3.4.0
Adam
Kalept me tire de ma rêverie : « Les jeunes ! Venez voir ! Voici la planète d’Uirni ! Voici Irod ! »
Irod nous apparaît gibbeuse, une boule de glace étonnamment ceinturée par un anneau bleu-vert. Un anneau visible même dans la partie nocturne ! Jade scrute le cockpit et fronce les sourcils : « C’est quoi… tous ces traits brillants ? » Un nuage de fines bandes scintillantes occupe une partie de l’espace.
« Des miroirs. La planète s’est refroidie, et elle serait entièrement gelée, si les Kylèniens n’avaient pas construit le dispositif. L’éclairage permanent de la ceinture équatoriale permet de maintenir une température supportable. Oui. La notion de jour et nuit n’existe plus dans les régions habitées d’Irod.
— Ce n’est pas perturbant pour les espèces vivantes ?
— Elles se sont adaptées. Les espèces végétales ont, de ce fait, une croissance exceptionnelle. Et les Heibirods, vous le constaterez, y sont très attachés. »
Uirni a engagé un survol à haute altitude de la planète. Piégé entre les glaces, un océan émeraude est piqueté d’une flotte d’icebergs. La face diurne d’Irod présente un continent au cœur ocre, strié de cicatrices brun-jaune, avec des bruns et des verts, au nord comme au sud. Sur la face nocturne, le contraste entre les régions équatoriales, brillamment éclairées, et le reste du globe, dans la nuit noire, est spectaculaire. Les régions limitrophes sont le siège de violentes perturbations. Un second continent relie les calottes glaciaires.
« C’est quoi cette grosse boule noire ? En plein milieu du continent ? demande Thomas.
— C’est l’élemtex. Le cœur de la machinerie qui forme les trous de ver dans le système.
— Ah ! Comme sur Ligurande !
— Ou comme sur Ir’ Dan, poursuit Ève. Sauf que l’engin central est situé sous l’océan. On l’a vu fonctionner avant de quitter Aïné.
— Il y a aussi trois murs noirs ? questionne Mel.
— Les atertex ! Évidemment. Ils sont situés près des pôles. Nous arrivons. Voici Gulkiuri ! »
Le chawk plonge vers la côte est du continent de la face nocturne. Il se dirige vers une zone de collines sèches qui émergent de vastes prairies. Une oasis de verdure se dessine à l’horizon, nichée au cœur d’une caldeira circulaire de roches ocre. Derrière la végétation, se devinent de nombreuses constructions circulaires miroitantes. Dans un nuage de poussière, le vaisseau se pose au sommet du plateau de la caldeira.
« Vous voyez ! Cette fois, vous n’avez même pas eu besoin d’intervenir ! », lance Kalept, alors qu’Uirni passe près de nous. Il couine… avant de déclencher l’ouverture du chawk.
« Il vous souhaite la bienvenue.
— Tu le remercies de not’ part », répond Ève. Un air sec et frais envahit l’habitacle.
« Vous pouvez laisser le casque. Allez ! Venez ! Suivez-nous. »
Je me détache, retire le casque, le pose sur le fauteuil, avant de prendre la main d’Éoïah. Nous découvrons un ciel blanc, laiteux, où des dizaines d’étroites bandelettes, éblouissantes, éclairent comme autant de soleils miniatures. Un vent frais me fait frissonner.
« Brrr ! Ça caille ! s’exclame Thomas.
— Nous sommes en pleine nuit, contrairement aux apparences. Le ciel sera bleu quand il fera jour. En ville, nous serons à l’abri du vent. » Mel s’est rapproché du bord extérieur du plateau : « Impressionnants ces animaux ! On dirait des diplodocus ! »
Nous le rejoignons pour voir une immense plaine herbeuse, où paissent de gigantesques quadrupèdes au long cou, et à la queue démesurée qui s’agite mollement. Leur tête disparaît sous les hautes herbes. Leur peau brune porte des zébrures kaki.
« Des puipius. Les Heibirods en sont dépendants. Ces animaux leur fournissent le lait, la viande, et les cuirs de leurs vêtements.
— On peut les approcher ? demande Mel.
— Un autre jour… et dans d’autres conditions. Ces hautes herbes sont dangereuses. Elles cachent des carnivores très agressifs. On vient nous chercher, ajoute Kalept après un couinement d’Uirni.
— Adam ! s’écrie Thomas qui me sourit, le regard pétillant. Des awoushis ! » Un frisson d’excitation me parcourt l’échine quand je vois quatre engins familiers, aux reflets irisés, arriver près du chawk.
« Des awoushis ? s’étonne Éoïah. Il y a des awoushis ici ?
— Ligurande n’a pas le monopole de ces engins. Les Heibirods, en revanche, ne s’en servent qu’à toutes fins utiles.
— Tu veux dire qu’ils n’organisent pas de course ?
— Tout à fait.
— Dommage… » Je réplique avec un air exagérément triste.
Les engins, ambre et mordoré, sont ornés de superbes arabesques bleutées. La coque supérieure des awoushis, transparente et fumée, s’escamote vers l’arrière. Nos quatre accompagnateurs, engoncés dans plusieurs couches de vêtements en cuir coloré, descendent de leurs engins… et nous rejoignent d’une même démarche dodelinante. Quatre Heibirods avec la tête ronde aux poils noirs en bataille, les yeux globuleux, noirs, le nez écrasé, et la petite bouche cornée. Deux frères jumeaux d’Uirni, avec une même peau fortement mamelonnée, rouge cramoisi et bleu bondi, et deux autres avec la peau gris clair, rosée autour des yeux. J’aperçois leurs mains pour la première fois. Ils ont cinq doigts courts aux ongles cornés. Celui du pouce est griffu. Leur peau est blanc rosé avec de petites taches noires. Tous se mettent à glousser en remuant la tête.
« Vous êtes les bienvenus, traduit Kalept. Voici la sœur d’Uirni, un de ses frères, une cousine et son compagnon. Oui, les mâles ont la peau rouge et bleu, les femelles la peau grise. Vous pouvez vous installer. Non, Adam… tu ne pilotes pas, précise Kalept, alors que l’idée m’effleure l’esprit.
— Le carrosse de Madame est avancé ! » lance Mel. Les mains jointes sur la poitrine, il fait la révérence devant Ève.
