Ève
Je me réveille et constate qu’Éoïah s’est endormie la tête contre le torse nu de Thomas. Je réveille Thomas qui ouvre les paupières, frissonne, et sursaute brièvement, surpris de trouver Éoïah blottie contre lui.
« Comment vas-tu ? Ton épaule ? Ton bras ?
— Hein ? Oh ! Oui. » Il étire le bras, l’air ébahi.
« Waouh ! J’ai des fourmis… mais c’est tout !
— Te voilà comme neuf ! Donne-moi un coup de main pour allonger Éoïah. » Nous reposons Éoïah sur le côté, la tête contre un oreiller improvisé d’herbes sèches. Elle ne se réveille pas et n’émet qu’un bref marmonnement.
« Mince, chuchote Thomas qui enfile la combinaison déchirée. J’vais avoir des courants d’air.
— Allez ! Rendors-toi. Je reste éveillée. »
On ne peut pas dire que la nuit soit particulièrement calme. Il y a les gargouillis, au moment où… quelque chose… passe dans le tuyau, puis d’étranges phénomènes qui éclairent l’horizon. Des évènements qui sont certainement liés. Il y a des restrictions pour les extras, comme en ce moment même où je suis la seule éveillée… Mais la tentation d’aller voir ce qu’il se passe de l’autre côté de l’horizon est plus forte que la raison… Je ferme les paupières… et suis le tuyau jusqu’à le voir s’enfoncer dans le flanc d’une colline. Je remonte la pente… et découvre un panorama surprenant ! Alors que nous sommes en pleine nuit, j’aperçois une vallée encaissée brillamment éclairée par un ciel blanc éblouissant ! Le fond de la vallée est occupé par un complexe industriel flambant neuf, et les pentes sont couvertes de grandes fleurs violettes. Perplexe, je réintègre mon corps et vérifie la direction que l’œuf me conseille : droit vers les lueurs ! Nous en aurons bientôt le cœur net.
Mel se réveille le premier. Ensuite c’est le tour de Jade. Tous les deux vont vérifier l’intégrité du bras de Thomas. Thomas qui n’a plus qu’une légère boursouflure rougeâtre à l’épaule. Adam se réveille, et, l’air contrarié, nous fait remarquer l’apparition de mèches blanches sur les tempes d’Éoïah. Éoïah qui dort paisiblement, mais avec le visage terne et les yeux cernés de noir.
C’est avec la réapparition des lueurs que je raconte mon extra. Adam, témoin des premières heures, présume que le spectacle dure toute la nuit. Je pense même qu’il ne s’arrête pas.
Thomas est l’avant-dernier à se réveiller. Lorsqu’Éoïah finit par émerger, Adam et Thomas l’aident à se relever, mais elle tremble si fort qu’ils doivent la rasseoir. Nous lui laissons le temps de reprendre des forces.
« Je suis contente pour Thomas, me dit-elle en aparté. Mais il y a quelque chose qui ne va pas.
— Oh ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je sens… quelque chose.
— Quoi ?
— Entre mes jambes… Quelque chose de gluant.
— Hein ?
— Tu m’aides à enlever la combinaison ? »
Éoïah a du sang entre les cuisses. Les règles !
« Eh bé ! Te voilà dans le monde des grandes !
— Déjà ?
— C’est moi la prochaine… et ça n’devrait pas tarder. »
Sous l’aurore rougeoyante, nous levons le camp et nous suivons l’espèce de vieux pipeline jusqu’à ce qu’il s’enfonce sous la colline.
« J’entends des infrasons ! » lance Éoïah. Je tends l’oreille et perçois des basses assourdies, suivies par d’étranges claquements, des pétillements, des crissements et des bruits cristallins. Ils proviennent de l’autre versant, mais je ne vois rien dans le ciel. Les bruits cessent. Nous continuons, en rampant, jusqu’au col… Et ce que je découvre… me stupéfie ! Du complexe industriel flambant neuf aperçu cette nuit, n’en subsistent que les vestiges ! Les fleurs violettes ont disparu. Le sol, asséché et craquelé de profondes fissures, ne porte aucune végétation.
« Ben ? s’étonne Mel. C’est pas c’que tu nous a raconté !
