3.1.0
Ève
Je crie, je ris, agrippée, à côté de Mel, à la barre de la nacelle des montagnes russes du parc de Lio Ilia…
Un grand parc d’attractions de Ligurande.
Tout est rouge, et j’ai du mal à respirer. La descente à la verticale est impressionnante, et la forte secousse, avant la remontée, me réveille brutalement. J’ouvre les yeux pour voir le chaps se rétracter. Les montagnes russes ? Les soubresauts du vaisseau ! De violentes vibrations, d’horribles grésillements, des craquements sinistres, comme pour nous avertir d’une dislocation annoncée de ce vaisseau poubelle ! La lumière clignote par à-coups et menace de s’éteindre. Je tends la main vers Mel :
« Qu’est-ce qui s’passe ?
— Chais pas. Mais là… on est mal. » Je dépressurise la combinaison et remonte la visière.
« Ça fait longtemps ?
— Non. Elle commence fort la balade ! » La porte du cockpit s’ouvre. Kalept, sans casque, les yeux exorbités, est encore plus livide que d’habitude ! Son assurance habituelle s’est envolée.
« Les enfants ! On a un problème, une pensée panique au débit accéléré. Le franchissement du trou de ver s’est mal passé. Les systèmes de freinage atmosphérique sont endommagés. On plonge beaucoup trop vite ! On va s’écraser ! Est-ce que vous pouvez faire quelque chose ? S’il vous plaît, le ton est suppliant.
— Hein ?! » Le cri est unanime. Nous sommes, un bref instant, figés de stupeur, de terreur. Je déverrouille mon harnais et me rue vers le cockpit. La cabine est éclairée par un plasma rose orangé, nous entrons dans l’atmosphère ! Mais l’angle d’attaque n’est pas bon ! Pas bon du tout ! Nous plongeons beaucoup trop, le vaisseau va être détruit ! Et cet abruti de pilote qui ne réagit pas !
« Adam ! Jade ! Vite !
— Oui ? Quoi ?
— Adam ! Tu redresses l’appareil ! Jade ! Tu refroidis l’atmosphère !
— Mais ? commence Jade.
— Y a pas d’mais ! Vas-y ! » Adam et Jade me rejoignent, ils se concentrent, mais les vibrations s’amplifient. Adam grimace, il me regarde en larmoyant : « J’arrive pas ! J’arrive pas ! Ça va trop vite !
— Débrouille-toi. »
Adam se prend la tête dans les mains, Jade, la bouche ouverte, les yeux hagards, fixe l’espace. Ses cheveux se dressent, elle se charge. Un brouillard blanchâtre apparaît à l’extérieur… mais le chawk plonge toujours ! Je hurle : « Adam ! Redresse !
— Mmh… J’arrive pas ! »
Quand faut y aller… J’inspire… expire en soufflant par la bouche, ferme les paupières, et visualise l’étroit cockpit… Je me représente le chawk, qui plonge… je vois sa coque incandescente, et sens Adam qui essaie de relever le nez de l’appareil, appareil pris dans la tornade de brume que Jade est en train de créer. Je me focalise sur le ventre de l’appareil… et j’imagine qu’il se redresse doucement… doucement. Quelque chose se forme au sein du brouillard blanchâtre qui tourbillonne : une glissière ! Qui guide l’astronef !
« Ça marche ! » éclate Adam ! Ce qui me ramène instantanément à l’intérieur du vaisseau. Un paysage de grandes dunes de sable doré, ambre, envahit le cockpit. Nous plongeons ! Encore beaucoup trop vite ! Nous allons nous écraser ! Je hurle : « Redresse ! Redresse !
— Accrochez-vous ! » aboie Kalept. Je protège ma tête des deux mains, juste avant le choc ! Un impact violent ! Je suis projetée sèchement contre les tableaux de commande. J’en ai le souffle coupé. Plongés dans le noir, nous sommes toujours en mouvement. Le chawk, à l’agonie, émet d’horribles gémissements ! Alors qu’une pluie de sable s’écoule sur la paroi vitrée du cockpit, la lumière de l’astre stellaire revient : nous venons de traverser une dune… et nous ricochons ! L’appareil plane un bref instant, avant de se précipiter sur une nouvelle dune. J’ai juste le temps de fermer les paupières avant un nouveau choc, mais cette fois moins brutal. Le chawk pousse un dernier cri d’agonie, et le calme revient… Les vibrations ont cessé, nous sommes immobiles. J’ouvre les paupières, nous sommes dans l’obscurité. À mes côtés, tout près, j’entends couiner le Heibirod. Une lueur verdâtre apparaît de sa main gantée, elle éclaire le bas de son visage transformé en silhouette de cauchemar. Il tient une petite sphère fluorescente verte et me dévisage de ses gros yeux noirs. Tout contre le pupitre de commande, je suis pelotonnée devant lui. Je me retourne péniblement pour apercevoir Jade, recroquevillée, qui écarquille des yeux exorbités et souffle : « On a eu chaud ! » Kalept est allongée derrière elle. Adam, qui la recouvre, tente maladroitement de se relever.
« Vous allez bien ? » La voix de Mel qui provient d’en haut. Je lève la tête vers l’origine de la voix. La porte est au-dessus. Dans la lueur vacillante, j’aperçois Éoïah, Thomas et Mel, harnachés à l’horizontale, comme s’ils planaient. Ils m’observent, les lèvres pincées et les bouches déformées. Thomas grimace et hausse les sourcils.
« Ça pourrait aller mieux. En tout cas, là-haut, bougez pas ! Et gardez vos ceintures !
— Ça va… les enfants ? s’inquiète Kalept qui se redresse en s’appuyant sur les commandes.
— Un peu sonné, mais ça va, répond Adam.
— Sans vous, le chawk aurait explosé en plein vol !
— Eh ben ! s’exclame Mel. J’comprends pourquoi ça s’appelle un chôk ! » Le pilote se remet à couiner…
« Tu comprends c’qu’y dit ? demande Jade.
— Heureusement ! Il dit qu’il n’y a qu’une seule issue, par où nous sommes entrés. Donc…
— Il faut qu’on remonte, complète Adam.
— Oui.
— Attends ! Y a bien un moyen d’appeler les secours ? On nous attend ? Ils vont venir nous chercher ?
— Nous sommes sur Kylèn, planète des Kylèniens. Les Kylèniens ne viendront pas nous aider. À nous de nous débrouiller.
— T’es sûre de c’que tu dis ?
— Certaine.
— Bon ! C’est moi la plus grande. Je vais grimper sur le fauteuil, attraper l’ouverture, et me redresser d’l’aut’ côté. Ensuite, j’vous tendrai la main pour vous aider à remonter.
— Mmh, mmh, marmonne Kalept qui hoche la tête.
