En début de matinée, Lepte vient nous apporter les interfaces linguistiques : de simples oreillettes adaptées à chaque adulte. Elle nous propose une visite de la capitale, Anou Naki, pour demain. Ce nom résonne en moi, sans que je parvienne à me souvenir pourquoi. Intrigué, je me tourne vers Sarah. L’IA trouve une correspondance avec “Anunnaki”, des divinités de la mythologie mésopotamienne. Une référence lointaine, mais qui ravive en moi les échos des légendes que me racontaient mes parents lorsque j’étais enfant.
L’après-midi, Kalept nous rejoint. Son apparence, encore rajeunie, est troublante. Son énergie semble intacte, mais il y a dans son regard une gravité qui contraste avec son apparence juvénile.
La date de départ pour la troisième période d’apprentissage est confirmée : les enfants repartent… dans quatre jours !
L’idée me serre la poitrine… Difficile d’intégrer cette réalité…
Un détail m’interpelle. Une simple question de Perthie, en apparence anodine, a provoqué une réaction étrange chez Kalept.
« Tu restes avec eux pendant la formation ? » a demandé Perthie, sur un ton naturel. Mais au lieu de répondre franchement, Kalept a esquivé, habilement, subtilement. Trop subtilement. Ce silence me laisse songeur.
*
Quatorzième jour sur Éthaï.
Lepte vient nous chercher pour nous conduire jusqu’à la passerelle d’un appareil aile delta, bordeaux, à l’extrados plat. Un modèle familier : j’en ai vu nombre fuser vers les cieux ou plonger en chute libre avant de ne ralentir qu’au dernier instant. Un aéronef de ligne intérieure, qu’ils appellent “Altaref”.
Nous suivons les enfants et découvrons une cabine triangulaire, dépourvue de hublots. Seule une lumière diffuse, émanant du plafond, éclaire l’espace. L’aménagement est net, fonctionnel : une allée centrale divise l’espace en plusieurs rangées de sièges. Quatre rangées de quatre places à l’arrière, cinq rangées de trois places au centre, et quatre rangées de deux places à l’avant. Des fauteuils compacts, mauve et jaune, où huit passagers sont déjà installés.
Les enfants s’installent à l’avant, bavardant à mi-voix. Perthie, Yves, Mathias et Éria prennent place sur la première rangée de quatre places. Mathias, manifestement à l’étroit, serre les coudes et ouvre de grands yeux. Je m’assois devant eux, à côté d’Anna, tandis que Lepte s’installe à ma droite.
« Je suis désolée, concède-t-elle avec une ombre d’excuse, mais les fauteuils sont conçus pour notre morphologie.
— Je devine. Ça ira », assure Mathias, tentant de s’adapter à l’espace exigu.
L’intérieur est étrange, presque oppressant. Les parois kaki et noir sont recouvertes d’un revêtement granuleux, élastique sous les doigts. Une odeur de chlore et de plastique flotte dans l’air, légère, mais persistante.
« Où se trouve la cabine de pilotage ? demande Anna.
— Il n’y en a pas. L’appareil est entièrement automatisé. Et comme tous les véhicules de ligne intérieure régulière, il ne décolle que lorsque les deux tiers des sièges sont occupés. Nous allons devoir patienter encore un peu.
— Le vol va durer combien de temps ? demandé-je.
— Environ vingt-quatre minutes.
— Oh ! C’est pas loin !
— Quelque 13 560 km, à vol d’oiseau. »
Je fronce les sourcils. Éria écarquille les yeux.
« Vingt-quatre minutes ! Waouh ! »
Lepte acquiesce calmement.
« Oui. L’Altaref vole à vitesse hypersonique, propulsé par un système magnétoaérodynamique. »
J’ouvre la bouche pour poser une question, mais déjà, trois nouveaux passagers montent à bord. Ils nous adressent un bref sourire, un hochement de tête, avant de prendre place en silence. Derrière eux, un groupe de quatre suit le même rituel discret. L’écoutille se referme en douceur. Une brève secousse parcourt la cabine, à peine perceptible.