— C’est pas du tout c’que j’ai vu. J’comprends pas. Attendez… Je repars en extra. » J’inspire doucement, ferme les paupières… et suis éblouie par la lueur qui illumine le complexe… tel que je l’ai vu cette nuit ! Les plantes exubérantes aux fleurs violettes couvrent bien les pentes ! Je rouvre les paupières, on ne peut plus perplexe…
« Alors là ! En extra, j’vois pas du tout la même chose ! On dirait une autre époque ! »
En contrebas, le tuyau que nous avons suivi débouche dans un grand bassin circulaire rempli d’un liquide épais noirâtre argenté qui bouillonne. Des jets de matière se soulèvent en lambeaux flasques et retombent mollement, pendant que d’énormes bulles éclatent à la surface. C’est un bassin parmi de nombreux autres, à ciel ouvert, les bâtiments et les toits effondrés. Les bassins sont reliés entre eux dans un circuit complexe qui aboutit au seul bâtiment encore debout. Je compte cinq autres tuyaux qui sortent des flancs de la vallée.
« Ton œuf ? demande Thomas. Il te dit quoi ? » Je le sors et vérifie la direction. Il m’indique clairement le bâtiment.
« Par là !
— T’en es sûre ?
— Oui.
— Bon… »
Nous descendons vers l’usine, dans une terre sèche et poussiéreuse. Ça sent le soufre, le brûlé, et ça pique tellement le nez et la gorge que nous passons le plus loin possible des bassins. Nous devons ramper sous des conduits métalliques rouillés et brûlants, et escalader des amoncellements de poutrelles et de déchets. Le paysage tremble de chaleur au-dessus des bassins. Le bâtiment, austère, délabré, est presque menaçant.
« T’es sûre qu’il faut entrer ? » grimace Thomas. J’acquiesce de la tête.
« Les infrasons ! Ça recommence ! Ça vient de l’intérieur ! »
Une galerie nous amène au niveau d’une coursive qui fait le tour d’une grande salle circulaire. L’air, acide, difficilement respirable, est agité de fortes turbulences.
« Wouah ! s’extasie Jade. Vous sentez la puissance ? »
Mes oreilles sifflent… et j’ai la sensation d’être enveloppée d’une énergie régénératrice fantastique ! Je me sens comme une pile… chargée à fond ! Et je remarque que je ne ressens même pas le besoin de respirer.
En contrebas, la surface d’un bassin bouillonne et tremble sous des vibrations ascendantes. Un tourbillon apparaît… et le cœur du fluide commence à s’élever… Un grand cône se développe, une pyramide de goudron parcourue d’éclairs colorés roses et bleus.
« Les lueurs qu’on a vues cette nuit ! » s’écrie Adam.
La pyramide s’agrandit, elle monte vers le plafond, un plafond impressionnant en treillis métallique. Un plafond qui d’ailleurs semble étrangement beaucoup plus étendu que le bâtiment… Les lueurs roses et bleues le traversent en émettant d’inquiétants grésillements… et la pyramide stoppe son ascension. L’aspect de goudron visqueux se métamorphose. Le fluide devient argenté, de plus en plus brillant, et se contracte. La base de l’extraordinaire pyramide se resserre, tandis que son sommet s’élargit… jusqu’à former un cylindre vertical scintillant. Des crissements suraigus, et de violents claquements, m’obligent à me protéger les oreilles. Le cylindre s’est décomposé en une multitude de gros cristaux noirs qui brillent de mille feux et tourbillonnent par à-coups vifs ! Ils s’agglomèrent pour constituer une énorme sphère cristalline ! Un cristal hérissé presque aussi gros qu’une petite maison ! Un éclair aveuglant me fait sursauter ! Le cristal a disparu !
Le calme revenu, nous constatons que le bassin central s’est quasiment vidé, et qu’il se remplit à nouveau.
« C’était quoi, ça ? s’étonne Mel.
— C’était costaud ! remarque Jade.
— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ? demande Adam.
— Attends ! » Je consulte mon gouvernail… qui m’invite à descendre de l’autre côté du bassin. Nous avançons sur la passerelle, jusqu’à descendre un escalier métallique branlant. Avant de sortir de la salle, je jette un dernier regard sur le bassin : le niveau de la substance noire continue de remonter. Nous passons sous une arche en demi-cercle, les oreilles se bouchent d’un coup, pour arriver dans une nouvelle salle… sphérique… gigantesque… où lévitent deux énormes sphères noires… d’un noir profond, total ! Deux sphères au pouvoir d’attraction… colossal ! Comme deux microtrous noirs ! À tel point que les parois semblent onduler comme des vagues. Observer ces murs étranges… quasi liquides… est si perturbant, que j’ai l’impression de tanguer avec eux ! Incongrus dans ce décor futuriste, deux vieux convoyeurs à bande superposés fonctionnent au cœur de la sphère. Ils proviennent de deux fentes étroites et emportent le regard vers un tunnel circulaire obscur.
