Les bancs de brume tourbillonnent et virevoltent au passage de l’awoushi piloté par Adam… qui ralentit fortement à l’approche de la forêt. L’endroit est féérique. Les rayons des miroirs spatiaux traversent les cimes de grands arbres, et prennent corps dans le voile brumeux qui s’étiole. Le sol disparaît sous d’abondantes frondaisons de fougères arborescentes. Je sens de nombreuses présences, la forêt grouille de vie. Deux repères jaunes apparaissent sur l’hologramme. Des créatures qui se déplacent par étranges à-coups.
Je laisse Adam en tête, à slalomer entre les troncs, et je me déporte sur la gauche pour me rapprocher du premier signal. Je stoppe à proximité… Je sens le danger, un danger proche, mais je ne vois rien. Le signal se déplace d’un coup.
« Là-haut ! Y en a un là-haut, indique Mel.
— Je le vois »
Il est immobile, mais je l’ai repéré, agrippé contre un tronc dans les hauteurs. Un énorme hexapode au corps couvert de soies plumeuses, et aux pattes velues qui se confondent avec l’écorce. Ses longues antennes segmentées pivotent, et l’animal se propulse sur un autre tronc distant de plusieurs mètres !
« Tant qu’il reste là-haut, remarque Jade.
— Tout va bien ? s’inquiète Adam. Vous vous êtes arrêtés ?
— Oui, oui. Mais tu peux continuer. J’te rattrape.
— O.K. ! »
Je reprends le trajet, plein nord, sans véritablement suivre Adam. Je préfère avancer un peu moins vite et profiter du paysage.
Bientôt les grands arbres deviennent chétifs, rachitiques, et se raréfient. Les branchages, squelettiques, sont tous orientés dans la même direction, celle d’où nous venons, le sud.
J’avance maintenant en remontant un courant de plus en plus violent. Il couche les hautes herbes, mais notre engin, remarquablement stable sous un vent de face, vibre très peu.
Les indications holographiques me préviennent de l’arrêt d’Adam. Je bifurque sur la droite pour le rejoindre, et suis aussitôt projetée sur le côté par la violence du vent !
Sous un ciel blanc, le point brillant de l’awoushi d’Adam se détache d’un paysage dégagé de steppe désertique. Sous les rafales, les végétaux rampants ondulent sèchement, comme ballottés par des flots agités.
Je me rapproche en gîtant fortement, mais l’appareil se redresse lorsque je me gare près d’Adam. Nous sommes à quelques kilomètres de la lisière entre la nuit glaciale et le jour simulé, devant un ciel d’encre envahi d’ombres tourmentées.
« Pas question de sortir ! Le vent nous gèlerait sur place.
— On s’fait un p’tit extra ? demande Mel.
— O.K. On reste dans nos awoushis et on fait un tour en extra. »
Je me concentre brièvement, m’élève de l’engin, et découvre le spectacle de cette nature contrariée. C’est une barrière de diamants, constituée de gouttelettes lumineuses de neige fondue, qui scintille devant moi. Je la traverse, pour découvrir un rideau opaque de bourrasques de neige.
Il me faut franchir les tourbillons furieux de ce territoire à la visibilité nulle, avant d’apercevoir un chaos de roches fragmentées faiblement éclairées par une lueur gris terne. Le vent hurle sa rage en parcourant le dédale formé par l’érosion. Il mugit, tel un animal déchaîné jaillissant des profondeurs de la nuit.
En remontant vers la source de ce labyrinthe, je ne découvre que solitude et désolation d’un obscur désert de glace. Je fais demi-tour et réintègre mon corps.
« Brrr ! tremble Mel. J’comprends l’utilité des miroirs.
— On attend le retour des autres, et on rentre. Adam, Éoïah, O.K. Jade ? Thomas ? Revenez, vous deux !
— Ça va ! On arrive ! annonce Thomas, le ton excédé.
— C’est bon, Ève, je suis là, prévient Jade.
— Retour en automatique. Accrochez-vous, ça va tanguer ! »
J’enclenche le système de navigation, avec l’appareil d’Uirni pour destination. L’awoushi entame son demi-tour, bousculé par une rafale qui accélère son mouvement. Dos au vent, nous filons en tête vers la forêt…
*
Le lac réapparaît une bonne heure plus tard. La brume s’est entièrement dissipée. Le paysage se dévoile sous un ciel laiteux dégagé. Adam en profite pour me dépasser en trombe, agitant dans son sillage la surface argentée des eaux. Je le laisse filer, nous n’avons plus que quelques minutes de trajet.
L’awoushi se gare à côté de l’appareil d’Uirni, et le cockpit s’ouvre. Kalept est en train de converser avec Adam et Thomas.
« Ah ! Kalept… déclare Mel sur un ton de regret. Si nous avions eu deux engins comme ça pour traverser Kylèn !
— On aurait pu en faire plusieurs fois le tour, ajoute Adam, l’air rêveur.
— Ce n’était pas le but. Vous deviez vous débrouiller seuls, un challenge que vous avez brillamment réussi. Bien ! Maintenant, rentrons. »