« Merci mon prince ! » répond-elle en lui ébouriffant les tresses.
L’awoushi d’Irod dispose de trois places, comme celui de Ligurande, mais les fauteuils sont plus petits. Des fauteuils baquets recouverts de cuir rouge. Le pilotage semble identique, avec un seul joystick et un écran. Je laisse Éoïah s’installer derrière la pilote, la sœur d’Uirni, et je m’assois à l’arrière. La coque se referme. Le parfum subtil et boisé de l’habitacle me rappelle les courses-poursuites endiablées sur les autoroutes de Ligurande…
Mes mains contre les épaules d’Éoïah, j’écarte doucement ses longs cheveux blonds, et dépose un baiser sur sa nuque. Elle frissonne, se retourne, et m’adresse un sourire enchanteur dont elle seule a le secret… Elle mime un baiser, lorsque l’engin s’élève. Nous descendons, à la queue leu leu, vers le village…
Gulkiuri est un paradis perdu, niché au cœur d’une végétation luxuriante de fougères arborescentes, bambous, palmiers, noyés dans un entrelacs de plantes grimpantes fleuries. Le village est constitué d’une centaine de petites habitations cylindriques, et de quelques constructions plus importantes. Des allées brunes, peuplées de petits oiseaux multicolores qui volettent comme des papillons, serpentent entre les végétaux, tous alimentés par un système d’irrigation complexe. Des Heibirods, à pied, nous font signe des deux mains levées. Nous croisons deux autres awoushis, et d’étranges mécaniques arachnéennes, avant de stopper sur une petite place pavée de dalles ocre, devant la façade miroir, courbe, d’un bâtiment de peut-être trois étages.
Le cockpit s’ouvre, et je suis surpris par l’agréable température qui règne ici-bas. L’air est saturé de parfums fleuris et fruités.
« C’est chouette toute cette verdure ! s’exclame Jade. Et ça sent bon !
— La conservation du patrimoine animal et végétal d’Irod est la principale préoccupation des Heibirods. L’effet conjugué des miroirs orbitaux avec l’emplacement particulièrement abrité des cités, a permis la survie des espèces menacées de disparition par le changement climatique. Les cités, comme Gulkiuri, sont de véritables sanctuaires.
— Qu’est-ce que c’était, les araignées mécaniques qu’on a croisées ? demande Thomas.
— Des robots. Ils gèrent l’entretien, les constructions, les véhicules, entre autres activités.
— Ah ! Dommage que Maman n’soit pas là, lâche Mel. Je suis sûr que ça lui aurait plu d’les étudier. On voulait des miroirs à Ayet Arès. Ici… on est servis !
— Nous allons loger dans ce bâtiment. C’est un lieu de rencontres, d’échanges, et d’accueil pour les étrangers. »
Une porte-miroir coulisse silencieusement à notre approche… Les murs-rideaux cachent une serre tropicale où poussent toutes sortes de plantes extraordinaires. Dans un brouhaha de gazouillis, de nombreux oiseaux multicolores volent librement. Des bruits d’eau proviennent d’un bassin où s’ébrouent de petits animaux roux. Les plantes grimpantes ont colonisé les piliers qui soutiennent le plafond. Un labyrinthe végétal entraîne le promeneur vers des bancs et des petits salons. Situés de chaque côté de l’entrée, deux escaliers hélicoïdaux métalliques, vert sombre, montent à l’étage, et descendent au sous-sol. Nos guides nous entraînent vers celui de gauche que nous descendons. Il aboutit sur un long couloir circulaire, éclairé par des plafonniers blancs. Les cloisons sont recouvertes d’un matériau brun à beige qui m’évoque le liège. Un matériau noir, au sol comme au plafond, étouffe nos pas. Une double porte, noire, donne sur un sas obscur. Il mène dans une salle, où des rangées de sièges descendent vers un podium central illuminé par des spots colorés. Les murs de la pièce sont recouverts d’alvéoles noires.
« On dirait une salle de concert, s’étonne Mel.
— De concert, de spectacle, de réunion. Tout cela à la fois », précise Kalept. Nos guides Heibirods nous font signe de nous asseoir, avec eux, sur la première rangée.
« Nous allons commencer les exercices. »
Éoïah fait la sourde oreille, elle monte sur la scène.
« Aaaa… Oooo… lance-t-elle à voix haute. L’acoustique est superbe ! Allez ! Qui vient chanter avec moi ? » Sous le regard désabusé de Kalept, nous montons les marches pour rejoindre Éoïah… et nous entamons un chant ligure… Les Heibirods, conquis, en redemandent. Éoïah nous fait enchaîner plusieurs morceaux…
« On pourrait… organiser un concert… un de ces jours ?
— Tout à fait. C’est une bonne idée. Bon ! Maintenant, c’est un peu juste pour commencer les exercices. Uirni nous invite à déjeuner chez lui… et il vaut mieux que l’on se change avant. Alors… changement de programme ! Je vous conduis à votre appartement. Allez ! Venez ! Nous retrouverons nos amis ici même.
— On te suit », répond Ève qui salue les Heibirods des deux mains. Nous l’imitons, et nous sortons de la salle. Kalept prend sur la droite.
« Hep ! s’écrie Mel. On est arrivés par l’aut’ côté !
— Le couloir fait le tour du bâtiment, et nous sommes à même distance des deux escaliers.
— O.K. ! répond Mel. Comme tu veux. » Nous tombons sur le second escalier que nous montons. Nous poursuivons à l’étage supérieur : une coursive lumineuse fait le tour du bâtiment. Kalept pousse la première porte, qui donne sur un appartement… qui nous surprend : « Encore ! s’exclame Jade.
— Sur Kylèn, sur Éssip Ésséis, et maintenant sur Irod ! Vous faites ça en série ? demande Thomas.
— Lorsqu’un plan est réalisé, il est conçu dans les moindres détails, et ses données peuvent être réutilisées. La technologie de mise en œuvre crée l’ensemble des matériaux, avec un transformateur générateur de matière. Le principe amélioré des imprimantes 3D de construction, ou celui des machines à repas des Humains.
— Wouah ! s’étonne Mel. Et c’est comme ça que les appartements de Pangou et de Baïamé ont été fabriqués ?