« Wouah ! » s’exclame Jade. Une odeur forte, piquante, est en train d’apparaître, en même temps que s’amplifient des vibrations. Un anneau arc-en-ciel se forme… et des éclairs bleus surgissent entre les sphères noires ! L’énorme cristal hérissé que nous avions vu disparaître… réapparaît ! L’anneau arc-en-ciel s’évanouit et les vibrations stoppent net. En lévitation entre les deux convoyeurs, le cristal se met en mouvement… Les convoyeurs l’entraînent vers le tunnel. Tunnel qui semble la seule issue autre que le portail que nous venons de franchir.
« Ouais ! Alors ? » demande Mel. Le cercle bleu m’indique le tunnel.
« Le tunnel ! On doit prendre le tunnel.
— Oh ! Tu rigoles ? grimace Thomas.
— Est-ce que j’ai l’air de rigoler ?
— On va s’retrouver dans l’noir ! Et p’t-être coincés entre deux monstres !
— Ben oui.
— On s’ra à l’abri et on n’aura même pas besoin de marcher. On n’aura qu’à se laisser entraîner.
— S’enfoncer dans un tunnel, entre deux… je-ne-sais-quoi, sans savoir où ça aboutit, grimace Éoïah. Et s’il n’y a pas d’issue ? Ou si on tombe dans le vide ?
— On s’tient la main. Et j’vous empêche de tomber, dit Adam.
— L’œuf indique le tunnel, reprend Mel, alors c’est O.K. ! J’vous propose d’attendre le prochain cristal. On le laisse passer, et on monte sur la bande de roulement ! Ça vous va ?
— Ça marche ! »
Le cristal suivant qui apparaît… n’a pas la même forme ! Il est aussi gros, mais plus compact. Il entre dans le tunnel… En nous éloignant le plus possible des sphères noires, nous nous rapprochons du tunnel. Aidé par Adam, Mel monte sur le tapis roulant inférieur… et marche à contre-courant pour rester dans la salle. Thomas et Jade le rejoignent, suivis par Éoïah, Adam et moi… Au contact du tapis, je me retourne pour marcher à contresens… et rejoins la main de Mel.
« C’est parti ? demande Mel.
— C’est parti mon kiki ! » Adam prend la main d’Éoïah et ils se laissent entraîner. À notre tour, nous arrêtons de marcher et la bande rugueuse nous emporte… Le tunnel est impressionnant de par ses dimensions. Ici les odeurs sont plus fortes… J’espère qu’elles ne sont pas toxiques… Une lueur apparaît, elle provient de ma poche où se trouve l’œuf ! Je le sors et découvre qu’il nous éclaire ! Je le prends à deux mains et remarque une nouvelle indication : une bande violette dont le bord droit est rouge ? Visible jusqu’à présent, le point lumineux de l’entrée disparaît : nous voici coincés dans l’obscurité entre deux étranges cristaux, avançant vers l’inconnu, dans une puissante odeur irritante. Il n’y a plus de retour possible !
*
Je crois que j’ai perdu la notion du temps. Abrutie par le ronron incessant et les vibrations du tapis, je me suis allongée, et je me suis endormie. Ce sont les vibrations de l’œuf qui me réveillent. Je le prends à deux mains, et remarque que la bande violette est entièrement rouge et clignote. Un point lumineux orangé apparaît : la fin du tapis roulant !
Je m’entends aussitôt hurler : « Levez-vous ! On arrive ! » Éblouie par le cercle de lumière qui s’agrandit, je me vois, les yeux mi-clos, empoigner Mel et Thomas.
« La chaîne, la chaîne ! On forme la chaîne ! Marchez à reculons ! Adam ! Vite !
— C’est bon, c’est bon, répond Adam, le ton agacé.
— O.K. ! lance Mel. Adam ? T’es prêt ?
— Quand tu veux. »
Les yeux me piquent, me brûlent. L’horizon apparaît, encombré de gros nuages violets menaçants qui contrastent avec un ciel en feu. Une énorme boule rouge sur notre gauche. Abdès se couche. Nous débouchons devant un plateau aride, minéral, cisaillé de larges canyons érodés. Un ruban orangé scintille en contrebas : une rivière qui serpente avec de petites oasis au détour de chaque courbe.