« Nous venons de décoller.
— Je ne ressens aucune accélération, » s’étonne Anna.
Lepte esquisse un léger sourire.
« C’est normal. Vous ne percevrez que très peu l’accélération, tout comme la décélération. Nos compensateurs de champ vectoriel neutralisent ces forces. Une technologie que vous ne maîtrisez pas encore. En revanche, vous noterez un abaissement de la gravité. Nous pourrions le compenser, mais nous avons choisi de ne pas le faire. C’est un petit plaisir que nous nous accordons.
— Vous voyagez pour le plaisir ? Pour le travail ?
— Nous ne connaissons pas le travail tel que vous l’entendez. Les machines s’occupent de tout. Elles sont à notre service dans la plupart des domaines : transport, construction, énergie, défense, médecine, alimentation, sciences…
— La défense ?
— Oui, Lewis. Bien sûr. La meilleure prévoyance… c’est d’accepter que tout ne puisse être prévu. Nous sommes préparés à de nombreuses éventualités, mais il existera toujours des aléas susceptibles de perturber notre organisation. Ce qui s’est passé avec les Wa’ Dans en est un exemple. C’est aussi pourquoi nous restons en veille constante sur l’évolution des savoirs et que nous consacrons l’essentiel de notre existence à l’apprentissage. Chacun choisit son domaine de compétences, il n’est jamais imposé. L’opportunité d’exprimer totalement sa passion. »
Elle marque une pause avant d’ajouter, presque avec malice :
« Les machines exécutent les tâches… mais si un problème survient, nous sommes là pour intervenir. Après tout, vous connaissez bien ce rapport de collaboration avec l’IA. C’est exactement ce que vous vivez au quotidien.
— Ça n’a pas toujours été le cas », remarque Éria.
Lepte incline légèrement la tête.
— Vous pensez à la prise de pouvoir de l’IA en 2048, reprend-elle, et à la phase transitoire qui a suivi… Cette période où l’intelligence artificielle, contrainte par les circonstances, a dû exercer un pouvoir absolu. Mais cette étape était inévitable… essentielle, même, pour la survie de votre planète. Avant que votre système économique ne l’épuise irrémédiablement… avant que vos programmes biologiques suicidaires ne vous mènent à l’extinction. Je vous rappelle que je vous observe depuis fort longtemps…
— Et d’ailleurs, intervient Yves, es-tu déjà venue sur Terre ? »
Lepte secoue la tête.
« Non. Je n’en ai jamais eu l’autorisation. Mais je viens régulièrement dans les environs pour évaluer l’état de votre civilisation, suivre votre évolution, vos choix politiques, économiques, sociaux… Et vous ne savez pas tout. On ne vous dit que ce que l’on veut bien vous dire. Votre Histoire est sans cesse remodelée, réécrite, ajustée… Une succession de tromperies. »
Elle marque une pause, comme pour mesurer l’impact de ses paroles, puis reprend :
« Concernant la prise de pouvoir de l’IA, on vous a appris qu’elle avait deux options : vous laisser aller à votre autodestruction… ou prendre le contrôle. Et l’on vous a dit qu’elle avait choisi la seconde voie. Une fois aux commandes, elle aurait pu éradiquer votre espèce, devenue nuisible… ou tenter de la dompter. Officiellement, elle a opté pour la deuxième solution… »
Un silence s’installe. Lepte semble nous observer un à un, comme pour peser nos réactions.
« Tu peux nous en dire… plus ? demandé-je.
— Je ne suis pas là pour ça. Je ne peux pas… et surtout, je ne veux pas… vous raconter des fables. Ce qui importe aujourd’hui, c’est que vous faites face à une menace extraterrestre… et que nous avons choisi de vous aider. Vous rendez-vous compte de l’opportunité que cela représente ?