— Vas-y, je t’aide », m’informe Adam qui me fait un clin d’œil. Je me redresse et grimpe sur le fauteuil. Avec l’impression que la pesanteur disparaît, j’atteins l’ouverture et me retrouve accroupie, sous le fauteuil vide d’Adam, aux côtés d’Éoïah. Jade me tend la main, je la soulève comme si de rien n’était. Le pilote est le suivant, puis c’est au tour de Kalept. Adam, seul en bas, me sourit, l’air entendu : « C’est bon, je m’débrouille. »
Une fois tous réunis, le Heibirod referme la porte et nous aidons nos camarades harnachés à se détacher, puis à se redresser sans trop de mal. Le pilote couine, Kalept traduit ce que je redoutais : « Il va falloir ouvrir la porte latérale.
— Si on est ensablés, grimace Mel, on est mal. Et qui nous dit que l’air extérieur est respirable ?
— Moi, réplique Kalept.
— T’es sûre ? Certaine ?
— Oui.
— Bon. C’est déjà ça. Attendez ! J’vais en extra voir où on est. »
Un extra pour un déplacement extracorporel.
Je me décontracte, expire lentement, la bouche ouverte, et laisse mon esprit s’évader. Je traverse la paroi blindée, pour n’apercevoir que du sable… Je m’élève… et retrouve la lumière ! Les rayons d’Abdès ! La queue fumante du chawk se détache d’un ciel bleu profond. On s’est bien plantés ! Je ne vois que des dunes à perte de vue… et de sombres falaises dans le lointain. Aucune végétation ! Nous sommes en plein désert ! Comme dit Mel, on est mal ! Je réintègre mon corps.
« Alors ? me demande Kalept.
— On s’est bien plantés ! Dans une dune, en plein désert.
— Wouah ! lâche Jade, l’air dépité.
— Si on ouvre la porte, le sable va envahir le vaisseau, et on va être ensevelis.
— Hum ! grimace Mel.
— Mais l’arrière du vaisseau est à l’air libre.
— Ah ! Alors on n’est pas loin de la surface ?
— Ouais.
— On remet nos casques, on ouvre la porte, et on rampe vers le haut.
— Tu crois qu’on va y arriver ?
— Qu’est-ce qui va nous guider ?
— Y aurait pas ? Une perche ? Un truc assez long ?
— Je demande au pilote. » Le Heibirod penche la tête sur le côté, et, les mains jointes, désigne les cloisons.
« Les mains courantes ! On peut les démonter et les visser les unes aux autres.
— Super ! Y a un outil pour ça ?
— Vous avez besoin d’un outil ?
— Adam ?
— Et si j’casse quéqu’chose ?
— Tant pis. Vas-y !
— Vous en voulez combien ?
— Quatre… ça devrait aller. Démontes-en cinq.
— O.K. » Adam, par la pensée, tord et écarte les supports pour les dégager.
« Super ! On met les casques !
— Mon casque est resté dans le cockpit, lance Kalept. Comme celui du pilote.
— Mmh ! J’vais les chercher, prévient Adam. Écartez-vous ! » Kalept et le pilote poussent la porte qui s’ouvre avec peine. Adam examine le cockpit, puis sourit, l’air entendu. Les deux casques s’élèvent et Adam les attrape des deux mains : « Voilà ! s’exclame-t-il tout sourire. Vous pouvez refermer. Si vous n’avez rien oublié !
— C’est bon, assure Kalept qui referme la porte avec difficulté. Mettez vos casques. »
Nos combinaisons étanchéifiées, le Heibirod, éclairé par Kalept, la sphère lumineuse verte dans la main, commence à tripoter la commande de la porte extérieure. Il déboîte une pièce, ouvre un petit réceptacle, en retire un cristal. Une étincelle bleutée le fait couiner et relever brusquement le bras. Il referme le boîtier, hoche la tête, se positionne contre la porte, et commence, aidé par Kalept, à la pousser sur le côté… Elle ne bouge pas.
« Vous pouvez nous aider ? demande à nouveau Kalept.
— Bon sang ! Qu’est-ce que tu f’rais sans nous ? » l’interroge Mel. Une idée me vient à l’esprit. « Attendez ! Des provisions ! On n’a pas pris d’provisions ! On va en avoir besoin !
— Excellente idée, Ève ! Excellent ! » Le pilote escalade l’arrière de la cabine, il soulève une trappe après l’avoir déverrouillée, et nous jette plusieurs sachets aluminisés.
« Gardez-les bien au chaud », précise Kalept qui se remet à forcer la porte. Adam s’approche, et la porte tremble. Elle s’immobilise un instant, avant de se décaler légèrement : un flot de sable envahit la cabine ! Mel agrippe Adam pour l’éloigner. La cascade solide remplit le fond de notre cellule… mais le flot se calme lorsque le niveau du sable atteint celui de l’ouverture. Ensablés jusqu’à la taille, nous commençons à enfoncer les mains courantes, en les vissant les unes aux autres. La dernière main courante engagée, Jade soude son extrémité sur la porte. Je ferme les paupières, et laisse mon esprit s’élever vers l’extérieur… La première main courante est bien visible. Cui-cui, le Heibirod, se dégage habilement de sa gangue de sable, il rampe vers l’extérieur, s’enfonce et disparaît…
« À vous, nous prie Kalept, la sphère lumineuse verte à la main.
— On n’aurait pas une corde, par hasard ? questionne Mel. Pour s’encorder ?
— Excellente idée, Mel ! Mais non, il n’y a pas de corde. Désolée. Allez-y.
— Alors j’y vais ! annonce Jade qui se met à ramper.
— Je te suis ! » pense Éoïah. Adam gesticule pour se dégager et ramper à la suite d’Éoïah.
« Vas-y, Thomas ! J’te suis. Mel, tu rampes derrière moi.
— Allez-y, je sors la dernière », précise Kalept, avant que Thomas ne disparaisse devant moi. J’agrippe la main courante et je m’enfonce, la tête la première, dans le sable… Le corps est comprimé de toutes parts, chaque mouvement est ralenti à l’extrême… et toute notion d’espace s’évanouit. Sans la main courante, je serais incapable de savoir si je monte, ou si je m’enfonce vers des abîmes de sable… Je suis soudain happée par le bras droit, tirée vers une lumière qui m’éblouit. Cui-cui, mon sauveur, a retiré son casque. Allongé à plat ventre, il me fait un signe de la tête. En léger contrebas, Jade et Éoïah, le visage en sueur, ont déposé leur casque. Adam et Thomas, tout près, dépressurisent leurs scaphandres. Je sens le sol remuer sous mes pieds. C’est Mel ! Je plonge les bras dans le sable, sens ses bras que j’agrippe et tire, tire. Son casque apparaît ! Mel me sourit ! Déséquilibrée, je perds pied, sans le lâcher. Je l’entraîne… et nous dévalons la pente en roulés-boulés jusqu’au creux de la dune… Je ne bouge plus, mais tout tangue autour de moi. J’appuie sur l’épaule pour dépressuriser, et relève ma visière. Un air chaud me brûle les narines. Je vois Mel en faire autant, il plisse les yeux et le nez. Sa grimace m’entraîne dans un fou rire irrépressible et communicatif. Nous ne pouvons plus nous arrêter ! C’est notre manière de faire retomber la tension.