— Tout à fait. Lepte s’est servie des données d’Alpha Cent pour s’approcher au plus près des besoins, et des désirs, humains. Mon appartement est à côté. Oui, comme à Ayet Arès. Je vous laisse, je vais me changer. Et mettez-vous à l’aise, vous avez des robes éthaïres sur les lits. On se retrouve au sous-sol, où vous m’attendrez. À tout à l’heure.
— À t’à l’heure ! »
Nous nous changeons rapidement, et nous allons observer Gulkiuri à travers les vitres de la coursive, avant de redescendre au sous-sol avec Kalept. Les Heibirods n’ont pas bougé. Ils sont visiblement enthousiastes de nous voir arriver. Nous nous assoyons sur le rebord du podium, devant eux, et Kalept se poste entre nous et les Heibirods.
« Pour commencer, essayez de communiquer par télépathie. »
Je me présente au frère d’Uirni… et j’ai l’horrible sensation de me retrouver devant une espèce de vampire psychique ! Mon onde porteuse s’enlise dans le cerveau du Heibirod… qui semble aspirer mon énergie ! Je me sens pompé, étouffé, comme une bougie coiffée d’un éteignoir. Kalept approuve de la tête, elle fait des moulinets avec les bras pour nous inciter à poursuivre… Je tente un nouvel essai, mais le résultat est identique. Je suis vidé ! À plat… Avec un mal de crâne naissant. Ève, à ma droite, se met à rire ! Kalept écarquille les yeux.
« Aaahh ! D’accord ! lâche Ève qui sourit.
— Quoi donc ? demande Kalept, l’air perplexe.
— Son histoire, répond Ève.
— Quelle histoire ? L’histoire de qui ?
— De Yusiki ! Une histoire drôle !
— T’as réussi à communiquer ? » Mel a l’air médusé.
« Ça m’rappelle les histoires zadars.
— Comment as-tu… réussi ? Aussi vite !
— Ben en fait ils ne communiquent pas comme nous. Nous… on interprète l’onde comme elle arrive, telle quelle. Mais pas eux ! Leur cerveau a… comme une membrane… qui absorbe l’onde ! Et qui réfléchit une nouvelle onde ! Et les deux ondes s’annulent presque ! Un peu comme un système antibruit. Alors on n’arrive pas à communiquer.
— Oui. Alors, comment as-tu fait ?
— J’les ai regardés faire ! Et j’ai fait pareil.
— C’est-à-dire ?
— C’est comme s’ils bredouillaient. Alors il ne faut pas leur envoyer une onde simple, mais la doubler. Avec un p’tit décalage à trouver. Et leur membrane n’a pas l’temps d’réagir… C’est tout.
— Ève ! Tu m’impressionnes.
— Maintenant, j’vais faire comme eux. Essayez d’deviner c’que j’pense, poursuit Ève. Allez… » Je tente, et me retrouve englué dans son esprit !
« Nom d’un rorh ! sourit Mel. Tu n’vas pas nous faire c’coup-là !
— T’inquiète ! C’était juste pour la démo. Bon… ben voilà, lâche Ève, l’air satisfait. Mes exercices sont terminés ?
— Maintenant, c’est à toi d’être le professeur.
— Et toc ! s’amuse Thomas.
— Mel, tes mains, réclame Ève. Et ferme les paupières. » Je vois Mel tressaillir. Il rouvre les paupières, et souffle : « Waouh ! Tout seul, j’vais avoir du mal !
— Adam ! » Ève me tend les deux mains, paumes ouvertes vers le haut. J’inspire à fond et pose mes mains sur les siennes.
« Ferme les paupières », m’enjoint-elle avec un sourire confiant. Mon mal de crâne lancinant se calme aussitôt.
« Ne te retiens pas. Laisse-toi aller. J’te guide. Quand j’te le demanderai, tu leur transmettras juste “bonjour”. Je vais faire la même chose, avec la même fréquence, en léger décalage. Tu vas voir. Attends qu’j’harmonise… Là. Prépare-toi… Vas-y ! » Je transmets mon “bonjour”. Une vibration, comme un écho, me fait sursauter. La barrière a été franchie ! Je rouvre les paupières pour voir le Heibirod en face glousser et secouer les mains, enthousiaste.
« Tu vois. On recommencera tant qu’il faudra. Jusqu’à c’que tu réussisses seul. Éoïah ? »
Après nos exercices… surhumains, au sens premier, nous sortons du bâtiment pour nous engager, à pied, dans un dédale de chemins pavés. Sous le gazouillis des oiseaux, les Heibirods avancent lentement, attentifs, à l’extrême, à la végétation. Chaque fleur fanée est retirée, les feuilles sont lissées, la terre au pied est examinée. Le calme de nos hôtes est prodigieux. Je ne sais pas où nous allons, mais j’ai la très nette impression qu’ils ont oublié le but de la balade.
« Faut pas être pressé ! lance Mel. On n’va jamais arriver.
— Je vous l’avais dit. Pour eux, les végétaux sont sacrés. C’est ainsi. Vous devez faire avec. Appréciez les lieux. » Kalept hausse les épaules d’impuissance.
Au bout, peut-être, d’une demi-heure, après avoir marché sur à peine cinq cents mètres, nous nous engageons, enfin, vers une construction. Une petite maison miroir, circulaire, qui s’ouvre à notre arrivée. La pièce unique est une serre luxuriante, envahie de toutes sortes de plantes, avec des fleurs magnifiques. Le parfum est puissant, entêtant. Au cœur de la pièce trône une table ronde, en métal, et de petites banquettes au cuir fauve. Au plafond, un étrange motif métallique évoque une étoile à huit branches.
« Assoyez-vous, nous prie Ève. Kalept ? Tu permets que je fasse l’interprète ?
— Je t’en prie.
— Il n’y a pas de cuisine ?
— Non, répond Ève. Tu t’rappelles la nourriture déshydratée ? » Elle grimace.
« Oui.
— Les Heibirods sont d’excellents jardiniers, mais la cuisine n’est pas une de leurs priorités. »
Je suis assis tout contre Éoïah, lorsqu’un cliquetis provenant du plafond me fait lever la tête. L’étoile à huit branches s’agite ! Il ne s’agit pas d’un décor, mais d’un robot arachnéen qui déplie ses pattes pour déposer des bols contenant un liquide blanchâtre tiède et gluant, peu ragoûtant, mais agréablement parfumé.