« Vers où ? s’écrie Adam. À gauche ? À droite ?
— À gauche ! Amène-nous à gauche ! » La gauche choisie au hasard. La bande du tapis roulant disparaît… et la pesanteur s’efface ! Et nous voici à planer… à flanc de falaise… au-dessus d’un parfait alignement de cristaux. J’en compte… treize, différents, adossés contre la falaise. Adam nous éloigne de la muraille, abrupte, avant de nous faire descendre…
C’est une espèce d’orgue titanesque, aux tuyaux transparents, qui retient les cristaux. Un réceptacle rempli aux trois quarts. Le cristal qui nous suivait, flamboyant dans le couchant, prend sa place au-dessus d’un autre cristal. Nous mettons pied à terre sur une terre de graviers et de rocailles.
« La rivière ! s’exclame Thomas.
— On va pouvoir se laver ! sourit Éoïah. On y va ?
— Attendez ! J’veux voir les cristaux de plus près.
— Mumm ! » grogne Thomas avant de se résigner.
Je choisis le cristal le moins épineux et m’approche prudemment. Ses faces scintillent étrangement… comme si elles réfléchissaient le paysage à différents moments… et aucune ne semble être en rythme. Mon reflet apparaît ! Et ce que j’aperçois me pétrifie : c’est bien moi… à des âges différents !
« Ne vous approchez pas ! Thomas ! Je n’sais pas si tu t’rappelles, mais Maman nous a parlé de… de quelque chose qu’elle a vu à Baïamé. Quelque chose qui lui avait rendu son reflet à des âges différents.
— Non.
— Elle nous avait dit… »
Je m’approche encore… et j’ai soudain l’impression d’être privée d’air, les poumons bloqués. Tout s’accélère ! Et une tornade noire m’absorbe…
*
Il fait nuit, il fait froid. Je marche, les sens en alerte, des sens étonnamment aiguisés, sur un chemin étroit aux bas-côtés envahis par de hautes broussailles. Chaque pas, dans le sol boueux, produit des gargouillis répugnants, suivis de bruits de succion, qui se mêlent aux crépitements de la bruine. Un crachin qui me donne l’impression d’une pluie d’orage, et qui, malgré l’imposante capuche de ma longue cape à pèlerine noire, me chatouille le visage comme autant de minuscules décharges. Mes pieds s’enfoncent pour ressortir alourdis par une boue collante. Mes pas… Non ! Nos pas ! Je ne suis pas seule, une ombre, à ma droite, avance en rythme.
Mais où suis-je ? Et qu’est-ce que j’fais ici ? J’ai une étrange sensation de décalage, de dédoublement. L’impression d’être ici… sans y être ? Et je ne reconnais pas cette poitrine qui cache mon ventre. Est-ce vraiment moi ?
Dans l’air saturé d’humidité flottent des relents nauséabonds de pourriture végétale. Ils se mêlent à l’odeur corporelle de l’inconnu qui marche à mes côtés. Nous croisons un flambeau planté dans une bague métallique fixée au sommet d’un pieu de bois sculpté. Sous les lueurs tremblotantes d’une flamme jaune-orangé, les sculptures, des serpents entrelacés, dansent au rythme syncopé du feu qui lutte pour sa survie. La tête incandescente grésille au contact de la bruine. La torche dégage une puissante odeur de suif et de chairs brûlées.
Le sentier vire à droite, un deuxième flambeau apparaît, planté, comme le premier, dans une bague au sommet d’un pieu sculpté. Le chemin s’élargit et aboutit, à ma grande surprise, devant un village de chalets aux toits de chaume pointus. Les chalets sont blottis les uns contre les autres, devant une falaise obscure qui domine les écharpes vaporeuses de longues cheminées étroites. Les fenêtres sont éclairées de lueurs tremblantes orangées. Une porte basse s’ouvre, et une silhouette enfantine, chaudement vêtue, sort en boitant. Elle contourne la façade pour revenir, presque aussitôt, les bras chargés d’une énorme bûche. La créature nous aperçoit, elle sursaute, laisse tomber la bûche, et se met à hurler d’une voix grave et rauque : « Amanndala ! Amanndala ! Ista Amanndala !
