Mel
L’interminable voyage se poursuit plein ouest, vers un désert minéral composé de grands bassins, en forme d’alvéoles de ruche, séparés par un immense réseau d’étroites digues. Les jours se suivent et se ressemblent, sous une chaleur accablante et sans ombre, abrités de simples palmes sèches que nous avons ramassées.
Le paysage s’aplatit encore, jusqu’à se dissoudre en un univers morne, désespérant, où la ligne d’horizon d’un grand lac à la blancheur éblouissante se perd à l’infini.
De la croûte saline qui craque sous nos pas, rugueuse et fissurée, naissent des îles d’une mer lointaine, des rochers imaginaires, des bosquets d’arbres irréels qui tremblotent à l’horizon. Ces mirages nous donnent encore la très désagréable impression de ne pas avancer.
Plus nous marchons, plus ils s’éloignent. Et puis ils disparaissent, nous laissant seuls, engourdis par les réverbérations de l’immensité surchauffée, les lèvres gercées, desséchées par un air salé, sec et brûlant.
*
Plusieurs jours passent, avant qu’une nouvelle chaîne de montagnes ne se devine à l’horizon. Cette fois bien réelle, elle ne disparaît pas lorsque nous nous accroupissons. Lentement, très lentement… elle se dévoile… embrasée tous les soirs par des ors et des vermillons qui se donnent rendez-vous pour des crépuscules de feu.
Comme des vagues d’un océan pétrifié, une houle d’aiguilles rocheuses, flamboyant sous les feux du couchant, domine un paysage d’apocalypse grandiose. Les dentelles minérales surplombent un dédale de croupes rondes et ridées, dômes rouge-orangé au fond desquels se faufile un réseau complexe de ravins étroits.
L’œuf nous conduit vers un extravagant relief ruiniforme de canyons miniatures, de remparts aux crêtes aiguës et de colonnes de pierre qui se dressent vers le ciel.
Nous quittons le lac salé au soir de notre 178e jour sur Kylèn, accueillis par de hautes colonnades coiffées d’un chapeau de blocs rocheux. Ces totems vertigineux, aux ombres étirées, semblent protéger un paysage de rondeurs rougeoyantes chevauchées par des crêtes figées dans une tempête de feu.
À la recherche d’un abri pour la nuit, nous dépassons ces gardiens pour avancer vers des falaises rocheuses. Torturées par un jeu d’ombres surnaturelles, elles se creusent en cavités secrètes. Alors que nous croisons un bosquet d’arbres, sans âge, qui tordent leurs silhouettes épaisses en de majestueuses figures de ballet, Jade se met à crier.
« Là ! » Jade nous indique un gros caillou.
« Eh ben quoi ? questionne Thomas.
— Elle a bougé ! » Jade se blottit contre Thomas.
« Qu’est-ce qui a bougé ? demande Ève.
— La pierre… » murmure Jade. Sceptiques et perplexes, nous nous en approchons. Ce que je prenais pour un rocher se relève légèrement… pour trottiner d’un bon mètre, avant de s’immobiliser.
« Ah ! Vous voyez ! J’avais raison ! »
Il ne s’agit pas d’une pierre, mais d’un animal caparaçonné qui se fond dans le décor de roches. Une créature timide, craintive, inoffensive, au museau fin, aux petits yeux jaunes soulignés de noir et à quatre pattes à cinq doigts.
L’œuf d’Ève nous mène devant l’entrée d’une grotte obscure gardée par un bestiaire de gargouilles reptiliennes. En équilibre au-dessus du vide, les statues semblent prêtes à se jeter sur nous. Un courant d’air frais provient de la grotte. Je ne ressens aucune présence hostile.
« Aaahh ! Vous sentez ? demande Jade.
— Super ! Y a la clim ! » Ma remarque est accueillie par des sourires en coin et des haussements d’épaules.
Ce n’est pas une simple grotte. C’est l’entrée d’un tunnel voûté, avec un escalier souterrain qui monte pour s’enfoncer au cœur de la montagne. Un tunnel ténébreux, frais, humide, dans lequel flotte une odeur de moisissure et de champignons.
Le sol, usé par le temps, n’est qu’une suite de grandes marches basses qui montent, montent, montent. Nous n’allons pas entamer l’ascension avant une halte à l’abri et quelques heures de sommeil.
*
Il fait encore nuit lorsque nous partons à l’assaut de l’escalier, éclairés par l’œuf qui s’est remis à briller. Jade et Thomas commencent à compter les marches… Ils arrêtent à 500.