« Bon appétit ! » lâche Mel, une grimace au visage. L’aspect visqueux est surprenant, mais le goût n’est pas si mauvais.
« Aaahh ! C’est dégueu ! lâche Ève qui prend un faux air offusqué.
— Ève ?
— Yusiki m’a raconté une histoire.
— Et ?
— Vous voulez que j’la raconte ?
— Oui !
— Vraiment ?
— Oui ! Vas-y ! s’exclame Thomas.
— Bon… Vous l’aurez voulu ! Des Heibirods sont assis, en cercle, à papoter, et à se goinfrer d’espèces de grosses olives, pendant qu’un étranger, un technicien, inspecte leurs machines. Un Heibirod se lève, une coupe à la main, à moitié remplie de boulettes, un peu comme des bonbons au caramel, et il se dirige vers l’étranger. Il lui propose la coupe. L’étranger le remercie et mange les boulettes. Le Heibirod retourne à sa place, pour se relever, un peu plus tard, avec la coupe et de nouvelles boulettes. L’étranger, très poli, s’étonne : “Mais… vos compagnons n’en veulent pas ?” Le Heibirod lui répond : “Ah ! Nous, on n’mange pas les crottes d’arson, c’est juste le mucus qu’y a autour qu’on aime sucer !” L’arson, c’est une espèce de taupe.
— Aaahh ! D’accord ! C’est dégueu ! s’écrie Jade.
— Bon appétit à tous ! » lance Mel.
Le second et dernier plat servi par l’araignée, qui a repris nos bols vides, est un pâté de légumes, de graines et de céréales. C’est, en tout cas, ce que l’on nous annonce. Une boisson, servie dans un gobelet métallique, termine le repas. Une eau tiède un peu salée… Après le repas, Uirni est fier de nous présenter le sous-sol de sa maison : une alvéole sombre garnie de plumes et de duvet.
*
Notre gymnastique cérébrale nous épuise… à tel point… que nous n’avons même plus le courage de faire de petits voyages extracorporels. Même pour découvrir Irod ! Ce qui nous manque, à tous, c’est de l’exercice physique en pleine nature. J’aimerais tant escalader une paroi bien abrupte ! De l’adrénaline sans risque ! Mais nous devons nous contenter de courir autour de la coursive de l’étage… Nos progrès sont lents, Ève commence à s’impatienter et se lasse de son rôle d’interprète. À force de persévérance, nous avons réussi à décider Kalept de nous accorder une sortie aux environs de Gulkiuri. Et la bonne nouvelle, c’est que je vais pouvoir retrouver les commandes d’un awoushi ! Nous avons convenu de prendre trois engins. L’un pour Ève, Mel et Jade, le deuxième pour Thomas, Éoïah et moi, et le dernier pour Uirni, et Kalept qui refuse de nous laisser seuls.
Et c’est avec nos combinaisons que nous sortons de notre quartier général. Nous retrouvons Uirni et Kalept, en combinaison, devant la porte, aux côtés de trois awoushis. Le ciel, jaune d’or, est éclairé par les miroirs et les premiers rayons d’Abdès.
« Bonjour les jeunes. En forme aujourd’hui ? » Le ton est ironique.
« Bonjour ! Oui, plutôt ! répond Mel, l’air décidé. Pour not’ journée de repos… y a intérêt !
— Une journée sans exercice ! Aaahh, lâche Thomas, l’air rêveur. Ça va pas nous faire de mal.
— Comme ça, demain… vous serez en pleine forme ! Enfin… Alors ! Pour aujourd’hui… visite de la région. Uirni et moi, nous restons en première position. Et vous… vous nous suivez ! C’est compris ?
— C’est bon. »
Nous avons convenu de piloter chacun notre tour, et c’est à Thomas que revient le privilège d’inaugurer l’awoushi d’Irod. Je m’assois derrière lui, Éoïah s’installe à l’arrière.
« Ça va, derrière ? Pas trop stressés ? » demande Thomas qui enclenche la fermeture de l’habitacle.
« T’as pas encore démarré.
— Ça va. Et si y a un souci… j’chuis là ! »
Les deux premiers awoushis démarrent, et s’élèvent. Thomas saisit le joystick et déclenche la sustentation. L’engin se lève, sous un léger sifflement, et tangue imperceptiblement. Sur l’écran holographique qui apparaît, les deux awoushis qui nous précèdent prennent la forme de clignotants rouges. Le cercle blanc bleuté du réacteur du premier awoushi s’allume, l’appareil avance lentement. Le deuxième awoushi, piloté par Jade, le suit.
« C’est parti ! » lance Thomas qui pousse doucement le joystick vers l’avant. Thomas serre trop à droite et frotte la première branche : « Oups ! lâche-t-il en haussant les épaules. Y vont pas être contents.
— Doucement, tu t’déportes.
— J’ai perdu l’habitude. Faut dire qu’ça fait un bout d’temps. Ça va revenir !
— Ben… j’espère bien ! » répond Éoïah, amusée et narquoise. Nous slalomons entre les végétaux jusqu’à la sortie de la ville, et les awoushis grimpent la falaise au creux d’une étroite goulotte.
« Wouah ! C’est juste ! » s’exclame Thomas qui enclenche le pilote automatique pour ne pas frotter les parois. L’engin glisse entre les roches, lorsque le col se présente… La grande plaine herbeuse s’étend en contrebas. Thomas reprend les commandes pour dévaler la pente rocheuse à la suite des deux awoushis. Cinq puipius, qui broutent paisiblement, apparaissent en vert sur l’hologramme. Les deux appareils qui nous précèdent s’enfoncent brusquement et disparaissent sous les hautes herbes. Nous plongeons à notre tour dans les végétaux. Les herbes, des roseaux jaune beurre à safran, sont plus hautes que je ne le pensais, elles masquent entièrement la visibilité.
« Waouh ! s’écrie Thomas. J’les suis au radar.
— Branchez l’autopilote ! ordonne Kalept.