Je m’allonge sur le dos pour souffler, reprendre ma respiration, et sécher mes larmes. Le ciel est pur, d’un bleu éclatant, sans nuages.
Le visage de Mel apparaît au-dessus de moi : il a enlevé son casque et me sourit tendrement. Il se baisse, ses nattes me frôlent, et dans un geste pur, inattendu, m’embrasse délicatement sur la bouche. Lèvres contre lèvres. Mon premier baiser… Troublée par une douce sensation de bien-être, je ferme les paupières et lui rends son baiser. « Les enfants ! » Kalept nous interrompt. Elle gâche volontairement, j’en suis certaine, la magie de l’instant. « Venez nous rejoindre ! »
Les yeux brûlants, les joues en feu, je me relève, aidée par Mel, et nous remontons rejoindre nos camarades perdus à flanc de dune.
« Tous entiers ? demande Mel, essoufflé.
— Apparemment, hésite Éoïah.
— Bon ! enchaîne Adam. Alors… On est où ?
— Sur Kylèn, réplique Kalept.
— Ça, on l’savait déjà ! »
Je suis à bout de souffle, courbée en deux à reprendre ma respiration.
« Et on allait où ? On est loin de notre destination ? » Je sonde l’esprit de Kalept, mais je ne vois qu’un océan brumeux, alors que nous sommes en plein désert !
« Nous allions à… Ayet Arès.
— Où ça ? demande Jade.
— À Ayet Arès, la cité kylènienne où nous sommes attendus.
— O.K. ! Et c’est où ? Ayet… Arès ? » questionne Mel d’une voix traînante. Il campe les mains sur les hanches, l’air moqueur. Cui-cui se remet à couiner, il lève un bras pour indiquer une direction dans le prolongement de la dune.
« Merci. Et ? C’est loin ? » demande Mel. Kalept pose ses mains gantées sur ses joues, les doigts écartés. Elle plisse le front avant de répondre : « Oui. C’est loin… très loin.
— C’est-à-dire ? s’inquiète Adam qui fronce les sourcils avec l’air soupçonneux.
— Sur un autre continent. De l’autre côté de la planète, répond Kalept qui soupire.
— Hein !?
— Super ! Tu l’as fait exprès ! » Je la fusille du regard pour la déstabiliser.
« Ève ! Comment peux-tu dire ça ?
— Alors pourquoi tu caches tes pensées depuis c’matin ? C’est quoi, cet océan dans ta tête ?
— J’ai envie de calme, besoin de repos.
— Oh ! Mouais. C’est ça ! À d’autres !
— J’ai soif ! nous interrompt Thomas.
— V’là l’aut’ ! s’exclame Mel.
— Ben quoi !? J’ai soif ! Et alors ? T’es pas content ? riposte Thomas.
— Eh ! Ça va vous deux ! » Je retire mes gants. « Allez ! On freeze !
— Oh oui, c’est marrant ! répond Jade. Thomas, tiens ton casque. » Elle se baisse pour prendre le sien.
« Euh… » Thomas regarde son casque et grimace : « Il est pas très propre.
— Pas grave, réplique Jade qui positionne son casque au-dessus de celui de Thomas. Plus bas, s’te plaît, j’peux pas lever les bras plus haut. Mets-le par terre ! Mais tiens-le quand même ! » ajoute-t-elle lorsque le casque de Thomas se renverse. Thomas s’agenouille sur le sable, et tient son casque comme un récipient. Jade, qui tient le sien à la hauteur de son ventre, se positionne au-dessus…
Le casque de Jade se recouvre d’une condensation qui se met à goutter dans celui de Thomas !
Le goutte-à-goutte s’accélère, je demande à Mel de poser son casque, je vais faire comme Jade.
Quoi de plus simple que de freezer : il suffit de se concentrer sur l’air, de sentir l’agitation des molécules, puis de les freiner. En ralentissant, l’air se refroidit, et les molécules d’eau se condensent naturellement sur la paroi du casque. Une fois enclenchée, l’opération s’autoalimente et s’accélère.
En quelques minutes, Jade et moi avons rempli, sans fatigue, la moitié des deux casques.
« Au moins, on n’mourra pas d’soif ! » sourit Thomas. Il boit, et nous propose son casque.
« Bon ! On est plantés ici… et on doit s’rendre de l’aut’ côté de la planète… Super ! Seuls, sans interface de guidage, et sans arme ! C’est ça ? résume Mel, l’air dépité.
— C’est à peu près ça. Mais j’ai une boussole, et je pense que les armes, si le besoin se fait sentir, sont en vous.
— Tu peux sortir ta boussole ? » Thomas s’approche de Kalept qui ouvre la glissière d’une poche de sa combinaison. Elle en sort une petite sphère graduée avec deux points lumineux. L’un rouge, l’autre bleu.
« Comment ça marche ? demande Thomas qui se penche sur l’objet.
— Le point lumineux bleu indique le nord magnétique de Kylèn. Par là ! ajoute Kalept qui désigne l’horizon. Le rouge, notre position. Plus nous sommes proches du nord, et plus l’écart entre les deux points diminue.
— Mais le nord magnétique ne correspond pas forcément au nord, précise Adam.
— Tout à fait, Adam.
— Alors on n’est pas plus avancés, ajoute Thomas, une moue dubitative au visage.
— On pourra étalonner la boussole avec Abdès, remarque Éoïah. Quand il se couchera, il nous donnera l’ouest.
— Et qui te dit qu’Abdès se couche à l’ouest ?
— Ah ? Alors, dis-le-nous. Tu l’sais, toi ! s’exclame Adam.
— Abdès se lève à l’ouest et se couche à l’est.
— Donc… ce soir… Abdès nous donnera… l’est.
— Voilà.
— Et comme ça, nous pourrons nous diriger. On y va ?
— Allons-y. Nous prenons la direction indiquée par le pilote.
— Bof, réplique Adam. Si c’est à l’aut’ bout d’la planète… alors on peut prendre n’importe quelle direction.
— Ce n’est pas faux, mais il vaut mieux suivre les conseils avisés de celui qui connaît les lieux. Régulez la température de vos combinaisons, enfilez vos casques, la visière à l’horizontale pour vous protéger du rayonnement… et allons-y !
