Chapitre 3-15

Mel

Je suis réveillé par un bruissement… tout proche. Notre mystérieux ange gardien doit être tout près. Ne souhaitant surtout pas le faire fuir, je reste immobile, mais d’étonnantes pensées me submergent : découvertes de saveurs, plaisirs gourmands…

Les bruits s’accentuent, se diversifient. J’entends d’intrigantes succions et des grignotages. J’entrouvre un œil, me retourne en évitant de faire le moindre bruit, et devine deux petites silhouettes qui s’agitent dans la nuit. Je me redresse pour voir deux paires d’yeux verts brillants qui se fixent sur moi. Je ressens aussitôt leur stupeur, l’effroi, la panique ! Ils s’enfuient. Je me lève pour constater les dégâts. Ils ont entamé notre nourriture ! Nous ne sommes plus seuls, nous allons devoir être vigilants.

Après quelques heures de marche, nous découvrons le paysage sous les lueurs de l’aube. Une vallée d’arbres morts, au sol pavé d’une mosaïque de terre rouge craquelée, bordée de collines aux flancs ravinés couverts de broussailles épineuses. Le sol est desséché, bosselé, et profondément fissuré. Par endroits, sa surface racornie se détache en lambeaux noircis. Les animaux restent invisibles, silencieux, mais je les sens qui nous observent, tapis derrière les broussailles, avec un mélange de peur et de curiosité.

Plus nous avançons, et plus la vallée rétrécit. Les collines se rapprochent. Le vallon forme un coude sur la gauche, et une bifurcation apparaît. Ève consulte son œuf et nous indique la droite : une vallée étroite qui débouche sur une dépression. Nous avançons jusqu’au bord d’un à-pic vertigineux… Notre belvédère, une plate-forme minuscule, domine un vaste cirque.

Une dizaine de mètres en contrebas, un tuyau sort de la falaise pour filer, droit comme un i, en pente douce, jusqu’à perte de vue. À intervalles réguliers, le tuyau est soutenu par de hauts piliers. Une impressionnante barrière de buissons épineux nous cache le fond du cirque.

« Wouah ! grimace Jade. Et comment on va faire pour descendre ? » Elle se penche prudemment. « J’vois pas d’chemin.

— On va pas descendre jusqu’en bas, répond Adam. Il faut qu’on atteigne le tube… et qu’on marche dessus.

— Mmh… » Ève grimace. « Mauvaise idée. Ça m’dit rien. » Sa mimique de dégoût et son air contrarié me donnent envie de la serrer dans mes bras

« T’as une aut’ idée ? demande Thomas. T’as vu l’fond ?

— J’peux vous aider pour sauter sur l’tuyau, propose Adam. Allez ! J’y vais ! » ajoute-t-il sans attendre notre avis. Il saute dans le vide sans hésiter… et se rattrape brillamment sur la canalisation.

« À qui l’tour ? demande Adam.

— Ça glisse ? questionne Jade.

— Non, c’est rugueux, répond Adam qui frotte du pied la surface.

J’y vais ! » Éoïah se jette dans le vide… Adam la réceptionne… dans ses bras. Jade et Thomas sont les suivants. Je dois insister pour qu’Ève saute avant moi. Dernier à confier ma vie aux pouvoirs d’Adam, je recule d’un pas, inspire à fond… et me précipite dans le vide… Mon saut est ralenti, comme soumis à une diminution de la pesanteur ou à un changement progressif d’espace-temps. J’atterris doucement près d’Adam et le remercie d’un clin d’œil et d’une tape amicale sur l’épaule. Thomas, à genoux, cogne le tube avec son casque pour en éprouver la solidité et la résonance.

« Chut ! » Ève le fixe avec son regard noir. Il se relève, souffle et hausse les épaules, l’air résigné.

Et nous avançons en file indienne… une centaine de mètres au-dessus d’une végétation hostile de broussailles denses aux épines impressionnantes. Comme autant de mâchoires aux crocs acérés, elles sont hérissées de bouquets de pieux fossiles qui n’attendent qu’un faux pas pour nous déchiqueter.

Nous marchons depuis quelques minutes, lorsque le tube se met à vibrer. Le gargouillement, que nous avions entendu sur le plateau, recommence. Le bruit augmente, comme les vibrations ! Quelque chose se déplace dans le tube ! Ce quelque chose passe sous nos pieds, puis s’éloigne… Nous reprenons la marche, et les vibrations et le bruit se renouvellent une petite demi-heure plus tard.

Éoïah nous fait remarquer l’approche d’un volatile : un grand oiseau noir, aux ailes aux reflets pourpres, qui passe au-dessus de nos têtes. Il fait demi-tour et commence à tournoyer au-dessus de nous. Un deuxième vient le rejoindre, puis un troisième. J’ai aussitôt le souvenir d’une vidéo de Sarah où des vautours tournoyaient dans les airs… Cela n’augure rien de bon ! Je m’arrête de marcher pour les sonder, et m’aperçois que de nouvelles créatures ailées se joignent au trio. Ils ont faim, nous observer les met en appétit ! Des prédateurs qui se lancent à l’attaque ! Alors qu’ils entament un vol en piqué, je hurle : « Couchez-vous ! À plat ventre ! » en me jetant, les bras écartés, contre le tuyau. Juste devant moi, le premier rapace, les deux serres puissantes en avant, se jette sur Thomas !

« Aaahh ! » s’écrie Thomas, les yeux écarquillés de terreur. L’animal l’agrippe, il l’arrache du tube et l’emporte, envoyant son casque valser dans les airs !

« Thomas ! » braille Jade. Quelque chose me fouette le dos, je m’imagine un instant être emporté… mais c’est Ève qui vient de nous envelopper d’une bulle protectrice !

« Je crie ? propose Éoïah.

— Non ! Tu nous ferais tomber !

— J’le crame ! hurle Jade.

— Non ! Tu vas cramer Thomas ! J’m’en occupe ! »

Entravés par la bulle protectrice d’Ève, les rapaces reprennent leur vol. Celui qui emporte Thomas, alourdi par le poids de sa proie, se retrouve à plusieurs dizaines de mètres en contrebas. Je me concentre sur lui, et lui envoie des pensées dirigées : les ailes ankylosées, lourdes, des douleurs dans les pattes, douleurs qui descendent jusqu’aux serres, qui se détendent et s’ouvrent ! Le volatile lâche Thomas pour reprendre son envol !

« Adam ! Ralentis Thomas ! » Tout se passe très vite, trop vite. Alors que mon casque roule et tombe dans le vide, Thomas se retrouve brinquebalé de branche en branche ! Il traverse les buissons épineux en hurlant…

« Trop bas ! J’ai pas eu l’temps ! panique Adam.

— Thomas ! crient Ève et Jade qui scrutent les broussailles.

— Attention à vos casques ! Ève ! Ton œuf ! »

Ève se relève, les yeux écarquillés, le regard dans le vide : « Thomas est vivant ! » Elle tâte sa poche intérieure, qui forme une bosse, et hoche la tête d’acquiescement.