La montée est interminable et nous devons faire plusieurs pauses. Quelque trois quatre heures plus tard, et plusieurs milliers de marches, l’œuf s’éteint ! Une lueur rougeoyante pointe au loin, la sortie ! Nous débouchons au bord d’un vaste puits, à une trentaine de mètres de la surface. Au sommet, des arbres, et de somptueuses fougères géantes, sont accrochés à la roche, suspendus au bord du vide. Leurs racines s’étalent sur des rochers moussus. Une mousse vert tendre qui contraste avec la lumière matinale orangée. La seule issue visible, un nouveau tunnel, se trouve de l’autre côté du gouffre. Une corniche étroite, très étroite, devait autrefois faire le tour du gouffre, mais une bonne partie, sur notre droite, s’est effondrée. Thomas ramasse un caillou et le jette pour sonder l’abîme… Un plouf sourd nous revient au bout de plusieurs secondes… Adam se propose de nous faire monter, mais Ève refuse. Elle nous enjoint de prendre le tunnel ! Nous prenons sur notre gauche et, le dos collé contre la paroi, nous longeons le rebord glissant en lents pas chassés… Bien qu’Adam veille sur nous, je ne peux m’empêcher de m’imaginer glisser… et tomber dans ce vide ténébreux qui m’appelle… Le tunnel suivant aboutit sur un second puits. Un chemin étroit, en corniche, serpente en spirale et rejoint la surface. Nous l’empruntons… D’enivrantes senteurs exotiques se mêlent au parfum de terre mouillée. Nous débouchons au cœur d’une jungle luxuriante, dans un site fantastique de ruines recouvertes par la végétation. Des vestiges de colonnes gigantesques, et des pans de murs formés par un savant agencement de blocs cyclopéens, se profilent tout autour. Nous escaladons de nombreux débris, avant de tomber sur une allée empierrée bordée de deux rangées de monolithes de pierre taillés en prismes hexagonaux. Un monument en bon état apparent est bâti sur un tertre surélevé. Un édifice de colonnes qui supporte une étonnante structure géométrique.
Ève, les sourcils froncés, lève une main pour nous demander le silence. « Regardez ! La sculpture ! Là-haut ! C’est un cristal ! »
Nous nous dirigeons vers le monument, accessible par une suite de terrasses en escalier. Des plantes grimpantes sont parties à l’assaut des sept colonnes que compte l’édifice. Elles sont sculptées de monstres reptiliens.
« Les Kylèniens ! s’exclame Éoïah, les yeux grands ouverts.
— Où ça ? demande Thomas qui s’est figé et scrute les alentours.
— Là ! répond Éoïah qui désigne les colonnes. Les sculptures ! » ajoute-t-elle sur le ton de l’évidence. Nous escaladons les terrasses pour détacher les plantes de leur support et examiner les sculptures. Elles évoquent des espèces de lézards dressés sur leurs pattes arrière, leur tête et leurs pattes avant dans diverses positions qui me laissent perplexe. De notre promontoire, nous dominons le site où les ruines se devinent au travers des frondaisons. L’horizon est marqué par une chaîne de montagnes, devant laquelle s’étendent de hautes collines couvertes d’une jungle luxuriante. Des vestiges de nombreuses constructions se devinent assez nettement. Une multitude de ruisseaux, rivières, cascades, dévalent les pentes.
Ève vérifie la direction avec son gouvernail… et l’œuf indique une arche encore debout. Nous descendons pour nous en approcher. Deux énormes piliers, à section carrée, soutiennent un linteau gravé d’arabesques. L’arche est le point de départ d’une chaussée légèrement bombée pavée de pierres et de galets hexagonaux. Une route que nous allons emprunter. Même si les bas-côtés disparaissent sous les végétaux, même s’il nous faut escalader des branches et des arbres morts tombés en travers, c’est la première fois que nous suivons un chemin digne de ce nom. Nous suivons cette route pendant plus de quarante jours… Une route qui a dû être dégagée il n’y a pas si longtemps. Le chemin serpente dans la forêt, il longe des ruisseaux, des rivières, il passe près de timides cascades et des chutes rugissantes. Il escalade des collines, traverse des défilés, où des plantes de toutes sortes descendent des falaises en cascades de verdure. Rares sont les jours sans pluie. Le jour, comme la nuit, le bruissement des feuillages est troublé par une cacophonie de chants, de gazouillis et de cris d’oiseaux aux plumages colorés, brillants ou d’un blanc éclatant. Des bruits auxquels se mêlent d’incessantes stridulations d’insectes, des hurlements, des cris gémissants, rauques ou furieux, de petits mammifères arboricoles. Quelques-uns, peu farouches, descendent de leurs arbres pour venir spontanément à notre rencontre. Certains nous proposent même des fruits ! Des offrandes aux voyageurs égarés que nous sommes. Des Robinson d’un autre temps, d’un autre lieu…
*
C’est notre 42e jour de randonnée dans la forêt… Nous venons d’arriver devant une nouvelle bifurcation. Nous avons le choix de prendre à gauche ou de continuer tout droit. Les carrefours ont été assez rares, mais l’œuf nous a toujours conseillés clairement. Cette fois deux cercles bleus apparaissent. Ève décide d’aller explorer les lieux en extra. Elle s’assoit contre un arbre et ferme les paupières, peut-être deux minutes, avant de se relever.
