« Ève ! Ève ! Hou ! Hou ! Réveille-toi ! »
Les images terrifiantes s’évanouissent. Quelles images ? Je ne m’en souviens déjà plus. Je devais faire un cauchemar. Éblouie par la lumière, j’ai du mal à ouvrir les yeux. Éoïah, tout près, a déjà passé sa combinaison spatiale ! Je m’étire, bâille, et me redresse. Je ne peux m’empêcher de bâiller à nouveau… avant de soupirer. J’ai mal dormi… et j’ai l’impression d’être encore plus crevée qu’hier soir.
« Bonjour ! Hou ! Hou ! T’as trop d’mal c’matin !
— Éoïah ! Tu m’agresses, là.
— Pff…
— T’es déjà prête ?
— Ben oui. Y a plus que toi ! Ou presque. Tu nous retrouves en salle de repas. À t’à l’heure ! »
Elle est bien excitée ce matin. Pressée de partir pour Kylèn ? Ben, pas moi. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’ai un mauvais pressentiment. Je me lève, le sol est froid, je frissonne et passe aux toilettes avant la douche. J’enfile le sous-vêtement, la combinaison, que j’ajuste devant le miroir… Je n’ai pas bonne mine, le visage pâle, les yeux gonflés, les cheveux en pétard. J’inspire à fond pour me donner du courage, avant de me masser la figure. J’attrape la brosse chauffante pour arranger mes cheveux qui ondulent au séchage. Voilà. C’est un peu mieux. Je pose la brosse… et n’arrive pas à réprimer un nouveau bâillement… Devant la porte, je m’éclaircis la voix, avant d’aller retrouver ceux qui m’attendent. Collés à la rambarde, Éria et Mathias s’approchent pour m’embrasser.
« Bonjour Mademoiselle, me dit Éria qui m’embrasse les deux joues. P’tite mine, c’matin ?
— Bonjour Ève. Mel et Adam terminent leur p’tit déj’ », ajoute Mathias qui m’embrasse le front. Anna et Lewis, avec Thomas et Jade, sortent de leur appartement.
« Coucou ! Ève ! » Lewis me fait un clin d’œil. « Ça y est ! Tout le monde est levé ! » Anna me sourit. Thomas et Jade, les petits yeux gonflés, ont l’air aussi à l’ouest que moi. En salle de repas, je retrouve Maman et Papa assis avec Éoïah, Adam et Mel. Je les embrasse tour à tour, avant d’aller m’asseoir à côté de Mel. Mel, tout beau dans sa combinaison brillante, avec sa nouvelle coiffure aux longues tresses africaines. Lepte entre dans la pièce, ce qui semble donner le top départ : ils se lèvent chacun leur tour. Ooohh ! Je n’suis pas pressée ! Et j’n’ai pas fini mon p’tit déj’ !
« Bonjour, Ève, la pensée de Lepte. Tu n’as pas l’air dans ton assiette ce matin.
— Ben si ! J’y suis ! Dans mon assiette ! Et j’y reste ! J’ai pas fini. Y a pas l’feu. »
Elle ne me répond pas. Elle papote avec les autres en pensant à sa maison, à ses fleurs… Des pensées artificielles, obsédantes, comme celles qu’elle avait à Anou Naki. Elle masque quelque chose. Je poursuis mon repas tranquillement, sans précipitation.
Bon… L’assiette est vide. Je ne vais quand même pas pousser le bouchon plus loin et les faire attendre davantage. Je me lève, je range mes couverts, et je vais les rejoindre pour un nouveau départ…
*
Nous retrouvons Atiep et Kalept sur le quai d’embarquement trois de l’astrogare Seki. Je sens Atiep préoccupé, comme à son habitude, par l’organisation de sa journée. Il a prévu un déjeuner en tête-à-tête avec son assistante. Un déjeuner qu’il attend avec une impatience mêlée d’une certaine appréhension, ce qui me fait sourire. Kalept nous souhaite un simple bonjour. Je ne sens pas l’enthousiasme de nos deux précédents départs. Son esprit est obsédé par une vision étrange : un océan vert sombre, plat, noyé dans une brume épaisse et silencieuse. Je la soupçonne, elle aussi, de faire diversion.
« Ça va ? me demande Éoïah.
— Mmh… j’en sais rien. J’le sens pas c’départ.
— Tout comme moi », ajoute-t-elle tandis qu’elle parle avec Anna. J’embrasse Maman, Papa, les serre très fort pour conserver, le plus longtemps possible, l’instant en mémoire, et vais retrouver la main chaude et ferme de Mel. Nous nous mettons en rang, Mel et moi, derrière Thomas et Jade. Adam et Éoïah sont devant avec Atiep. Kalept, tel un cerbère féroce et dévoué, ferme la marche. J’ai aujourd’hui le sentiment très fort qu’elle est derrière nous. Non pas pour nous protéger, mais pour nous empêcher de faire demi-tour ! Nous empêcher de partir en courant retrouver nos parents ! Et nous empêcher de nous jeter à corps perdu dans les bras de ceux que nous aimons… et qui vont tant nous manquer ! Après deux bifurcations, le hangar apparaît. Mel serre aussitôt ma main. J’ai beau observer les alentours, je ne vois qu’un seul vaisseau. Mel écarquille de surprise ses grands yeux sombres. Cette fois, ce n’est pas un pyrias qui nous attend… loin de là ! C’est un vieil astronef, à tête de rapace, avec une dérive effilée et pointue, et deux sphères latérales. La sphère bâbord siffle et fume ! Elle crache un mélange de vapeurs blanches et de fumées noires, et l’extrémité de son unique tuyère vibre anormalement. Gris métallisé à l’origine, il y a bien longtemps, il est raccommodé par des plaques oxydées grossièrement vissées sur la coque. Une passerelle descend sur le quai.
