Le soleil se lève, lorsque deux silhouettes courbées, bras dessus, bras dessous, se présentent à l’entrée d’un temple. Elles viennent à notre rencontre. Je suis surpris, presque choqué, de découvrir un couple d’éthaïres au crépuscule de leur vie. Leurs visages sont ridés, leurs traits tirés, mais leurs yeux verts pétillent d’intelligence et de malice.
« Je vous présente deux habitants du lieu, annonce Lepte. Akarit, et Iryep.
— Nous sommes enchantés de faire votre connaissance, assure Iryep. Je vois que votre ressemblance physique avec les Ligures n’est pas une légende. Et je suis ravi de que vous fraternisiez, précise-t-il à l’attention de nos deux inséparables. Adam et Éoïah qui d’ailleurs se tiennent la main. La promesse d’un avenir riche et prospère.
— Bonjour.
— Vous êtes surpris par notre apparence physique, s’étonne Akarit. Avez-vous déjà oublié que nous sommes tous soumis aux lois de la nature ? Notre régénérescence ne fait que retarder l’inévitable.
— Vous êtes aussi vieux que les temples ? interroge Jade, ce qui nous fait tous sourire.
— Oh non ! s’exclame Iryep. Ils sont encore bien plus vieux que nous !
— Et vous êtes nés ici ? demande Thomas.
— Non, répond Akarit. Mais nous avons choisi de terminer nos jours dans ce lieu magique. Une balade à travers le temps vous intéresserait-elle ?
— Oh oui ! répondent en chœur Jade et Thomas.
— Alors partons à la découverte des mystères des temples de Pyra Dakep… Nous allons tâcher de ne pas nous perdre. Espérez que nous ayons toujours notre tête ! Suivez vos guides », ajoute Iryep qui reprend le bras d’Akarit. Jade prend la main de Thomas, tous deux s’échangent un regard qui en dit long sur leur complicité. C’est attendrissant, émouvant. Ils ont grandi si vite !
*
Nous déambulons pendant plus d’une heure, dans un dédale de corridors, de couloirs, de galeries, et de petites salles obscures. Les murs sont ornés de fresques, d’inscriptions, et de sculptures animales et végétales, mises en valeur par de subtils jeux de lumière. Il nous faut descendre, monter, redescendre, remonter, sans cesse. Je me demande bien où nos guides puisent la force nécessaire pour avancer.
La première grande salle est sphérique. Par un étroit passage suspendu au-dessus d’un vide obscur, nous arrivons, à la queue leu leu, sur une plate-forme circulaire centrale d’où partent quatre passages identiques. Le cœur de la plate-forme est occupé par des banquettes disposées autour d’un globe, seule source de lumière de cette immense salle. Nos accompagnateurs nous invitent à nous étendre. Ils s’allongent également. La lueur faiblit, et le dôme au-dessus de nos têtes se met à scintiller. C’est une carte du ciel, nous sommes dans un planétarium.
« Voici ce que voyaient nos ancêtres, annonce Akarit. Vous avez sous les yeux une représentation de la voûte céleste de l’époque. À l’origine, les étoiles étaient esquissées sur le dôme à l’aide d’une peinture phosphorescente. Nous n’avons pas su garder toute l’authenticité du décor… Et nous l’avons agrémenté d’une balade dans notre système stellaire. »
Alors qu’une musique planante et envoûtante entame un crescendo, un hologramme apparaît au zénith. Je reconnais Ar Aïn, la lune orangée d’Éthaï. Nous frôlons sa surface criblée de cratères, avant de nous diriger vers l’astre stellaire. La perspective se décale légèrement, nous dévions vers une planète, dépourvue d’atmosphère, qui ressemble à Ar Aïn. La scène ralentit pour nous permettre de découvrir une surface de cratères, de plaines, de vallées, d’escarpements lobés. Aucun signe apparent d’activité interne, une jumelle de Mercure. « Ta Oïra, la plus chaude », nous rappelle Lepte.