— Bon ! Pour la discrétion, et l’effet de surprise, c’est encore raté ! » Je connais cette intonation ! Mais le timbre de la voix est plus grave, plus puissant. Ma tête se tourne vers l’origine de la voix. Un jeune homme à la barbe naissante et aux cheveux noirs tressés : Mel ! Mais Mel plus âgé de quelques années ! Il me sourit, me fait un léger signe de tête accompagné d’un clin d’œil, et ses yeux sombres plongent dans les miens. Je me sens excessivement troublée. Je voudrais me noyer dans les profondeurs de ce regard, mais ma tête se tourne, attirée par un remue-ménage de portes et de piétinements. Des silhouettes se précipitent vers nous en criant :
« Amanndala ! Amanndala ! Amanndala ! »
“Amanndala”, les anges ? Je comprends ce qu’ils disent et je ressens leurs émotions, leurs pensées, emplies d’admiration, de ferveur, de respect, de crainte. Ils accourent, se courbent avec déférence, se prosternent à nos pieds dans la boue !
Surprise, je leur envoie un « Relevez-vous ! » Un long “Anh…” d’étonnement parcourt l’assemblée. Ils s’observent mutuellement, et leurs regards convergent sur nous deux. Ce ne sont pas des enfants ! Leurs visages ont une peau saumon parcheminée extraordinairement fripée et ridée. Leurs yeux roses, enfoncés, au regard triste et fatigué, ont un iris rond et sombre. Leur nez est complètement écrasé, et leur petite bouche disparaît presque sous d’imposantes bajoues flasques et pendantes. Ils sont vêtus d’un étonnant empilement de tissus et de vieux cuirs dépareillés. Ils nous encerclent et nous entraînent, sans aucune hostilité, vers une porte basse. Je retire ma capuche, baisse la tête et enjambe un seuil de pierre pour entrer dans une pièce au plafond bas où règne une forte odeur de suie. J’ai un choc à la vue de leur intérieur ! Comme Mel qui me suit et lâche un “Waouh !” admiratif. Un intérieur de boiseries richement sculptées avec un sol en partie marqueté. Une table à cinq pieds, au plateau en forme de fleur, trône au centre de la pièce. Quatre petits bancs sont ornés d’une frise marine de vagues et de coquillages. Une armoire et un buffet, en haut-relief, semblent émerger des cloisons. La rambarde de l’échelle qui mène à l’étage porte les mêmes serpents entrelacés que j’ai remarqués sur les pieux des flambeaux du sentier. Les poutres sont sculptées de motifs originaux et de têtes d’animaux étranges. La lueur d’un maigre feu provient d’une profonde cheminée en pierre de taille, rongée par le temps et noircie par la suie. De nouveaux personnages arrivent d’une porte dérobée. Ils apportent deux sièges dont le haut dossier m’évoque une gargouille à la gueule ouverte et au visage démesurément allongé.
« Je suppose que c’est pour nous », dit Mel qui retire sa pèlerine. Il porte la robe blanche éthaïre retenue par une ceinture large, ainsi qu’un long collier de perles noires serties dans un métal doré avec, en pendentif, une pierre noire taillée en étoile ! Je découvre d’étranges dispositifs à ses poignets. Je me vois retirer ma pèlerine : je porte les mêmes dispositifs, le même vêtement, la même ceinture, le même collier !
Devant l’insistance bienveillante de nos hôtes, je finis par m’asseoir. La pièce, sombre, est bondée d’une foule recueillie d’où montent des rumeurs sourdes. Quelqu’un apporte une coupe évasée remplie, aux trois quarts, d’une pâte enflammée, et la pose sur la table. Un parfum lourd, entêtant, gagne la salle. Le feu crépite, la cheminée a été réalimentée. Quatre personnages s’assoient devant nous et se découvrent. Ils n’ont pas de cheveux, mais des poils ras, couleur noisette, sur un crâne fripé. Leurs oreilles sont petites et rondes.
L’un d’eux ôte délicatement ses gants, il soupire de soulagement en étirant deux mains meurtries. Leurs quatre doigts puissants, crochus, aux ongles recourbés, sont atrocement écorchés. Les murmures et chuchotements s’éteignent. Le plus ridé, peut-être le plus âgé, prend la parole. Sa voix rauque chevrote : « Soyez les bienvenus, nous sommes très honorés de votre visite.
— Vous savez qui nous sommes ?
— Votre réputation vous précède. Nous avons été avertis de votre présence dans la contrée. Comment ne pas vous reconnaître ? Votre sagesse, votre grâce…
— Ho ! ho ! coupe Mel. C’est bon !
— Je sens beaucoup de crainte, beaucoup d’angoisse en vous. Il se passe quelque chose ?