— O.K. ! C’est fait », annonce Thomas. Honnêtement, à sa place, je pense que j’aurais désobéi… Poussé par la sensation grisante de la vitesse et du danger de foncer à l’aveugle… Aux indications radar, je vois que nous avons dépassé deux puipius. Les deux clignotants rouges se rejoignent et stoppent, alors que nous ralentissons… L’engin remonte et nous retrouvons la lumière d’Abdès. L’awoushi s’immobilise aux côtés des deux autres appareils. Nous sommes au sommet d’une butte herbeuse, au-dessus des roseaux. Les cockpits s’ouvrent. L’air, frais, porte des odeurs de terre mouillée et des exhalaisons de berges pourrissantes. Sous le bruissement des cannes qui frissonnent, je descends de l’engin… Nous sommes sur un îlot, en plein milieu d’une mer végétale, mouvante, aux reflets d’or. Un grand puipius, à une petite centaine de mètres, broute paisiblement. Sa longue queue s’agite mollement. Kalept, penchée près du cockpit d’Uirni, nous fait signe de la rejoindre.
« Arrêt minute. Nous n’irons pas plus près de ces animaux. Vous avez remarqué les repères verts des puipius adultes ? » Elle hoche la tête devant Uirni, qui effleure l’écran de son pouce griffu. De nouveaux points apparaissent. Trois violets, immobiles, tout près du repère vert, et plusieurs points jaunes qui se déplacent autour des points violets.
« Voici les détails. Le puipius adulte a trois petits, qui restent sous sa protection. Les points jaunes sont les carnivores dont je vous ai parlé. Ils rôdent. Vous devinez ce qu’ils attendent.
— J’vais les voir de plus près, décide Ève.
— Pas question ! réplique Kalept. Trop dangereux !
— T’inquiète ! Je n’bouge pas d’ici ! En extra ! Un p’tit extra ! Ça m’fera… un peu d’exercice. Ça nous fera ! Un peu d’exercice. Vous venez, vous autres ? » Hochements de tête affirmatifs des compagnons… sous les grimaces de désapprobation de Kalept. Nous nous tenons la main, et nous fermons les paupières pour une petite balade vers le puipius…
Les roseaux, écrasés autour de l’animal, gigantesque, forment une clairière au sol couvert d’un treillis de cannes jaune paille. Trois petits sont regroupés autour des deux imposantes pattes arrière de l’animal. Ils sont sous la protection de l’énorme queue qui s’agite à l’horizontale. L’adulte, placide, broute les végétaux et mâchonne. Sa tête semble minuscule par rapport au corps. Les créatures à couvert, tapies dans l’ombre, guettent leurs proies. J’imagine qu’elles attendent le moindre faux pas, la moindre inattention, prêtes à se ruer d’un bond comme de vrais diables vers les petits sans défense.
« Revenez ! Vite ! » lance Kalept. Nous remontons aussitôt au-dessus des roseaux pour voir Kalept et Uirni agiter violemment les bras devant nos six corps immobiles. Nous réintégrons nos corps pour voir une tête reptilienne émerger des roseaux. La tête est étroite et aplatie, ses yeux vitreux de félin ont un regard froid. La créature, couchée, se dresse sur ses pattes postérieures, prête à bondir. Elle entrouvre de puissantes mâchoires aux dents menaçantes. Nous sommes le gibier ! Elle se demande quelle proie est la plus vulnérable. Elle choisit Uirni !
« Incontrôlable ! » crie Mel. Je m’apprête à nous mettre hors de portée en nous faisant léviter, mais Jade est plus rapide : « Action ! Réaction ! Allez ! Viens ! » Le carnivore, surpris, change d’objectif, il projette ses puissantes pattes avant griffues vers Jade, et penche sa gueule ouverte vers son cou… Dans le claquement sec d’une détonation électrique, accompagnée d’un éblouissant flash bleuté, l’animal se retrouve figé sur l’invisible barrière que Jade a dressée devant nous.
« Aaohh ! » Jade grimace, la tête rentrée dans les épaules. « Ça fait mal !
— Partons vite avant que d’autres n’arrivent ! Vous nous suivez.
— Thomas ? J’prends ta place ? » Je m’installe sur le fauteuil de pilotage avant d’avoir sa réponse.
« Vas-y. »
Sous l’odeur de chair brûlée, je referme le cockpit, et vérifie l’hologramme… Plusieurs repères jaunes se regroupent autour de notre position ! Nous démarrons juste avant l’arrivée des créatures ! À défaut d’autres proies, elles se ruent les unes sur les autres ! Je plonge dans l’océan de roseaux.
« C’était chaud ! lance Thomas en sifflant.
— La dure loi de la nature », chuchote Éoïah.
Dans le fouillis des roseaux qui ballottent et s’écartent violemment sur notre passage, je distingue à peine le réacteur de l’awoushi qui me précède. J’oblique doucement sur la gauche, et accélère pour venir à la hauteur de l’engin piloté par Mel. Il m’aperçoit, me sourit et m’envoie un clin d’œil complice.
« Doucement derrière ! » insiste Kalept. Elle n’a pas besoin de nous voir pour deviner ce que nous faisons. L’hologramme montre que nous venons de dépasser le dernier puipius. Il n’y a plus de point lumineux devant nous.
« Nous quittons les hautes herbes », prévient Kalept. Le cockpit se libère brusquement des herbes. Je découvre un panorama dégagé de savane brune, une savane parsemée de collines rocailleuses. Le ciel, qui bleuit, est saupoudré de nuages d’altitude effilochés gris et roses.
« On va loin, Kalept ?
— Assez loin.
— On pourrait p’t-être accélérer un peu ?
— Uirni n’est pas décidé.
— Tu peux me transférer le lieu de notre prochain arrêt ?
— Tu veux nous devancer ?
— Ça me démange.
— Allez ! Vas-y ! Mais attendez-nous sagement une fois sur place !
— Ça marche ! » Les points rouges se concentrent sur l’écran, tandis qu’un point bleu, la destination, apparaît en ligne de mire. J’inspire à fond, expire lentement…
« Accrochez-vous, derrière. C’est parti ! » Je pousse, à fond, le joystick vers l’avant !
« Aaahh ! » souffle Thomas. L’accélération est fulgurante. Plaqué contre le dossier, j’en ai presque le souffle coupé. Le paysage défile à vive allure ! La colline, devant nous, est avalée, et nous décollons… comme s’il s’agissait d’un vaisseau. L’awoushi plane… il se met à vibrer, et penche gravement sur la droite… Il menace de s’écraser ! Je lâche la commande. J’adore cette poussée d’adrénaline face au danger, un moment exaltant où mes mains deviennent aussitôt moites.
