjour à Kalept, leur souffle-t-il avec douceur.

 Bonjour, Kalept », disent-ils en chœur, leurs voix teintées d’une curiosité innocente.

Kalept les salue à son tour, sa pensée vibrante de sincérité. « Bonjour, Jade. Bonjour, Thomas. On se revoit demain. Oui, les enfants, vous pouvez tous aller jouer. »

Les enfants retournent jouer dans les jardins. Kalept attend patiemment qu’ils s’éloignent, le regard pétillant, avant de reprendre.

« Je suis sincèrement ravie, et profondément honorée, d’avoir été choisie pour cette mission. Bien sûr que je prendrai garde aux enfants. Ne vous inquiétez pas… Je sais… c’est plus facile à dire qu’à croire… »

Elle marque une pause, sondant nos pensées comme pour capter d’éventuels doutes.

« Nous partons demain matin, et nous serons de retour… en fin d’après-midi. »