— Nous n’allons pas pouvoir honorer la commande ! Pourtant, je vous assure, nous travaillons sans relâche ! Et nous nous consacrons exclusivement à cette tâche ! Nous ne cultivons même plus nos champs, et nous allons d’ailleurs manquer de nourriture. Il nous est impossible de faire plus vite ! Et pourtant oui, je sais, nous ne pourrons pas terminer !
— Terminer ? Mais terminer quoi ? » Mel rapproche son siège et s’accoude à la table.
« La commande ! La tâche qui nous a été confiée.
— La commande ? La tâche ? Mais quelle tâche ?
— Ben ? La création des décors du nouveau palais de l’Éden, répond-il, visiblement surpris par ma question. Les frises sont finies, mais nous ne pourrons pas terminer les sculptures ! Il ne reste plus rien de la forêt, nous allons manquer de matière première. » Il soupire. « Dieu nous met à l’épreuve !
— Dieu ? demande Mel, intrigué.
— Le seigneur veut éprouver notre foi, il veut qu’elle soit pure, sincère. Et nous sommes prêts à mourir plutôt que de le décevoir.
— Oh ! » Je suis surprise et consternée.
« Êtes-vous ? » Il hésite. « Êtes-vous des Dieux ?
— Oh non ! » répond Mel, gêné et un brin agacé. Il se recule contre le haut dossier du fauteuil.
« Nous sommes des êtres de chair et de sang, tout comme vous ! Tout comme votre soi-disant dieu ! Aucun être n’a le droit de se prétendre Dieu, de se croire au-dessus des autres, de disposer de la vie d’autrui, ajoute-t-il les bras écartés, les mains paumes ouvertes. Votre soi-disant dieu profite de son avance technologique pour vous exploiter. Et on ne va pas le laisser faire ! Alors, ne pensez plus… qu’à VOUS ! Ne vous occupez plus… que de VOUS ! Et ce… dès aujourd’hui !
— Mais ? Demain ? La visite d’inspection ?
— Une visite d’inspection ! Hmm, hmm… Intéressant. » Mel m’adresse un adorable sourire en coin. « Ne craignez pas la visite d’inspection. Nous serons là pour vous soutenir ! »
La chaleur dans la pièce est montée sournoisement et je dois écarter mon col pour respirer.
L’atmosphère est étouffante. Toute cette foule serrée m’oppresse, la tête me tourne. La voix de Mel résonne dans le lointain : « Ève ! Hou ! Hou ! Ève ! Ça va ? »
*
Ma vue revient. À contre-jour d’un ciel rouge-orangé, Mel, dans sa combinaison brillante, est penché sur moi.
« Ève ! Hou ! Hou ! Ève ! Ça va ? » L’air inquiet, il secoue fermement mes épaules.
« Ça va, ça va, Mel ! C’est bon. » Je m’assois avec son aide.
« Les cristaux ! N’approchez pas des cristaux !
— T’inquiète, m’assure Thomas. On a pigé !
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— J’aurais dû m’en douter. Maman a vécu la même expérience… Il devait y avoir un même cristal enterré ! Ça n’peut pas être le hasard.
— C’est-à-dire ?
— J’ai vécu… comment dire ? Un transfert dans le temps. J’étais dans le futur ! Avec toi, Mel. »
Je raconte mon aventure et nous profitons des dernières lueurs crépusculaires pour nous éloigner de la muraille et nous rapprocher du cours d’eau. Arrivés à mi-chemin entre la rivière et la falaise, nous apercevons la présence de gros quadrupèdes près du cours d’eau. Nous choisissons de nous arrêter près d’un îlot rocheux. Quatre rocs imbriqués, dressés comme des sentinelles d’une frontière invisible entre deux mondes. Nous allons rester vigilants et attendre le lever du jour avant de reprendre la marche. Nous dînons de nos derniers sachets.
*
Thomas me secoue, en pleine nuit, avant de réveiller Adam et Éoïah. Mel et Jade, assis en tailleur, observent la voûte céleste. D’étranges lueurs intermittentes dérivent du sud et embrasent les épais nuages qui ont envahi le ciel. Elles passent au-dessus de nos têtes et poursuivent vers la falaise.
« Vous entendez ? chuchote Éoïah.
— Non, mais j’sens, répond Jade.
— Des infrasons.
— Wouah ! » lâche Mel lorsqu’un faisceau blanc traverse les nuages pour plonger sur un tube de l’orgue aux cristaux.