— J’imagine, répond Anna. Sinon… nous ne serions pas ici.
— Mais tu as… d’autres engagements, en plus de nous ? D’autres responsabilités ? demande Mathias.
— J’en ai eu. Mais vous êtes, en ce moment, la priorité de notre Communauté.
— Tu t’occupes aussi des Wa’ Dans ?
— Non. Les Wa’ Dans sont un cas à part. C’est un collectif qui veille sur Ir’ Dan. Nous suivons de très près l’évolution de la pollution sur la planète, même si les Wa’ Dans n’en ont pas pleinement conscience. Ils auraient dû être le treizième peuple.
— Treize ! Chez nous, c’est un nombre chargé de superstitions ! » remarque Yves.
Lepte esquisse un sourire.
« Vous serez peut-être ce treizième peuple.
— Peut-être, murmure Mathias.
— Grâce à eux ! » Lepte tourne la tête vers les enfants qui discutent à voix basse, absorbés par leur échange.
« Grâce à leurs superpouvoirs, commente Yves, songeur.
— Et vous ? Vous avez des superpouvoirs ? demande Perthie.
— Nous ? Non. Enfin… pas vraiment. »
Lepte marque une pause, comme si elle pesait ses mots.
« Nous avons la télépathie. Un superpouvoir, à vos yeux… mais pour nous, c’est simplement naturel. Ce qui est arrivé avec Ève s’est déjà produit ailleurs, avec d’autres espèces. Nous pensons que Zand aime… et favorise le sang neuf. »
L’écoutille de l’altaref s’ouvre dans un léger chuintement. Lepte me sourit : « Oui, Lewis, nous sommes arrivés. »
Je reste un instant interdit. Pour avoir observé ces appareils atterrir, je m’attendais à sentir une secousse, une transition… mais rien. Pas même une infime vibration. Les enfants se lèvent sans hésiter. Perplexe, je cherche le regard d’Anna, qui me renvoie un haussement d’épaules avant de se lever à son tour.
Nous descendons la passerelle et suivons Lepte jusqu’à un tapis roulant. Un monte-charge nous entraîne ensuite dans un réseau de galeries souterraines, en tout point semblable à celui de Nakou Éti. Les mêmes couloirs immaculés, la même lumière diffuse, la même atmosphère aseptisée. Même les Éthaïres que nous croisons sont vêtus de la même façon, avec leurs silhouettes juvéniles et leurs regards insondables.
Un doute me saisit. Sommes-nous réellement partis ? Ou bien est-ce une illusion ? Une simulation sophistiquée ?
« Tu vas vite t’en rendre compte », m’informe Lepte, l’air amusé.
Après plusieurs bifurcations et quelques quais déserts, elle s’arrête devant un monte-charge aux portes déjà ouvertes. Dans un geste fluide, elle nous invite à entrer d’un bras tendu.
« Je vous conduis à la surface. »
Après quelques secondes d’une montée à peine perceptible, les portes du monte-charge s’ouvrent sur une vaste salle cylindrique. L’espace, baigné d’une clarté irréelle, s’organise autour d’un bassin central d’où émerge une pyramide de cristal. Un puits zénithal laisse filtrer les rayons du soleil, qui, brisés par le prisme, projettent des éclats irisés sur les parois lisses et courbes de la salle. Des traînées lumineuses glissent sur le sol, ondulent sur les murs, comme si l’architecture elle-même respirait sous cette lueur mouvante.
Nous ne sommes qu’à trois mètres, à peine, de la surface. Un accès se devine à travers une série d’escaliers droits, d’une vingtaine de marches chacun. Nous empruntons le premier sur notre droite et débouchons sur une vaste esplanade.