Nous reprenons notre chemin vers l’astre stellaire. La lumière devient éblouissante, nous plongeons en plein cœur de Thaïty. L’intensité lumineuse diminue légèrement pour devenir jaune, orangée, puis rouge sombre, avant de retrouver les teintes orangées, jaunes, et le blanc éclatant. Dans un grondement assourdissant, nous ressortons en pleine éjection de masse coronale ! Pour nous diriger vers un point orangé que je reconnais, Iriseth. Nous croisons l’un de ses deux satellites.
« Ithar. Sa surface est recouverte de glace », précise Lepte.
Avec peu de cratères d’impact, sa surface blanc crème, lisse, apparaît craquelée, rayée de lignes et de structures rougeâtres. Un probable réseau de fractures, de fossés et de sillons, qui témoignent d’intenses mouvements tectoniques. Nous frôlons une zone chaotique qui rappelle une flotte d’icebergs, prisonniers d’une mer gelée, avant de repartir vers Iriseth.
Nous traversons une atmosphère qui passe de l’orangé au jaune verdâtre. La surface est obscure, brumeuse, recouverte de vastes moutonnements vert sombre. De prodigieuses forêts dominées par des arbres à la cime étalée. Un halo jaune apparaît dans la brume, une demi-sphère éclairée de lueurs.
« Voici l’une des villes d’Iriseth, annonce Lepte.
— Kaïrit, précise Iryep.
— Les villes d’Iriseth renferment divers centres de recherches de pointe, des laboratoires de haute sécurité », souligne Lepte.
Nous quittons Iriseth, pour nous diriger vers sa seconde lune, un satellite naturel entouré d’une fine atmosphère alimentée par d’immenses panaches jaunes rejetés par des volcans cyclopéens.
« Kasaï », signale Lepte. Kasaï est montagneuse, volcanique, avec de nombreux lacs de matière fondue, du soufre probablement, de profondes caldeiras, et des étendues d’écoulements de fluides de faible viscosité. Nous quittons Kasaï en direction d’Ao Rana, la géante gazeuse du système de Thaïty. Nous dévions légèrement de notre trajectoire pour traverser, à grande vitesse, un champ d’astéroïdes.
Ao Rana est légèrement aplatie. Les couches gazeuses supérieures de son atmosphère sont organisées en bandes parallèles, beige, ocre, bleu, jaune et gris-vert. Elles laissent apparaître des taches ovales qui témoignent de puissants phénomènes anticycloniques. Nous nous en éloignons pour filer vers les deux dernières planètes, des sphères aux couleurs bleu et vert. Un bleu-vert caractéristique de la présence de méthane, ainsi qu’un bleu très pâle alternant avec des teintes bleu-vert plus soutenues.
« Bétaïr et Ta Erep, la plus froide », annonce Lepte.
Je n’ai pas le temps de faire remarquer la similitude entre nos deux systèmes. Nous venons d’accélérer, nous prenons de la distance, de la hauteur, pour découvrir notre environnement. Un amas d’étoiles à la périphérie d’un bras spiral… Puis l’intégralité de Karta Seki !
« Ben tu vois, Papa, chuchote Thomas, à ma gauche, c’est un peu c’qu’on voit quand on fait un voyage en extra.
— Oui, sauf qu’on n’a pas la musique », précise Jade à voix basse.
Le calme et l’obscurité reviennent, le spectacle est terminé. Après cet intermède sympathique, nous reprenons notre lente progression à travers le labyrinthe. Il me semble, cette fois, que nous descendons au plus profond de la montagne.
Le décor change. Le tunnel n’est plus aussi régulier, et les fresques et les inscriptions disparaissent. L’éclairage rasant, et les bruits de gouttes d’eau, accentuent l’aspect sinistre, angoissant, de ce boyau naturel. L’ancien lit, probablement, d’une rivière souterraine. Je devine d’ailleurs, sous le bruit de nos pas sur les roches mouillées, le bruissement d’une rivière.