Des éclairs jaillissent, sans tonner, au milieu de vapeurs luminescentes roses et bleues. Le faisceau s’éteint pour réapparaître sur un autre tube et la scène se répète sur chaque tube de l’orgue aux cristaux… Le calme revenu, seules subsistent les étonnantes brumes colorées qui ondulent et flottent comme des voiles phosphorescents. Derrière les nuages, les lueurs s’éloignent…
« La récolte a été bonne ! » commente Mel, lorsqu’un objet lumineux nous frôle en sifflant. Il a déjà franchi la falaise et disparaît. Adam se précipite derrière les rochers, il s’écrie : « Chouette ! Not’ livraison !
— Merci ! Revenez quand vous voulez ! » crie Mel, les mains en porte-voix vers la falaise.
*
Aux premières lueurs de l’aube, nous reprenons la marche…
Alors que la rivière n’est plus très loin, Thomas se met à courir. Sans pratiquement s’arrêter, il se défait des bottes à cloche-pied, les jette négligemment, retire la combinaison et plonge la tête la première… sans écouter mes mises en garde. Nous accourons pour voir sa tête sortir d’une eau transparente : « Aah ! Super ! Ça m’a trop manqué ! Venez, elle est super bonne ! »
Jade et Éoïah se déshabillent pour le rejoindre. Nous les imitons après avoir inspecté les environs. Les eaux calmes, cristallines, peu profondes, s’étalent sur un large méandre et seuls les clapotis des baigneurs troublent la sérénité du lieu. Après la baignade, nous franchissons la rivière pour longer le canyon vers l’aval. Les quelques oasis que nous rencontrons sont peuplées d’animaux qui se cachent en nous entendant arriver.
En fin d’après-midi, les premiers grondements de tonnerre résonnent au loin.
Et c’est en début de soirée, alors que nous arrivons près d’une nouvelle oasis, que tombent les premières gouttes. Le vent qui s’est levé fait frissonner les palmes de grands végétaux. Les fracas du tonnerre se rapprochent et la pluie se met à tomber à grosses gouttes. À la recherche d’un abri, nous engageons une course le long de la falaise…
« Là-bas ! » Adam désigne une anfractuosité.
« Attends ! intervient Mel. Arrête-toi ! Stop !
— Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ? proteste Adam qui cligne des yeux, la tête dans les épaules, les cheveux plaqués au visage.
— La caverne est déjà prise », répond Mel qui grimace. Le flash d’un éclair est immédiatement suivi d’un violent craquement de tonnerre. Une roche noircie tombe de la falaise ! Je sens une forte odeur de soufre, la foudre s’est abattue tout près.
« Eh ! On n’peut pas rester là ! crie Thomas.
— Alors, laissez-moi faire ! ordonne Mel. J’m’en occupe ! »
Sous les trombes d’eau, Mel s’avance calmement vers le triangle sombre de la grotte. Une paire d’yeux luisants s’approche de l’ouverture. Je sens de l’étonnement, de l’agitation, de la fureur, de la rage… Et plusieurs ondes ! La créature n’est pas seule !
« Mel ! N’y va pas !
— Chuutt… » Un museau, à poils ras fauves, pointe à l’extérieur : les babines retroussées dévoilent des mâchoires puissantes aux dents pointues. Un avertissement sans équivoque. Mel ne réagit pas à l’intimidation, il continue son approche. L’animal regagne sa cachette, Mel le suit et disparaît… Je sens de la confusion, du doute, alors que des grognements et les grondements du tonnerre s’entremêlent au tumulte de la pluie battante. L’attente semble interminable. Mel réapparaît, le sourire au visage : « C’est bon, ils nous font une place, vous pouvez entrer. »
Nous nous observons un instant, avant de nous approcher. L’odeur de bête mouillée est puissante et très désagréable. Je n’arrive pas à distinguer clairement les animaux. Ils se sont tassés dans l’obscurité du fond de la caverne et ne forment qu’une masse sombre, d’où s’échappent des grognements sourds et des frottements de fourrure. Ce n’est plus l’agressivité qui se dégage d’eux, mais la curiosité. Ils communiquent avec Mel !
« On est sur leur territoire.
— Leur territoire ? s’étonne Jade à voix basse. Mais c’est qui ?
— Oragors, une pensée avec des grognements rauques, nous être. Sur Orag, notre contrée, vous être. Étrangers, vous être. D’où venir ?
— Tu leur as dit quoi, Mel ?