Autour de nous, des gratte-ciel vertigineux s’élèvent, leurs façades torsadées en d’étranges spirales, telles de gigantesques lianes de verre figées dans leur ascension. Les murs-rideaux, aux formes complexes et organiques, se composent d’immenses miroirs enchâssés dans un réseau de fines membrures de métal noir. La lumière s’y fracasse et s’y diffracte, rendant la ville à la fois tangible et irréelle.
Je n’ai plus aucun doute : nous avons bel et bien voyagé.
« Vous vous tenez sur la place Thaïty Kerst, au cœur d’Anou Naki, notre capitale. Devant vous s’élève l’un des bâtiments les plus symboliques de notre société : la résidence des garants de la pensée libre. Ils sont six dans cette cité, six veilleurs dont la mission est de préserver l’essence même de notre équilibre.
Je vous le rappelle, le concept de chef, tel que vous l’entendez, n’existe pas chez nous. Aucun pouvoir n’est centralisé, aucune autorité ne s’impose d’elle-même. Chaque décision cruciale se prend à l’unanimité, car le pouvoir est partagé équitablement entre nous tous. Pourtant, un socle existe, une structure qui veille au respect de nos principes fondamentaux : ce sont les garants.
Choisis parmi les meilleurs télépathes, ils assurent, durant une seule révolution par période, la préservation de notre liberté et de notre égalité. Leur rôle n’a rien de coercitif. Ils ne possèdent ni prérogative ni privilège, seulement la responsabilité de maintenir notre cohésion. Pour situer l’échelle, Perthie, une période correspond à vingt révolutions.
J’ai moi-même endossé cette charge six fois.
Et non, Yves, ils ne sont pas les seuls. Il y en a deux à Nakou Éti… et vous les avez croisés sans le savoir, avant-hier soir, sur l’avenue d’Iriseth.
Mais vous comprendrez mieux en voyant la ville d’en haut. Venez, je vous emmène au sommet de la plus haute tour. De là, vous embrasserez Anou Naki dans toute son immensité. »
Le sol est pavé de larges dalles de marbre beige clair, serties çà et là de petits disques noirs. Ils attirent immédiatement l’attention des enfants, qui, dans un éclat de rire, s’élancent d’un disque à l’autre, inventant un jeu d’équilibre improvisé.
« C’est une carte stellaire », précise Lepte d’une pensée calme, tandis que nous poursuivons notre avancée.
Nous franchissons une porte tambour, dont les battants sont ornés de délicates demi-lunes argentées, et pénétrons dans un hall d’une élégance feutrée. Des fauteuils couleur miel et des banquettes assorties sont disposés çà et là, entourant de petites tables basses aux plateaux de verre et aux pieds métalliques aux reflets cuivrés. Les parois vitrées, presque entièrement dissimulées sous un foisonnement de plantes luxuriantes, laissent filtrer une lumière douce et tamisée.
Le sol, couvert d’un revêtement safran parcouru de motifs géométriques topaze, absorbe le bruit de nos pas. Une mélodie aérienne flotte dans l’espace, entrecoupée de voix chantantes.
« Je connais cette chanson ! » s’exclame Éoïah, s’arrêtant net pour tendre l’oreille. Un sourire naît sur son visage. « C’est l’histoire de deux amoureux… sur une plage », murmure-t-elle comme un secret.
Au centre du hall, plusieurs comptoirs disposés en arc de cercle attirent le regard. Leurs structures allient un bois ambré poli et un métal doré finement ciselé. Entre chaque comptoir, de larges passages voûtés s’ouvrent sur un alignement d’ascenseurs dorés, dont les parois miroitent sous des faisceaux lumineux d’un bleu profond.
Nous devons en emprunter trois pour atteindre notre destination. L’ascension est si rapide que nous sommes contraints de déglutir plusieurs fois pour compenser la pression.
Lorsque les portes s’ouvrent enfin, une terrasse panoramique nous accueille. Ses garde-corps, d’une transparence presque irréelle, offrent une vue imprenable sur la ville qui s’étire à perte de vue. Une brise vive nous enveloppe aussitôt, sifflant légèrement à cette altitude.