« Wouah ! » s’exclame Thomas lorsque je redresse l’engin. Il souffle et soupire : « T’es grave ! » Il me tape l’épaule. Je souris intérieurement, et pousse à nouveau le joystick vers l’avant.
Nous fonçons à vive allure au cœur d’une vallée couverte d’une herbe jaunie. Le point bleu, passé sur tribord, clignote rapidement : nous l’avons dépassé. Je continue sur ma lancée…
« Ah ! Nous sommes allés trop loin ! » Je fais semblant de m’étonner. « Je fais demi-tour ! Accrochez-vous ! » Une bosse sur le terrain, l’awoushi décolle légèrement. J’en profite pour basculer brusquement, sur la droite, le joystick toujours enfoncé ! L’engin rugit et part en vrille ! Sensations fortes garanties, tout tourne autour de nous. Je reprends le contrôle de l’appareil par l’esprit, et le stabilise…
« J’m’attendais à celle-là ! soupire Thomas. Bon… Tu vas t’calmer, maintenant ?
— O.K. Thomas. Je vais au point de rendez-vous. Ça va, Éoïah ?
— Oui, Adam, j’ai confiance. » Thomas soupire.
Je me lance dans l’ascension d’une colline rocheuse. Sur tribord, un nuage de poussière se déplace à l’horizon lointain : les deux awoushis. Le repère bleu clignote à l’abord d’un col.
« Nous sommes arrivés. » Je stoppe l’engin. Sur l’écran, je ne vois que les deux repères rouges des compagnons. Des repères qui approchent lentement. L’appareil ne détecte aucune autre présence. Je déclenche l’ouverture du cockpit. Le col, orienté nord-sud, est en plein vent. Venant du nord, il souffle en rafales glaciales. Sous le ciel bleu pâle dégagé, nous découvrons une plaine rocheuse beige à ocre délimitée, à l’est, par une nouvelle caldeira. À l’horizon nord-ouest, j’ai l’impression qu’une large cloche invisible retient de la poussière ou des fumées. Nos compagnons arrivent, ils se garent près de nous.
« Tu es parti bien vite, Adam, remarque Kalept sur un ton de reproche.
— Il fallait que j’me dérouille. » Elle ne répond pas, elle se dirige vers la plaine.
« Vous voyez la caldeira, sur la droite ? Elle protège une autre cité heibirod. Et au fond, sur la gauche ? C’est là-bas que nous allons.
— Qu’est-ce que c’est ? » Jade désigne la zone brumeuse de l’index.
« La plus grande mine d’Irod. Une mine à ciel ouvert.
— À ciel ouvert ? s’étonne Thomas. On dirait qu’y a une cloche.
— Ce n’est pas une cloche, au sens propre, mais un bouclier électromagnétique qui piège les poussières et les fumées.
— Pour éviter les pollutions atmosphériques, précise Ève.
— Exactement. En plus de la mine, nous visiterons un complexe de fonderies et des usines de montage.
— Montage de quoi ? demande Mel.
— D’appareils divers. Des vaisseaux de transport, des robots, qui s’assemblent entre eux. Le complexe est entièrement automatisé.
— Ah ! s’exclame Mel. Maman aurait aimé la visite.
— Papa aussi. Je suis sûre qu’il aurait aimé explorer la mine, complète Ève.
— Nous reprenons la route. Et vous nous suivez ! »
Je cède ma place à Éoïah, comme Mel à Ève.
Et nous suivons Uirni, qui, après une descente raide, file vers le dôme gris sombre… Plus nous avançons, et plus je me rends compte de sa taille réelle. Une demi-sphère gigantesque qui semble de plus en plus menaçante. D’épais nuages de fumée se contorsionnent, et forment d’éphémères figures de cauchemar. Nous stoppons sous l’ordre de Kalept, minuscules, et fragiles, devant le monstre pestant et fulminant ! Des éclairs jaunâtres illuminent la surface du dôme. Un vaisseau gigantesque s’élève lentement, il se détache de la demi-sphère.
« Il part pour Kylèn », nous apprend Kalept, alors que de désagréables vibrations ballottent les awoushis. Sous la face ventrale du monstre de métal, six anneaux lumineux s’éclairent par à-coups. Les lueurs entrent en rotation et accélèrent. Elles tourbillonnent, et les flashes éblouissants de six propulseurs jaillissent. L’engin disparaît quasi instantanément. Un bang assourdissant retentit, et l’onde de choc associée secoue violemment nos engins !
« Waouh ! Ça décoiffe ! lance Thomas.
— On se sent vraiment petit… tout petit, minuscule, ridicule, devant cette puissance, ajoute Éoïah, l’air pensif.
— Parle pour toi, sourit Thomas.
— Vous branchez le pilote automatique ! Les awoushis traverseront le site en file indienne.
— Uirni hésite. Il pense que c’n’est pas un bon jour pour la visite, nous traduit Ève. L’activité est plus intense que d’habitude.
— Il a raison… mais nous pouvons y aller. Et le cockpit ne s’ouvrira pas pendant la visite, prévient Kalept. L’air serait irrespirable.
— Compris ! » Éoïah enclenche le pilote automatique. Le premier engin traverse le bouclier qui l’éclaire d’un flamboiement jaune-orangé. Une illumination jaune ambre, suivie par une phosphorescence jaune verdâtre. L’awoushi d’Ève passe à son tour et disparaît derrière les fumées…
C’est à notre tour : une lueur jaune nous enveloppe, et nous nous retrouvons devant les volutes de fumée rouge sombre qui tourbillonnent dans le sillage des awoushis qui nous précèdent. Le joint rouge qui assure l’étanchéité du cockpit s’est illuminé. L’awoushi s’est automatiquement verrouillé. Nous distinguons à peine des réseaux de tuyaux, et des convoyeurs à bande lourdement chargés. Un robot, à l’allure de grand quadrupède, sans tête, nous coupe le passage avant de disparaître derrière des piliers… Nous arrivons dans un sas, où une vapeur blanche est projetée tout autour de l’appareil… Nous poursuivons la visite par un vaste hangar illuminé de multiples éclairs bleus de soudures. Les awoushis se faufilent parmi des robots, tous différents, qui s’activent sans se préoccuper de notre passage.