— C’est parti ! » Je prends la main de Mel.
« Mon kiki ! » Un large sourire éclaire son visage. Son regard pétillant me fait craquer. Délicieusement troublée, je repense à notre baiser.
*
Nous marchons depuis un sacré bout de temps… et pourtant j’ai l’impression de ne pas avancer. Nous longeons le flanc des dunes, nous les escaladons, les dévalons, dans une lente, interminable, progression… J’en suis à me demander si nous atteindrons un jour les falaises que nous avons en point de mire. Nous sommes désespérément seuls, sans aucune trace d’un quelconque appareil dans le ciel.
« Sais-tu si nous sommes le matin… ou l’après-midi ? demande Mel.
— Non.
— La journée dure combien de temps ? questionne Jade.
— En voilà une bonne question ! Pratiquement 47 de vos heures.
— Wouah ! s’exclame Jade. 47 ! Ça veut dire du jour pendant plus d’vingt-quatre heures ! On pourra pas tenir si longtemps sans dormir !
— Va falloir qu’on s’organise, remarque Mel. On pourrait dormir en fin de nuit… et en fin de journée ?
— Et on va marcher en pleine nuit ? Dans le froid ? Et en plein soleil ? Sous la canicule ? Là, j’peux pas.
— Avec les combinaisons, on n’aura ni chaud ni froid, signale Mel, mais t’as raison, il vaut mieux dormir en pleine nuit, et en plein midi… si on trouve de l’ombre… »
Deux bonnes heures plus tard, Abdès s’est imperceptiblement rapproché de l’horizon : nous en déduisons que nous avons atterri l’après-midi.
*
Parvenue enfin au sommet de la dernière dune, je me laisse tomber sur le sable. Je suis à mi-hauteur des falaises toutes proches. Profondément érodées, elles m’évoquent les ruines d’une ancienne citadelle. Des gorges ombreuses et resserrées emportent le regard dans d’étroits défilés. Les pieds des falaises sont tapissés d’éboulis de blocs rocheux et de maigres buissons gris-vert. L’endroit me paraît étrangement désert, je ne sens aucune présence.
« Mel, tu sens quéqu’chose ?
— Non, rien ! Même pas une p’tite bestiole. Bizarre…
— Ah ! J’en peux plus ! » Thomas, les bras ballants, soupire de soulagement.
« Nous allons chercher un abri pour la nuit. Allez ! C’est la dernière dune ! »
Mel m’aide à me relever, et nous descendons en nous laissant glisser, du sable jusqu’aux genoux. Mes jambes qui tremblent de fatigue n’arrivent plus à me porter.
Vue d’en bas, la muraille, aussi haute qu’un immeuble de vingt étages, est impressionnante. Nos pas sur le sable, puis les graviers, crissent et résonnent en écho dans cette cuvette encaissée. Il fait chaud, l’air est sec, pesant, et j’ai l’impression d’avoir les oreilles bouchées. J’avale ma salive, mais ça ne change rien. Cui-cui s’est rapproché d’un buisson de longues tiges gris-vert qui se terminent par des fleurs blanches en ombelle. Il couine pour attirer notre attention, coupe une tige, et commence à la mâcher. Par des hochements de tête répétés, Cui-cui nous invite à l’imiter. Kalept nous assure que les plantes sont comestibles. Elles ont ma taille, et les fleurs ont l’odeur du rama de Ligurande, une plante aromatique utilisée en cuisine. J’arrache une tige à main nue, et préviens les camarades de faire attention à ne pas se couper.
Un liquide épais, jaunâtre, coule de la plante. J’en mets une goutte sur le bout de l’index, et goûte. C’est un peu amer, sucré, mentholé, plutôt bon. J’avance vers les falaises en mâchouillant la tige. Une faible brise, qui se faufile dans les gorges, gémit et soupire. Et plus j’avance, et plus cette plainte lancinante se transforme en mise en garde. Malgré la chaleur, j’en ai la chair de poule et frissonne. Nous franchissons une arche de pierre colossale, pour arriver dans un couloir de géant grandiose, surprenant…
« Mmm, mmm… C’est lugubre ici, chuchote Adam.
— On est obligés d’passer par là ? s’inquiète Thomas.
— On fait demi-tour ! » Jade prend la main de Thomas et l’entraîne. Je me retourne et fixe le Heibirod et Kalept, tous deux immobiles sous l’arche de pierres. Kalept pointe du doigt une anfractuosité près de l’entrée. Une cavité peu profonde à moitié remplie de sable.
« Ça vous ira pour la nuit ? demande Kalept.
— On n’va pas faire les difficiles, répond Mel.
— On pourra faire un feu de camp ? propose Jade.
— Si vous trouvez de quoi faire du feu.
— Super ! approuve Thomas. On y va ?
— N’allez pas trop loin !
— T’inquiète ! »
Cui-cui s’assoit et étire ses bras courts en soufflant. Adam et Éoïah s’installent au fond de la crevasse. Je m’étale à côté de Mel, devant Cui-cui, et nous restons avachis, l’un contre l’autre, à contempler le ciel.
« Le programme de demain ? demande Mel.
— À chaque jour suffit sa peine. Nous verrons demain.
— On va quand même pas continuer de marcher sans savoir où on va !
— Reposez-vous et profitez de la soirée, la nuit va être longue… comme la journée de demain. » L’esprit de Kalept est encore, et toujours, absorbé par cet étrange océan. Il est évident qu’elle nous cache quelque chose d’important, mais je ne peux pas la forcer à dire la vérité.