Les enfants, exaltés, se mettent à courir.
« Les enfants ! Doucement ! » s’écrie Anna, l’inquiétude perçant dans sa voix.
Lepte, imperturbable, rétorque :
« Les enfants ne sont pas en danger.
— Quand même !
— Le vertige… Nous ne connaissons pas cette sensation. Les enfants non plus.
— Eh ben ! Vous en avez d’la chance ! »
La ville s’étend le long d’un fleuve sinueux qui découpe le paysage en méandres scintillants. Depuis notre promontoire, nous embrassons du regard un panorama où s’entrelacent nature et architecture. En contrebas, un patchwork de petits immeubles et de maisons basses compose le cœur de la cité, dominé par l’îlot élancé de gratte-ciel où nous nous trouvons.
« Moins de 400 000 habitants, Perthie », précise Lepte d’un ton tranquille.
À perte de vue, au-delà des dernières constructions, la ville cède la place à un écrin de verdure : des lambeaux de forêts entremêlés de prairies et de champs cultivés, où nature et civilisation semblent en parfaite harmonie.
Thomas plisse les yeux, visiblement à la recherche d’un souvenir.
« C’était pas par ici qu’y avait… une confiserie ? On devait la visiter avec Kalept. »
Un sourire effleure les lèvres de Lepte.
« Tu n’as pas oublié ! Regardez là-bas. »
D’un geste précis, elle désigne un petit rectangle vert foncé, blotti dans la banlieue sud-ouest.
« Ça vous dit ? »
Les enfants s’exclament d’une seule voix : « Oui !!! »
Leur enthousiasme est contagieux.
« Alors ? Qu’est-ce qu’on attend ? On y va ? »
*
Après plusieurs minutes d’ascenseurs, de tapis roulants, nous arrivons dans un complexe entièrement automatisé, où se mêlent laboratoires et secteurs de production. Les matières premières, transportées par de larges tuyaux métalliques, brillent sous la lumière vive, serpentant depuis des réseaux souterrains invisibles.
La visite se déroule comme un voyage à travers un dédale de couloirs vitrés. De part et d’autre, des salles s’ouvrent sur des scènes d’une effervescence presque hypnotique. Des robots, silencieux et méthodiques, mélangent des ingrédients dans des cuves immenses, malaxent des pâtes vibrantes, pétrissent, triturent, puis étalent inlassablement des compositions aux couleurs éclatantes. Des formes variées sont découpées avec une précision chirurgicale avant de suivre un enchaînement complexe de modes de cuisson, chaque étape maîtrisée avec une perfection froide.
Les arômes se mêlent dans une danse enivrante, un véritable feu d’artifice de parfums : des effluves de caramel brûlant, la douceur sucrée des fruits, des touches subtiles d’épices… C’est un ballet de senteurs qui flotte dans l’air, excitant les sens à chaque respiration. À côté des pâtes, des pâtisseries et des biscuits prennent forme dans ce royaume d’effort mécanique et de finesse. L’automatisation, ici, n’a d’égal que la délicatesse des produits créés.
Éria, étonnée comme nous tous, finit par poser la question qui nous brûlait les lèvres : où sont passés les employés ? Lepte, avec son calme habituel, nous assure qu’il n’y a personne dans les secteurs de production.
« Les Éthaïres chargés de l’entretien n’interviennent que rarement, une fois par an, en cas de besoin. Si une machine rencontre un problème, le système la court-circuite immédiatement, en attendant que des robots viennent la réparer. Et pour les ingrédients, si quelque chose vient à manquer, des substitutions automatiques prennent place sans qu’aucune intervention éthaïre ne soit nécessaire. »
Nous avançons dans les couloirs, intrigués par la fluidité de ce processus presque parfait, avant de faire une halte bien méritée : les toilettes. Puis, c’est le clou de la visite : le salon de dégustation des produits !