« Éoïah ! appelle Kalept. Les pièces en fabrication vont servir au montage… d’un Cliog’ Barh.
— Le transporteur intergalactique ?
— Exactement. C’est ici qu’ils sont en partie construits.
— Ah ? Je n’savais pas.
— Maintenant tu l’sais », ajoute Thomas.
Le complexe est immense… Un véritable labyrinthe de machineries extraordinaires… Nous passons par un autre sas… avant d’être plongés dans un nuage de poussière ocre ! L’engin descend des terrasses en gradins… Il me donne l’impression de chevaucher les “deux cornes” de Kylèn. Une descente sous de brèves lueurs orangées suivies d’explosions qui projettent poussières et graviers !
« Vous voici dans l’ambiance d’une carrière en activité.
— C’est l’enfer ! s’inquiète Thomas.
— Oui, mon pote ! répond Mel qui prend une voix grave. Bienvenue en enfer !
— De simples tirs, commente Kalept, alors que nous sommes sacrément bousculés.
— De simples tirs ! reprend Jade. Hum, hum ! Heureusement ! »
— Il y a quelques galeries intéressantes… mais nous ne pourrons pas les visiter. Nous allons sortir… » Nous filons au cœur d’un étroit passage, qui s’élargit, puis s’élève à nouveau par à-coups. L’engin reprend sa course horizontale… et nous passons la barrière de protection… pour retrouver la clarté, le ciel bleu ! Le joint du cockpit a repris son aspect initial. Nos engins s’arrêtent. « Arrêt minute ! »
Éoïah ouvre l’awoushi, et nous descendons de l’appareil pour contempler l’incroyable spectacle de fumées et poussières sous pression. Une cocotte-minute monumentale ! Éoïah me demande si je sens les vibrations. Bien sûr que je ressens l’extraordinaire puissance des forces qui s’agitent derrière l’invisible rideau qui nous protège. Et j’imagine très bien ce qu’il se passerait s’il venait à céder… Nous serions désintégrés instantanément…
« Uirni dit qu’ce n’est pas toujours comme ça, traduit Ève. Il dit qu’on a, d’habitude, une meilleure visibilité. Il ne comprend pas la raison d’une telle activité. Kalept ?
— La Communauté a décidé d’augmenter le nombre de ses vaisseaux de transport, pour faire face aux prévisions d’expansion.
— D’expansion ?
— Je n’en sais pas plus. Tu demanderas à ton père. Tu le retrouveras, vous le retrouverez, bientôt. Je crois savoir qu’une rencontre avec le Conseil est programmée lors de notre retour sur Éthaï. Non Ève, désolée, je n’en sais pas plus.
— Je te crois, réplique Ève. Nous reprenons la balade ?
— Et l’océan ? demande Thomas. Il est loin ?
— Je suis désolée, Thomas… mais nous nous en sommes éloignés. Nous avons pris une direction ouest, puis nord. L’océan est à l’est de Gulkiuri.
— Pff… souffle Thomas, les bras ballants, l’air exténué, dégoûté.
— Au nord, il y a un grand lac, réfléchit Kalept.
— Chouette ! On peut y aller ? J’ai envie d’me dégourdir les pattes », reprend Thomas. Ses yeux pétillent, il a retrouvé la forme.
« Si ça vous dit. Je vous propose même un petit détour.
— Un p’tit détour ? Pour aller où ? questionne Mel.
— Près de l’élemtex.
— Waouh ! s’exclame Jade. L’élemtex ! Génial !
— Vous êtes tous d’accord ?
— Ben tiens ! répond Mel.
— Alors nous irons après le déjeuner. »
Nous nous restaurons, plutôt frugalement, de bâtonnets beiges secs et fades, et de petits fruits acidulés, ovales, verts, à cœur jaune. Éoïah reprend les commandes, et nous suivons Uirni, de front avec l’awoushi piloté par Mel. Le paysage est une savane sèche, où les animaux s’échappent à notre approche.
Près de deux heures plus tard… je pense qu’il ne m’aurait fallu que quelques minutes, une forme bombée sombre émerge de l’horizon brumeux. Kalept nous stoppe au sommet d’une crête. Le panorama est fantastique : j’ai l’impression d’assister au lever d’un astre stellaire d’encre. La base de la demi-sphère, distante de plus de trois cents kilomètres, disparaît derrière une brume grise.
Thomas reprend le pilotage et nous fonçons vers l’astre noir qui emplit rapidement l’intégralité du cockpit. À une quarantaine de kilomètres avant la demi-sphère, la végétation disparaît totalement. Le sol n’est que poussières, sable et rocailles ocre. Nous stoppons à moins d’un kilomètre du monstre, et nous descendons des engins. Uirni, visiblement très mal à l’aise, reste aux commandes de son appareil.
Le spectacle est totalement déroutant. La masse noire est gigantesque… et j’ai l’impression d’être à la frontière entre deux mondes.
« Bon ! On n’est p’t-être pas venus aussi près pour rester plantés là ! » déclare Mel. La tête penchée en arrière, il tente d’apercevoir un improbable sommet.
« Qui s’avance avec moi ?
— Et si l’élemtex se déclenche ? s’inquiète Jade.
— Aucune distorsion n’est prévue, mais tu as raison, Jade ! Il faut toujours envisager l’imprévisible ! Les atertex se déclenchent en premier, et si cela se produit, nous serons immédiatement avertis par des vibrations. Nous aurons largement le temps de nous éloigner. Il suffira d’accélérer… comme tu sais si bien le faire, Adam », assure Kalept. Je note une pointe d’ironie…
Nous laissons la garde de nos trois appareils à Uirni, et nous nous rapprochons de l’élemtex. Le sol est rugueux, caillouteux. Le vent, qui glisse sur la surface gris anthracite du monstre, siffle en continu. Ève est la première à poser une main sur l’élemtex. Son aspect est rugueux, spongieux.
« On dirait d’la pierre ponce, s’étonne Jade.
— Bonne remarque, Jade.
— Dis donc ! T’as la cote en c’moment ! remarque Thomas.