Le ciel se teinte de rose, de jaune-orangé, d’or, de rouge profond, et l’air se rafraîchit. Jade embrase le tas de broussailles qu’elle et Thomas ont ramassées, et les craquements et crépitements du feu se mêlent aux lamentations du vent qui forcit. Je me lève pour observer la voûte céleste, et découvre un étonnant croissant de lune rouge. « Idya ! » me rappelle Kalept. Sous la lueur tremblotante du feu de camp, je retourne me blottir contre Mel…
*
Quelque chose m’a réveillée. Le feu s’est éteint. Il ne reste plus que quelques braises qui rougeoient, attisées par les courants d’air qui vont et viennent, comme la respiration rauque d’un titan agonisant. Je me lève pour regarder le ciel, mais tout est noir. Je m’aventure à tâtons… lorsqu’une bourrasque de sable me gifle ! J’entends soudain un gémissement, qui se transforme en hurlement, et quelque chose d’indescriptible, d’effrayant, aussi froid qu’un bloc de glace, me traverse ! J’entends ce quelque chose ricaner et s’éloigner ! Des sueurs froides dans tout le corps, j’essaie de raisonner. Il faut que je me concentre, que je prenne de la distance. J’inspire profondément, mais une forte odeur de pourriture agresse mes narines. Prise d’un violent haut-le-cœur, j’expire en toussant. Mon estomac se soulève, lorsqu’un second quelque chose, glacial, hostile, me transperce à nouveau. J’essaie d’appeler à l’aide, mais je ne réussis qu’à pousser un cri étouffé. Je m’apprête à utiliser la télépathie, lorsqu’un appel d’outre-tombe, sifflant, traînant, m’interpelle : « Ève ! » Je sens sous mes doigts un matériau lisse, froid, et quelque chose m’agrippe le poignet ! « Viens ! » Je suis entraînée et je dois courir, dans l’obscurité totale, sur un sol jonché de cailloux… En pleine confusion, les chevilles douloureuses, je sens revenir le sable sous mes pieds. Le souffle du vent s’estompe. Je comprends que je suis sortie des falaises, mais la nuit est toujours aussi noire. Je ne vois ni lune ni étoiles. Le quelque chose qui m’a entraînée jusqu’ici lâche prise. Je masse mon poignet endolori et demande : « Qui êtes-vous ? » Ma question reste sans réponse. Attentive au moindre bruit suspect, je sursaute lorsqu’un faisceau lumineux m’éblouit. Les yeux mi-clos, je lève la tête pour constater que l’origine du faisceau, juste au-dessus de moi, descend doucement.
« Bienvenue sur Kylèn ! » Dans le brouillard lumineux, je devine trois silhouettes. « C’est pour toi. » Un petit objet ovoïde, gravé de symboles, apparaît du néant. Il flotte dans l’air et tourne lentement sur lui-même. J’avance pour le prendre délicatement de la main droite. Assez lourd pour sa taille, il est tiède, presque chaud.
« Nous avons rendez-vous à Ayet Arès. » La lumière s’éteint. Je reste immobile, le temps que mes yeux s’habituent à la pénombre, lorsqu’un cri étrange et aigu retentit, suivi d’un couinement de détresse ! Kalept et le Heibirod !
« Kalept ! Cui-cui ! » Mon appel reste sans réponse. Je devine la falaise, le passage, j’accours vers notre abri.
« Kalept ? Cui-cui ?
— Qu’est-ce qui s’passe ? » La voix inquiète de Mel.
« Kalept ? Cui-cui ?
— Qu’est-ce qu’y a ? » La voix ensommeillée d’Adam. Kalept et le Heibirod ont disparu !
« Mais ? Y sont où ? demande Mel.
— C’est quoi c’bazar ? questionne Thomas.
— Kalept ? Cui-cui ?
— Y zont disparu !
— Hein ?
— C’est pas possible ! s’alarme Adam. Y peuvent pas nous laisser !
— Ben… Apparemment si, réplique Éoïah.
— On va les chercher ! répond Adam qui se lève, l’air décidé.
— En pleine nuit ? réplique Mel. T’es sûr ?
— Mmm, lâche Adam, stoppé net dans son élan. Alors on attend qu’y fasse jour. Y s’ront p’t-être revenus d’ici là.
— Hmm ! Ça m’étonnerait, pense Mel.
— En attendant, y faut qu’j’vous raconte c’qui s’est passé.
— Oui ?
— Quelque chose m’a réveillée, et j’chuis sortie pour voir le ciel. Tout était noir, je n’voyais rien, lorsque j’ai senti quelque chose ! Quelque chose m’a traversée ! Quelque chose de glacial !
— Oh !
— Par deux fois ! Et j’ai été entraînée vers les dunes ! Là, une lumière m’a éblouie, et on m’a souhaité la bienvenue !
— Des Kylèniens !
— Je pense. Je crois qu’ils étaient trois. Ils m’ont donné ça. » Je tends l’œuf.
« C’est quoi ?
— Si j’le savais. Ils m’ont donné rendez-vous à Ayet Arès… et ils ont disparu ! Et c’est là qu’j’ai entendu Kalept et Cui-cui crier. » Je tiens l’œuf des deux mains, lorsqu’il se met à briller ! Des flots de lueurs colorées s’en échappent et m’entourent ! Elles se stabilisent, s’affinent, pour former des symboles holographiques verts et jaunes.
« Waouh !
— Qu’est-ce qui t’arrive ? s’inquiète Mel.
— Ma… gni… fique !
— T’en fais une drôle de tête ! s’exclame Thomas qui me dévisage, l’air contrarié.
— Ben quoi ? Vous voyez pas ?
— Voir quoi ? demande Mel qui écarquille les yeux.
— Ben ! Les lumières ! Les symboles ! » Tout s’éteint d’un coup. La féérie a disparu. Je viens simplement de le lâcher de la main gauche. Je renouvelle le contact simultané des deux mains… et l’œuf se remet à briller ! Le phénomène stoppe instantanément dès que le contact des deux mains est rompu. Je me lève, inspire, et renouvelle le geste de communion avec l’œuf magique. Le miracle se reproduit, les signes se remettent en place. Tenant l’œuf à bout de bras, je fais un tour complet, ne pouvant m’empêcher de sourire devant le spectacle des visages éberlués des camarades. J’effectue un deuxième tour, puis un troisième, avant de stopper. Les figures lumineuses restent fixes, mais un cercle bleu clignotant apparaît dans une certaine direction. Il disparaît lorsque je pivote, pour réapparaître dès que je me repositionne dans la même direction.
« J’ai pigé ! » Cet œuf étrange n’est qu’un objet de navigation. Nous avons perdu Kalept et sa boussole, mais nous avons gagné un objet autrement précieux. Je tends l’œuf à Mel en lui précisant : « Tiens-le des deux mains.
— Wouah ! » s’exclame Mel. Je devine ce qu’il aperçoit, alors que je n’observe rien de spécial autour de lui. Cet instrument est donc personnel, il n’affiche les informations qu’à son porteur. L’œuf passe de main en main, et le phénomène se reproduit pour chacun.
Nous choisissons de rester jusqu’au lever du jour. Thomas et Jade se rendorment ; ils se réveillent avec les premières lueurs d’une aube qui embrase le sommet des rochers.
Sous un ciel rouge vif sans nuages, c’est le ventre vide que nous sortons de notre abri pour retrouver les végétaux sucrés. Thomas et Jade freezent, pendant que nous cueillons quelques tiges que nous allons sucer et mâchouiller tout en observant l’œuf, orné d’arabesques et de motifs géométriques.
Les rayons d’Abdès n’ont pas encore atteint notre cuvette. Nous décidons d’escalader la dune pour exposer l’œuf au soleil. Devant la boule de feu qui se teinte d’orangé, je renouvelle le geste de communion avec l’œuf magique, et les lumières se manifestent aussitôt ! Je pivote pour faire apparaître le cercle bleu clignotant… Il n’indique pas les falaises, mais le désert !