— Pas grand-chose, que nous cherchions un abri.
— Nous venons de très, très loin, par-delà les étoiles. Et nous allons à Ayet Arès.
— Ayet Arès ? Ayet Arès, pas connaître. Sur Orag, Ayet Arès, pas être. Pourquoi ici, vous être ?
— Notre vaisseau est tombé dans le désert, répond Mel.
— Pourquoi Kylèniens, vous pas chercher ?
— Vous connaissez les Kylèniens ? demande Éoïah.
— Étrange question. Kylèn, ici être ! Kylènien, tout être.
— Nous devons apprendre à nous débrouiller seuls. Enfin… je pense.
— Étrange réponse. Seuls, vous être ? Vous marcher ?
— Oui.
— Tout Orag traverser vous devoir.
— Et c’est loin… le bout… de votre contrée ? questionne Adam.
— Une demi-lune, courir.
— Une demi-lune ! Waouh ! C’est presque le temps qu’on a mis pour arriver jusqu’ici.
— Il a dit courir, précise Adam. Il nous faudra plus longtemps.
— Et… qu’est-ce qu’on va trouver… après Orag ? Au-delà ? interroge Mel.
— L’immensité.
— L’immensité ?
— Liquide immensité.
— De l’eau ? Salée ?
— Vous deviner !
— La mer ! Et au-delà ? questionne Thomas.
— Nous pas connaître. Pas certains.
— Comment ça, pas certains ?
— Îles. Danger. Nous, pas aller.
— La pluie s’est arrêtée, prévient Jade, campée à l’entrée de la caverne. On y va ?
— Il va faire nuit, grimace Thomas. On fait quoi ? On reste avec eux ? On part ?
— Nous pas laisser, vous partir ! » La réplique me stupéfie !
« Hein ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Nous pas laisser, contrée à pied, vous traverser. Nous, vous aider.
— Oh ! Nous aider ? Mais comment ?
— Nous, vous porter. Sur nous, vous monter. Nous, comme le vent, rapides. »
C’est avec les premières lueurs du jour que nous découvrons les quatre Oragors : de grands mammifères, entre ours et chevaux. Des quadrupèdes aux pattes puissantes, aux pieds à quatre doigts terminés par des sabots. Les mêmes animaux que nous avions aperçus près de la rivière, lors de notre arrivée dans le secteur. Leur crinière, épaisse et grise, se prolonge jusqu’à la queue. Leur pelage, ras, lisse, est rayé fauve et cannelle. Les mâles se nomment Ogrohar et Arogar, les femelles Ragrar et Grahar. Thomas et Jade montent sur Ragrar, Éoïah et Adam sur Ogrohar. Mel et moi, nous grimpons sur le dos d’Arogar… et nous détalons vers le sud…
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Les paysages s’enchaînent, des savanes aux plaines herbeuses, jusqu’aux collines arborées. Nos haltes se font au gré de rencontres fortuites avec d’autres Oragors, des paysages, ou de la fatigue. Les Oragors savent profiter des nombreuses rivières poissonneuses de la région. Ils s’avancent dans le cours d’eau et, de coups de patte assurés, rejettent sur la berge les poissons qui s’approchent. Ils se nourrissent également de baies et de fruits qu’ils cueillent dans les arbres en se dressant sur leurs pattes postérieures. Un régime alimentaire que nous adoptons, d’autant que nous ne recevons plus de nourriture depuis notre rencontre avec les seigneurs des lieux. Mon gouvernail confirme que nous sommes sur le bon chemin.
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C’est notre 32e jour sur Kylèn, l’équivalent de deux mois d’Ir’ Dan. En début d’après-midi de cette journée ensoleillée, nous arrivons au sommet d’un tertre qui domine un isthme rocheux. Couvert d’une forêt dense, il s’avance dans une mer aux eaux calmes. C’est une presqu’île bordée de longues plages de sable doré. Une multitude d’îles basses et découpées se perdent à l’horizon. Les Oragors longent la plage ouest jusqu’à l’extrémité de la presqu’île.
« Plus loin, nous pas aller. Seuls, vous continuer. »
Après de touchantes caresses d’adieu, c’est avec un réel déchirement que nous les voyons s’éloigner… pour disparaître à l’horizon. Nous nous étions habitués à la vie en commun avec ces étonnants compagnons. J’avais un sentiment de totale sécurité, et c’était si simple de se laisser transporter. Le cœur lourd, nous nous retrouvons à nouveau seuls à affronter l’inconnu.