« C’est quoi, ça ? demande Thomas qui s’est écarté pour mieux voir, l’air perplexe. Ça pue !
— C’est un chawk, un astronef du système d’Abdès, répond Kalept.
— Mouais… lâche Mel, le ton critique. Ça vole, ça ? Moi aussi j’ai un sacré… “chôôc” en le voyant. Ne m’dis pas qu’on va monter là-d’dans ?
— Et c’est qui, lui ? » s’étonne Jade. Une petite créature trapue, bipède, vêtue d’une épaisse combinaison noire, descend la passerelle. Elle avance les jambes écartées, en se dandinant comme un canard, les bras exagérément balancés. Sa tête ronde, boule de poils noirs, hirsute, a une peau mamelonnée rouge et bleu, comme celle du dindon. Elle a deux grands yeux noirs, ronds, un nez large et écrasé, et ses oreilles, si elle en a, sont camouflées par l’épaisse toison. Arrivée devant Atiep, elle se met à couiner de gloussements aigus qui sortent d’une petite bouche cornée. Atiep se tourne vers Kalept, les sourcils relevés, l’air interrogateur.
« C’est un Heibirod, une espèce d’Irod, une planète du système d’Abdès, répond Kalept. Ce sont d’excellents pilotes, ajoute-t-elle, le ton qui se veut rassurant. Il vient nous prévenir que tout est prêt. Nous pouvons embarquer. »
Je reste perplexe… Impossible de sonder son esprit. Tout est noir, comme de l’encre gélatineuse. Mon onde porteuse s’englue, s’empêtre, dans les méandres de son cerveau. Je n’ai encore jamais ressenti ça.
« Peine perdue, Ève, m’annonce Kalept qui vrille son regard au mien. Ce n’est même pas la peine d’essayer, Éoïah. Les Heibirods ont la faculté d’absorber les ondes psychiques. Avancez plutôt, il est temps de décoller. »
J’obéis et j’avance, troublée et inquiète pour la première fois. Je vois un pan entier du bel édifice de mes certitudes s’écrouler ! La confiance en moi, que je pensais inébranlable, vient de prendre un sacré coup ! Et ce n’est pas le regard de Mel, soucieux, anxieux, qui va me rassurer. Nous prenons, chacun notre tour, un casque sur la desserte métallique d’Atiep. Adam et Éoïah montent les premiers, suivis par Jade. Thomas se retourne et plisse le nez avec une grimace de dégoût. Sa mimique me fait habituellement sourire, mais aujourd’hui le cœur n’y est pas. La passerelle, un assemblage de pièces rivetées étonnamment souples, ploie sous mon poids. Je dois me baisser pour entrer. L’habitacle est obscur. Je ne vois que six fauteuils au cuir bleu élimé.
« Installez-vous ! » lance Kalept. Ce n’est pas conseil, c’est un ordre. Nous nous assoyons sagement. Adam et Éoïah sur la première rangée, Thomas et Jade, la deuxième, et Mel et moi, la dernière. Le Heibirod entre et tripote une commande sonore à droite de l’ouverture : la passerelle se relève avec un sifflement criard, et un inquiétant grincement. Et nous voilà enfermés… sous la lueur blafarde d’un plafonnier circulaire. Notre étrange pilote se remet à couiner.
« Mettez votre casque, et attachez vos ceintures. Je m’installe à l’avant. On se retrouve sur Aïné, votre univers d’origine les Ir’ Daniens ! À tout à l’heure. » Une porte s’ouvre sur le cockpit. J’aperçois deux fauteuils, et trois tableaux de commandes lumineuses, rouges et jaunes. La porte se referme. Nous positionnons nos casques, visières relevées.
« Cui-cui ! lance Mel.
— Hein ? Quoi ? s’étonne Adam.
— Non ! répond Mel. Pas hein-quoi, Cui-cui !
— Vous avez un problème ? » demande Thomas qui me voit rire avec Mel. Mel a hérité de l’humour de sa maman, un humour parfait, dans certaines circonstances, pour détendre l’atmosphère.
« Vous n’trouvez pas que… “Cui-cui”, ça lui va bien comme surnom ? Au pilote !
— Ah ! O.K., lâche Thomas avant de sourire.
— D’accord, répond Adam, la voix traînante. Ouais ! Ça lui va… comme un gant. » Nos sourires stoppent net avec l’apparition de coups sourds, des battements suivis d’intenses vibrations, et des odeurs de brûlé !
« Mince, grimace Mel, la casserole a décollé ! Bon ! C’est parti, mon kiki ! » Le chaps apparaît et envahit la cabine. Je rabaisse la visière, et enclenche la pressurisation du scaphandre par un appui sur l’épaule gauche.
« À t’à l’heure ! » lance Thomas. Les dernières paroles avant que nous soyons enveloppés par le fluide thixotropique…