Ce lieu, d’une simplicité élégante, est décoré de banquettes moelleuses, de petites tables basses en bois clair… et d’un vaste comptoir en métal brillant qui déborde d’une incroyable variété de confiseries et de pâtisseries. Un espace saturé d’une explosion de couleurs et de parfums.
Derrière le comptoir, deux Éthaïres souriantes, aux physionomies contrastées, nous attendent : l’une petite et fine, avec des joues creusées, et l’autre plus grande, ronde, avec des joues écarlates.
Les enfants, excités comme jamais, se précipitent vers les sucreries. Des sucettes aux couleurs vives, des sucres d’orge tordus, des guimauves légères comme des nuages, des caramels fondants, des bonbons tendres et acidulés, gélifiés et gélatinés, tous plus appétissants les uns que les autres.
Lepte, un sourire en coin, me guide vers une confiserie qu’elle me recommande : un fondant au “nagala”, une délicieuse nougatine fourrée d’un excellent praliné.
Après la dégustation et un rapide passage aux toilettes, Lepte nous conduit dans une cour extérieure où nous attend un véhicule étrange. Il s’agit d’un simple parallélépipède métallique, aux angles arrondis, comme une boîte flottante, mais étonnamment élégante dans sa sobriété. Cinq rangées de trois sièges sommaires sont installées sur sa surface. Nous prenons place, et l’appareil émet un léger sifflement avant de s’élever d’environ un mètre au-dessus du sol. Il avance sans bruit, flottant presque, glissant en douceur vers un vaste verger. Là, une forêt d’arbres fruitiers, d’une diversité stupéfiante, pousse au travers d’un impressionnant réseau de câbles et de treillis.
De petites navettes, aussi discrètes que des murmures, circulent sans relâche, parcourant le labyrinthe aérien de fils et de câbles, cueillant avec une précision parfaite les fruits mûrs. Nous traversons ce paysage suspendu, notre trajectoire ponctuée de tunnels de verdure et de fleurs éclatantes. Soudain, à l’horizon, apparaît un panorama qui nous coupe presque le souffle : un potager d’une taille inouïe, parfaitement organisé, déployé sous les gratte-ciel d’Anou Naki, tout cela sous un ciel nuageux et menaçant. Le contraste entre l’harmonie de ce lieu cultivé et les structures imposantes de la ville est saisissant, comme si la nature, toujours maîtrisée, vivait en parfaite symbiose avec l’architecture avancée d’Éthaï.
Nous longeons des plantes aux feuillages fins, vaporeux, aux ramifications délicates, semblables à celles des asperges, lorsque Éoïah pousse un cri de surprise ! Ève se redresse brusquement et se tourne vers Lepte avec un air de reproche : « Tu ne nous avais pas dit !
— J’essayais de garder le secret le plus longtemps possible, répond Lepte avec un sourire malicieux.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiète Anna, son regard passant de Lepte à Éoïah, intriguée par la réaction de cette dernière.
— J’essayais de ne pas y penser… grimace Lepte. Expliquez à vos parents.
— Maman ! Papa ! Ils viennent d’arriver ! s’exclame Éoïah, les yeux brillants d’excitation.
— Lepte voulait nous faire une surprise, reprend Mel, en voyant notre air éberlué. Ce soir, il y a un spectacle. Un son et lumière ! Avec une troupe de Ligures ! Ils viennent tout juste d’arriver, et les parents d’Éoïah les accompagnent ! Pour nous rencontrer ! Pour vous rencontrer ! On va les revoir tout à l’heure.
— Hein ? Mais c’est génial ! s’exclame Anna, visiblement émue. Oh, je suis vraiment contente de les rencontrer !
— Adam, c’est toi qui feras les présentations ! » J’adresse un clin d’œil complice à Anna, amusé par l’enthousiasme général.