« Bon ! À gauche, on s’enfonce dans la forêt pendant un bon bout de temps, et la route s’arrête devant un grand cirque rocheux… avec des terrasses en gradins. Y a une superbe cascade et des puits profonds un peu partout. Et si on va tout droit… Alors là ! Ça grimpe ! On sort de la forêt, y a des collines, une falaise, et un point de vue ! Wow ! Assez sympa… Alors j’vous propose qu’on aille tout droit… et je n’vous en dis pas plus.
— Ben ? Pourquoi ? demande Thomas.
— Ben ! Pour vous laisser la surprise ! Alors ?
— Comme tu veux. C’est toi qui décides.
— Alors tout droit ! »
La route monte en lacets. La végétation s’espace et nous atteignons un plateau de collines. Des collines couvertes d’un patchwork d’herbe jaunie et de tapis de fleurs qui s’agitent sous le vent. Nous croisons de nombreux torrents alimentés par les cascades de la muraille de pierre sombre qui limite notre horizon. Le serpent de pierre nous conduit toujours plus haut… Il s’élève en une nouvelle succession de virages en lacets resserrés, jusqu’au sommet de la falaise. Nous découvrons un nouveau plateau couvert de mousses grises et de lichens jaunâtres entremêlés de plaques de fleurs blanches. La route, dont les bas-côtés ruissellent, monte doucement jusqu’à un col où nous attend un panorama… à couper le souffle !
En contrebas s’étendent les ruines d’une ancienne cité de pierres noires construite au bord d’un grand lac aux eaux turquoise. Le lac s’étire au pied d’obscures montagnes aux cimes enneigées. Un glacier étincelant brille dans le lointain.
Les vestiges, épargnés par une végétation inexistante, sont bien conservés. Nous pouvons discerner un dédale de ruelles étroites, de couloirs, de corridors, de cours et de passages couverts dominés par quatre immenses coupoles de pierres noires. Une esplanade se termine en gigantesque escalier en arc de cercle qui descend vers une grande place qui borde le lac.
« Ayet Arès ? demande Jade. On est arrivés ?
— Mmm, mmm, répond Ève qui hoche négativement la tête. C’est désert, je n’sens rien. Et toi, Mel ?
— Rien de spécial. » Il n’y a que les oiseaux qui planent et gyrent au-dessus du lac, perdus dans cette nature grandiose mais plutôt hostile.
Nous descendons tout droit pour visiter la cité. La route s’achève devant une nouvelle arche. Nous passons sous sa voûte et nous nous dirigeons vers le dôme le plus proche. La coupole repose sur cinq piliers sculptés de nouvelles scènes kylèniennes. Elle recouvre et semble protéger un large puits qui s’enfonce vers des profondeurs ténébreuses.
Thomas y jette une pierre… Le “plouf” confirme la présence de liquide. Les trois autres dômes sont identiques.
Après l’exploration de la ville labyrinthique, assis sur les plus hautes marches de l’amphithéâtre qui domine le lac, nous assistons à la tombée de la nuit…
Le vent, glacial, chante sur les pierres. Les cimes et le glacier se parent d’un bouquet de vermeil, puis d’ocre, sous un ciel orangé qui tamise doucement le lac de poussière d’or. La lune, presque pleine, se reflète, frémissante, sur la surface du lac ridée par la brise nocturne.
La nuit tombée, nous allons nous abriter sous un kiosque de l’esplanade, un refuge improvisé tout proche. Serrés les uns contre les autres, nous nous apprêtons à passer notre nuit la plus froide. Je m’allonge, Ève pose sa tête contre mon épaule…