Le sud, si Abdès se lève à l’ouest. La direction d’où nous venons ! Une discussion s’engage alors, car nous sommes pris d’un gros doute. Le cercle indique-t-il la bonne direction, ou celle à ne pas prendre ?
Nous choisissons de suivre le cercle, et donc de revenir sur nos pas. Nous allons pister nos traces pour retrouver le vaisseau, et récupérer des provisions.
Toujours sans nouvelles de Kalept, nous nous mettons en marche vers le désert…
Les indices de notre laborieuse traversée de la veille, les sommets des dunes en partie effondrés, sont toujours présents.
*
Une montre ! Une simple montre ! Voilà ce qui nous manque ! Nous marchons sur nos traces depuis des heures… avec une chaleur qui monte avec Abdès. À chaque pause, je vérifie la position du cercle bleu : il reste stable.
Adam et Éoïah, en tête, s’arrêtent au sommet d’une dune. Alors que nous dévalons la dune qui les précède, je les vois enlever leur casque. Adam jette le sien d’un geste rageur ! Les mains sur les hanches, il se tourne vers nous et nous lance : « On a comme un problème !
— Quoi ? demande Mel.
— Le chawk !
— Eh ben quoi ? Ça y est ? Vous l’avez trouvé ?
— Ben venez voir ! »
Nous les rejoignons sur la crête. Devant nous, deux dunes sont éventrées, et une troisième a été sacrément remuée. Nous sommes bien sur le lieu du crash, mais le chawk a disparu ! À sa place trône un drapeau triangulaire rouge planté sur un socle sphérique.
« Oh ! Bon sang de bon sang ! lance Adam. J’aurais dû essayer d’le sortir de là avant ! J’ai pas pensé !
— Trop tard. On t’a devancé, grimace Mel.
— Ceux qui l’ont désensablé auraient pu venir nous chercher, remarque Éoïah.
— Ils avaient tout prévu ! Et c’est pour ça que j’n’arrivais pas à d’viner leurs pensées ! J’étais presque sûre qu’on nous mettait à l’épreuve… mais maintenant… j’en suis certaine !
— Un coup monté ! lance Mel, la voix exagérément grave.
— J’crois qu’on n’est pas au bout d’nos surprises », ajoute Thomas qui pointe le drapeau. Le socle sphérique porte un triangle noir avec un cercle rouge. Nous nous rapprochons, et une voix intérieure nous interpelle : « Bonjour, jeunes Ir’ Daniens ! C’est ici que commence votre parcours initiatique. Un parcours que vous n’allez pas accomplir en individuel, comme le voudrait la tradition Wa’ Dan, mais en collectif. Vous allez devoir, comme vous l’avez déjà compris, suivre le cercle bleu qui vous conduira à destination. Éoïah, tu as choisi de suivre les Humains, alors tu vas, toi aussi, profiter de cette opportunité pour grandir et évoluer… Bonne route et à bientôt.
— Bon ! Au moins nous v’là fixés ! » conclut Mel. “Tac !” Le triangle noir au cercle rouge du socle se déboîte et se relève. Thomas est le premier à s’agenouiller. Il plonge une main dans le socle et en ressort, l’air surpris, des sachets aluminisés qu’il nous présente.
« De la bouffe ! lance Jade.
— C’est tout ? demande Adam.
— Oui. C’est tout c’qu’y a.
— C’est déjà ça, remarque Mel.
— Bon ! Ben… on n’a plus qu’à avancer », termine Jade.
*
Chaleur et solitude, notre lot quotidien pendant les trois jours qui suivent. Nous sommes en plein désert minéral, dans un paysage immuable de grandes dunes de sable doré. Sans percevoir la moindre trace animale ni végétale, ne vivant que sur notre maigre réserve de nourriture déshydratée.
Comme nous cheminons vers le sud, et qu’Abdès est derrière nous, nous en déduisons que nous sommes quelque part dans l’hémisphère sud de Kylèn…
*
C’est notre cinquième soirée sur Kylèn, et le panorama commence enfin à changer.
Les dunes, plus basses, s’espacent de plus en plus, et des collines rocheuses apparaissent à l’horizon. Quelques maigres buissons poussent au creux des dunes, et nous relevons des traces laissées par des animaux rampants. Thomas remarque un petit insecte noir à carapace brillante. Une espèce de scarabée, minuscule, qui gravit la même pente que nous. Nous l’observons un moment, perdre l’équilibre, se retourner, glisser et retomber plus bas. Obstiné, il reprend aussitôt courageusement son ascension. Une scène que nous avons déjà vue dans une vidéo de Sarah. Nous sommes, et nous serons, aussi tenaces que le petit scarabée.
La lumière décline, le jour se termine. Nous prenons notre dîner à la faveur des dernières lueurs crépusculaires : nos quatre derniers sachets réhydratés par de l’eau freezée.
Maintenant, nous n’avons plus le choix, nous devons trouver une source de nourriture pour survivre ! Après ce dîner frugal, nous poursuivons notre route à la lueur d’Idya. Mon ventre se remet vite à grogner…
Le sol se stabilise, du sable grossier, puis des graviers. Quel bonheur, après tout ce temps passé à arpenter des dunes, de retrouver un sol ferme sous les pieds. L’œuf indique toujours la même direction. Nous nous installons près d’un massif de buissons épineux. Nous allons dormir quelques heures.
*
Je suis réveillée par un bruissement derrière moi ! Immobile, les sens en éveil, je comprends que des branches remuent. Aucun doute, le buisson s’agite, mais il n’y a pas de vent. Je me lève d’un bond, sans réfléchir, pour découvrir l’origine du bruit. J’ai tout juste le temps de voir une lueur orangée s’éloigner à grande vitesse, avant de monter en flèche vers les cieux, et disparaître ! Nos hôtes sont venus nous épier ! J’observe les environs, qui semblent déserts, et m’apprête à aller me rallonger près de Mel, lorsque j’aperçois une forme sombre tapie au creux du buisson. Je m’en approche prudemment, et découvre qu’il s’agit d’une grosse boîte rectangulaire. Je m’accroupis, et la palpe à l’aveugle. Je sens un couvercle, simplement posé, que je soulève… Une délicieuse odeur vient titiller mes narines. À tâtons, je découvre des objets de formes et de textures diverses. J’en saisis un au hasard, rond, souple et velouté au toucher. Il dégage une telle odeur, que je ne peux m’empêcher de le croquer à pleines dents ! La faim est plus forte que la raison ! C’est un fruit, un fruit délicieux ! Après ces derniers jours d’abstinence, j’ai l’impression de découvrir le fruit du paradis ! Il est tendre, parfumé, et si juteux que le jus coule sur ma main et me dégouline du menton. Je lèche mes doigts, avant de retourner auprès des camarades qui dorment toujours. Je vais attendre qu’ils se réveillent pour leur faire la surprise. Je reprends ma place près de Mel. Mel qui se réveille le premier, suivi par Jade, puis par Thomas. Je les informe de ma découverte à voix basse, mais nous attendons qu’Éoïah et Adam émergent, avant d’aller voir les trésors que renferme la boîte magique. Six gourdes de jus de fruits, de nouveaux sachets aluminisés, des bâtonnets sucrés, salés, des biscuits, des fruits, des légumes et de la viande séchée. D’ailleurs viande ou poisson… Après un petit déjeuner royal, nous repartons le ventre plein, les poches pleines, requinqués et réconfortés par le fait que d’invisibles anges gardiens veillent sur nous.