— L’élemtex n’a pas de structure cristalline. C’est une roche magmatique extrusive obtenue artificiellement. Nous forons un large puits maintenu sous pression, le magma remonte, et lorsque le volume est suffisant, comme la température, environ 600 °C, le champ de pression est inversé. Une pierre ponce microporeuse régulière se forme aussitôt. La densité de l’élemtex est proche de celle de l’eau, un avantage technique considérable dans certains cas particuliers. Lorsqu’il se situe, comme sur Ir’ Dan, sous l’océan, étant donné qu’il doit être hors de l’eau pour fonctionner.
— Il sert d’accumulateur et de stabilisateur, précise Ève.
— Mais pourquoi est-il si grand ? demande Jade.
— Pour deux raisons. La première, sa surface doit être suffisante pour accumuler l’énergie des trois atertex. La seconde, son point culminant doit atteindre les limites des couches supérieures de la stratosphère, à un niveau parfaitement stable. Aucune convection ne doit venir perturber le faisceau énergétique.
— Un p’tit extra ? propose Ève.
— Allez-y, mais veillez aux vibrations. Si vous ressentez le moindre changement, revenez aussitôt.
— Bien Maman ! » répond Thomas, ironique.
Tous les six, mains dans la main, nous nous élevons en extracorporel le long de la paroi convexe de l’élemtex… Notre prochaine étape doit être ce lac, dont la partie nord est bordée par une forêt sombre qui s’amenuise rapidement, jusqu’à disparaître aux abords de la calotte glaciaire voisine. Et nous montons, montons… sur le toit d’Irod ! Au sommet, le panorama se résume à la surface sombre convexe de l’élemtex qui se dégage d’un ciel violacé. Nous redescendons rejoindre nos corps, nous n’avons senti aucune vibration.
Thomas reprend son poste aux commandes de l’awoushi, et nous repartons plein nord. La végétation réapparaît, une herbe drue, vert tendre, succède aux broussailles sèches.
Après deux bonnes heures de trajet, nous nous arrêtons au creux d’un vallon herbeux entouré de bosquets. De petits animaux à fourrure, curieux, sortent de leur terrier. Debout sur leurs pattes arrière, ils nous observent, immobiles, les oreilles tendues, prêts à réintégrer leur cachette à la moindre alerte. Mel, comme d’habitude, parvient à les approcher.
Et nous reprenons la route… Les bois s’épaississent, les végétaux s’assombrissent. Alors que les troncs se resserrent, Kalept nous ordonne de passer en pilote automatique. En pleine forêt vallonnée, l’awoushi, qui slalome entre les arbres, dépasse plusieurs points jaunes. Thomas questionne Kalept sur la nature des repères, elle nous informe simplement qu’il s’agit d’animaux qu’il vaut mieux éviter.
Une heure plus tard, les bois s’éclaircissent, et les premières gouttes de pluie viennent s’écraser contre la vitre. Le ciel jaune d’une fin de journée se charge de gros nuages menaçants.
« Nous arrivons », prévient Kalept. L’espace se dégage soudain sur un grand lac encadré par deux massifs forestiers montagneux. Un site qui dégage, par ce temps gris, brumeux, une impression de calme et de sérénité. Les nuages, gris perle, effleurent la surface argentée et donnent au lac un air fantomatique. Une brise lève un léger clapot qui scintille sous la bruine.
Nous nous arrêtons sur une longue plage de galets, et Thomas déclenche l’ouverture du cockpit. L’odeur balsamique est forte et pénétrante. La pluie est froide, le vent glacial.
« Waouh ! s’exclame Thomas. Ça caille !
— Vous avez encore envie de vous dégourdir les jambes ?
— Plus que jamais ! répond Mel qui, déjà au sol, s’échauffe en sautillant. C’est pas ce p’tit crachin qui va nous décourager !
— Alors n’allez pas trop loin », conseille Kalept.
Je descends après Thomas, nous rejoignons Mel, et nous engageons… tête nue sous la pluie… un jogging le long de l’étroite plage de galets… Il nous faut veiller à ne pas glisser sur les pierres humides, et à sauter pour franchir les quelques obstacles de branches échouées. Nos foulées résonnent en écho, elles troublent un silence étrange, presque pesant.
Les premières minutes passées, je ne sens plus le froid. Gêné par les gouttes de pluie, je dois juste plisser les yeux.
Au bout d’une dizaine de minutes, nous nous arrêtons pour reprendre notre souffle… et nous décidons de faire demi-tour. Thomas choisit de rentrer en ligne droite par le lac. Il se déchausse, malgré le froid, le vent, la pluie, et part pieds nus sur l’eau du lac qui gèle instantanément au contact de ses plantes des pieds.
« Le premier arrivé ! » crie-t-il en se mettant à courir. Mel et moi, nous échangeons un regard, nous haussons les épaules, et nous relevons le défi ! Mais Thomas est parti avant nous, a moins de chemin à parcourir, et aucun obstacle à enjamber. Malgré des efforts soutenus, nous ne parvenons pas à diminuer l’écart qui nous sépare.
Et Thomas, le visage cramoisi, le mien doit l’être également, arrive avant nous.
« La nuit est tombée », dit Ève, alors que je suis penché, les mains sur les cuisses, à reprendre mon souffle.
« Alors tant qu’on est ici, j’aimerais bien voir c’qui s’passe dans la zone de contact entre le jour artificiel et la nuit.
— C’est encore loin ! Et il est grand temps de rentrer !
— Uirni m’annonce deux heures de trajet, poursuit Ève. Il ne veut pas y aller. Il dit qu’une terrible tempête se lève toutes les nuits.
— Raison de plus pour ne pas y aller, conseille Kalept.
— Raison de plus pour aiguiser ma curiosité, réplique Ève.
— Ah ! Je sais que je n’aurai pas le dernier mot.
— Qui est pour ? questionne Ève. Pas d’objection ? Bon ! Alors Kalept et Uirni, vous nous attendez ici. Nous on part plein nord, et on vous retrouve ici même.
— Soyez prudents… et n’allez pas trop vite. D’accord Adam ?
— D’accord, Kalept. Thomas, Éoïah, je pilote. Ève ? C’est toi qui prends les commandes ?
— Je te suis », répond Ève avec un bref hochement de tête. Éoïah s’installe derrière moi. Thomas prend la dernière place, et je referme le cockpit.
« Vous êtes prêts ?
— C’est bon, répond Thomas, alors qu’Éoïah me tapote doucement l’épaule.
— Direction… plein nord ! Thomas, je passe au-dessus du lac !
— Chouette ! »