Le sol, un mélange de graviers et de cailloux, est lentement gagné par des touffes d’herbe et des petits buissons. À la faveur des premières lueurs de l’aube, nous découvrons une végétation plus riche et une faune diversifiée : de petits animaux farouches qui s’enfuient ou se cachent à notre approche, et les premiers oiseaux.
Aujourd’hui, c’est à l’ombre providentielle d’un arbre au tronc ventru que nous faisons notre sieste du midi. Ensuite, nous attaquerons l’escalade des collines rocheuses qui barrent l’horizon.
*
Après le repos de midi, une sieste dans les bras de Mel, nous reprenons notre marche avec un optimisme à toute épreuve. Nous chantons, avec entrain, des chants de Ligurande.
Au pied de la première colline, je vérifie ce qu’indique l’œuf : le cercle bleu apparaît au sommet, nous allons donc prendre un peu de hauteur. Nous attaquons l’escalade d’un amoncellement de gros rochers gris sombre qui bloquent le passage. Jade, en tête, semble pressée de surprendre le futur panorama. Arrivée presque au sommet, elle se retourne et se penche vers nous, juchée, une main sur la hanche, l’autre tenant le casque, sur une roche en aplomb.
« Alors quoi ? Vous traînez ! La première arrivée a gagné ! » Elle se retourne et disparaît.
« A gagné quoi ? demande Thomas, essoufflé par la montée.
— Aaahh ! » Jade a hurlé ! J’entends des bruits sourds de chocs et d’éboulements !
« Jade ! s’exclament Adam et Thomas qui accourent à sa voix.
— Jade ! reprennent Mel et Éoïah.
— Au s’cours ! J’chuis tombée dans un trou ! J’chuis coincée !
— On arrive ! T’es où ?
— Ici ! Aaahh ! Y a quéqu’chose sous mes pieds ! Ça bouge ! Aaahh ! Au s’cours ! » Guidés par les cris, nous la retrouvons enfoncée jusqu’à la poitrine ! Jade, les yeux exorbités, a perdu ses couleurs.
« Vite ! Dégagez-moi d’là ! Ça grouille là-dedans !
— Mince ! grimace Adam. J’arrive pas à t’dégager, t’es coincée !
— J’sais bien qu’j’chuis coincée ! Mais tirez-moi d’là ! » Elle hurle, terrorisée. Mel et Adam agrippent ses bras, au moment même où de gros insectes noirs aux reflets bleutés sortent du trou ! Ils se faufilent par centaines entre la roche et la combinaison de Jade qui les aperçoit : « Aaahh ! Faites quéqu’chose ! Vite !
— Concentre-toi ! Grille-les ! »
Mel et Adam parviennent à la décoincer, ils commencent à la soulever… Le bas de sa combinaison disparaît sous un amas grouillant d’insectes. Ceux qui montent atteignent le col ! Ils pénètrent à l’intérieur de la combinaison et gagnent le visage de Jade qui ferme la bouche et les paupières ! Les garçons la sortent du trou et la traînent vivement à distance. Ils l’allongent sur un large rocher plat, et débarrassent sa figure des insectes. Éoïah et moi, nous les écrasons frénétiquement pour rompre le lien entre leur nid et Jade, qui, allongée au sol, les paupières fermées, reste immobile. Les insectes survivant au carnage, agrégat gluant et jaunâtre, n’insistent pas et retournent dans leur crevasse.
« Jade ! Jade ! crie Adam, alors que Thomas est paralysé par une terreur absolue.
— J’en ai vu rentrer dans ses narines ! s’exclame Mel. J’enlève sa combinaison !
— Attends ! Regarde ! prévient Éoïah.
— Aïe ! » Mel sursaute et lâche Jade pour se jeter en arrière. « J’ai reçu une décharge ! » Les cheveux de Jade se dressent ! Provenant de l’intérieur de sa combinaison, des lueurs bleutées viennent éclairer son cou. De petites gerbes d’étincelles en sortent, et un brouillard électrique vient l’entourer.
« C’est toi qui fais ça ? me demande Mel, alors qu’il agite convulsivement les bras.
— Non ! C’est elle. »
Alors qu’une fumée grise s’échappe de son encolure, Jade reprend conscience. Elle ouvre les paupières, les cligne rapidement sur des yeux révulsés, se redresse, aidée par Adam, et tousse et crache des morceaux noirs. Les lèvres serrées, elle se pince les narines et souffle pour dégager deux insectes carbonisés.
« Pouah ! Saleté ! » Jade retire la combinaison que Mel prend entre pouces et index. Il la secoue pour faire tomber les insectes grillés, pendant qu’Adam frotte le dos de sa sœur pour enlever les résidus noirs collés au sous-vêtement. Elle frissonne avec une grimace de dégoût qui nous fait tous sourire ; nous sommes tellement soulagés de la voir en forme !
« Une bonne douche ! C’est ça qui me f’rait du bien !
— Ouais… Mais va falloir patienter.
— Eh ben en attendant… on a des grillades à se mettre sous la dent ! lance Mel qui ramasse un insecte et le décortique. Qui veut goûter ? » Devant nos grimaces de dégoût, Mel le goûte du bout de la langue… Il le croque, mâche, et écarquille les yeux d’étonnement.
« Mais c’est bon ! ajoute-t-il, l’air perplexe.
— T’es fou ! » s’inquiète Thomas.
Je ramasse à mon tour un insecte, j’enlève la tête, l’abdomen, décortique le thorax, et le goûte : « C’est pas mauvais. C’est croustillant… et un peu salé.
— On dirait des graines grillées, ajoute Éoïah qui goûte à son tour.
— Comme dirait Maman, manque juste l’apéro ! » complète Mel.
Remis de nos émotions, nous reprenons l’ascension… Nous arrivons sur la crête… pour découvrir un panorama grandiose… mais hostile !
À perte de vue s’étend un paysage érodé de gorges escarpées, sauvages et difficiles d’accès. La végétation se résume à quelques broussailles grises perdues dans une immensité beige, ocre et rouille.
Une ligne de crête aux strates horizontales beige clair et ocre barre l’horizon.
« Wouah ! grimace Adam. On n’arrivera jamais à traverser tout ça !
— Ben… Faudra bien, ajoute Mel, l’air désolé.
— Il te dit quoi, ton œuf ? me demande Thomas.
— Tout droit ! »
*
Il nous aura fallu quatre jours pour sortir du dédale ! Quatre jours d’une lente et pénible progression sous la menace constante d’éboulements. Après une première journée d’abattement, nous retrouvons notre détermination sans faille, une détermination renforcée par l’arrivée, une nuit sur deux, d’une caisse de nourriture.
*
Nous allons enfin arriver au sommet de cette crête stratifiée qui nous sert de ligne de mire depuis la découverte du site.
« Ouais ! s’écrie Jade qui se met à courir. La première arrivée… a gagné !
— Jade ! s’écrie Thomas.
— Attends-nous !
— Non mais c’est pas vrai ! proteste Adam. Ça t’a pas servi d’leçon la dernière fois ? Ça t’sert à quoi d’te dépêcher ? »
Jade s’arrête, la tête baissée, l’air penaud. Nous la rejoignons, Thomas la prend par la main, et nous terminons l’ascension sans précipitation…
Et voilà ! Nous avons réussi ! Nous avons dépassé nos limites… mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Nous dominons un nouveau plateau que nous allons devoir traverser. Un plateau de rocailles sombres, parcouru par un étonnant réseau de structures tubulaires semi-enterrées, aux teintes rouille, couvertes, par endroits, de taches verdâtres. Le site, par son aspect ridé, me fait curieusement penser à l’arrière-grand-mère d’Éoïah. Je la trouvais si fragile, avec sa peau sèche qui laissait transparaître les veines, que je n’osais la toucher par peur de la blesser.
« On dirait des tuyaux, s’étonne Thomas.
— Ça sera plus facile si on marche dessus, propose Éoïah.
— Sûr ! s’exclame Mel. Après c’qu’on vient d’faire ! Bon ! On y va ! Par là ! » Mel désigne un étroit passage en corniche qui descend en ligne droite vers le plateau en contrebas. Avant d’entamer la descente, je jette un dernier regard sur le paysage que nous venons de traverser… Je n’en reviens toujours pas !
« Allez-y doucement ! lance Mel qui vient de se rattraper de justesse. Ça glisse ! »
Les roches noires, en bas, sont étonnamment chaudes. Vitreuses, elles sont coupantes comme du verre. Nous devons mettre nos gants pour les escalader, avant d’atteindre le boyau le plus proche. Mel tend sa main pour m’aider à grimper. Je m’agenouille pour observer cette surface qui se desquame en fines couches de rouille. S’agit-il d’une roche ou d’un métal oxydé ? Fait surprenant, l’espèce de tuyau, rainuré par endroits, est presque enterré. Les roches, en totale symbiose, semblent avoir poussé autour. Les taches verdâtres sont des plaques de lichens.
Nous arrivons rapidement à un premier embranchement. Un deuxième tube, plus large, est orienté est-ouest.
« Alors ? » me demande Mel. Je hausse les épaules d’ignorance, et sors mon œuf. Je suis surprise de ne pas voir le cercle bleu indiquer le sud, mais l’ouest !
« À droite ! »
La scène se répète à chaque bifurcation. L’œuf indique tantôt un côté, tantôt l’autre, mais la direction générale reste la même.
Nous sommes au cœur du plateau, et je chantonne avec Mel, lorsqu’Éoïah nous interrompt : « Chut ! » Je me retourne et la vois figée, les sourcils froncés, l’index droit tendu devant la bouche.
« Vous avez entendu ? demande-t-elle à voix basse.
— Quoi ? » D’étranges gargouillements sourds apparaissent, tels les borborygmes d’un tube digestif gargantuesque.
« Et là ? ajoute-t-elle avec un sourire crispé.
— C’était quoi, ça ? s’inquiète Jade.
— C’était pas ton ventre ? réplique Mel.
— Attendez ! J’vais voir c’qu’y a là-dessous. » Je tends l’œuf à Mel, inspire profondément… et expire lentement en observant les alentours. Je ferme les paupières, et visualise l’environnement… Je n’ai plus qu’à m’enfoncer doucement… Je rencontre un changement brusque de matière : les chemins bombés sur lesquels nous marchons sont bien des tuyaux creux, obscurs, dont la partie basse est baignée d’un liquide poisseux. J’explore le tunnel, lorsqu’un violent courant d’air glacial me traverse. La sensation est aussitôt suivie par un horrible ricanement que je reconnais, celui entendu lors de notre première nuit sur Kylèn ! Je reprends aussitôt conscience et ouvre les paupières en criant : « Aaahh !
— T’as vu quéqu’chose ? s’enquiert Mel.
— Oui… » Je grelotte, transie malgré la chaleur.
« Et c’était quoi ? demande Thomas, suspendu à mes lèvres.
— Brrr ! J’préfère pas savoir. En tout cas, c’est creux, et y a bien quéqu’chose là-dessous. Faut pas qu’on s’éternise !
— Allez ! On bouge ! » ordonne Mel. Nous reprenons notre parcours en accélérant la foulée. Les gargouillements resurgissent… Abdès a entamé sa descente et le ciel commence à rougir. Le temps presse ! Il faut que nous ayons quitté le plateau avant la nuit ! Sous un ciel en feu, nous retrouvons un passage de roches coupantes, que nous franchissons pour arriver sur un coteau en pente douce couvert d’un épais tapis de lichens. Il ferait un excellent matelas, mais je préfère ne pas traîner et m’éloigner au plus vite de ce qui se cache sous ce plateau sinistre. Nous arrivons au sommet lorsqu’apparaissent les premières étoiles, pierres précieuses scintillantes dans les dernières lueurs du jour. Sous la lueur d’Idya, nous nous arrêtons pour observer le paysage : nous sommes au cœur d’un large col qui domine un nouveau panorama de collines sombres.
« Tu sens ? me demande Mel à voix basse. De la vie ! » Je ne perçois qu’un frémissement confus d’intelligences primaires et instinctives. Fugaces, elles submergent un instant, avant de replonger dans le mélange informe des pensées simples non structurées. J’acquiesce en hochant la tête.
À mi-pente, une cuvette d’affaissement s’est formée sous un gros rocher plat. Nous décidons, sous les premières stridulations des insectes nocturnes, de nous y arrêter pour dormir. Les mousses et les lichens qui tapissent la cuvette feront parfaitement l’affaire. Nous n’allumons pas de feu, et nous nous contentons de nos derniers sachets de nourriture.