Nous arrivons dans une vaste grotte naturelle aux multiples concrétions mises en valeur par un éclairage complexe. D’impressionnantes stalactites, des stalagmites, des draperies, d’exceptionnels cierges, triangles creux, éventails, et des formations complexes polyphasées d’excentriques, en forme d’ailes de papillon, de baguettes, de massues. Toute une fantasmagorie de champignons, de candélabres, de piles d’assiettes, de cascades et de bénitiers naturels. Je retrouve également des bouquets de fines aiguilles d’aragonite aciculaire, agrégats en étoile, et en hérisson, qui naissent telles des fleurs de roche, et de l’aragonite coralloïde, des excentriques qui évoquent les branches ramifiées du corail.
Nos guides nous dirigent jusqu’au bord de la rivière. Nous la longeons en avançant sur une passerelle transparente au revêtement antidérapant. Des séries de gours, aux contours arrondis, forment des bassins étagés aux eaux vertes et limpides, avant que la rivière ne reprenne sa descente paresseuse.
Nous stoppons devant une grande porte métallique.
« Vous allez encore remonter le temps, annonce Lepte, et cette fois… jusqu’à nos origines. »
La porte se déplace latéralement, dévoilant l’entrée d’un sas éclairé d’une lumière bleue. Nous entrons, et la porte se referme.
« La suite de la visite se fait sous atmosphère contrôlée… pour la préservation de ce que vous allez découvrir, nous apprend Iryep.
— Notre plus grand trésor ! » ajoute Akarit.
La deuxième porte s’ouvre sur une galerie naturelle horizontale, qui s’éclaire au fur et à mesure de notre avancée. Les odeurs d’humidité ont disparu. Nous marchons à nouveau sur une passerelle transparente surélevée. Juste sous nos pieds se trouvent des empreintes de pas fossilisées.
« Voici les plus anciennes preuves de bipédie d’Éthaï, déclare Lepte. Elles remontent à plus de deux millions trois cent mille ans. Bonne réflexion, Perthie. Elles n’ont pas été découvertes ici même. Elles proviennent d’un site archéologique du sud de Seï Kéri. Ici, elles sont en sécurité. »
Nous poursuivons notre cheminement, et des portions de paroi s’éclairent, exhibant des ponctuations noires, des tracés digitaux noirs, rouges, pouvant évoquer des animaux, des silhouettes féminines. Comme sur Terre, les artistes primitifs ont même parfois utilisé le relief naturel de la paroi pour suggérer les formes animales. De petites mains négatives apparaissent.
« Nous sommes dans la partie la plus ancienne, indique Iryep. Un sanctuaire vieux de 820 000 ans.
— Wouah ! » laissent échapper nos grands enfants.
Les galeries suivantes sont peuplées de quadrupèdes ventrus aux dimensions impressionnantes, accompagnés de représentations enfantines bipèdes, et de quantité de signes énigmatiques.
« Les enfants, intervient Perthie, vous avez déjà vu un tel spectacle… si vous vous souvenez des vidéos de Sarah. Nous avons les mêmes représentations d’art pariétal sur Terre. Mais elles datent… seulement, si j’ose dire, de trente, trente-cinq mille ans. »
Nous arrivons dans une grotte aménagée en une espèce de crypte primitive.
« Voici la deuxième salle, annonce Akarit.
— Eh ben ! s’exclame Éria en apercevant les petits sièges disposés devant le cœur de la salle éclairé. Encore faut-il pouvoir arriver jusqu’ici !
— Nous y sommes parvenus ! réplique Iryep. Installez-vous. »
Nous nous assoyons, et les lumières s’éteignent.
« C’est reparti, chuchote Éria.
— Maman ! Chut, murmure Mel. »
Une vague lueur se manifeste devant nous… elle se précise. C’est un hologramme qui reproduit les contours irréguliers de l’entrée d’une grotte. Nous sommes à l’intérieur, l’entrée est cachée par un rideau végétal qui bruisse sous la caresse d’un vent léger. De lointains craquements de branches se rapprochent, des voix étouffées. Plusieurs voix aux sonorités étrangères, alternant d’importantes variations de roucoulements et de lamentations. Leur débit accélère, avant de stopper net…
Une silhouette enfantine apparaît à contre-jour. Elle crie d’une petite voix aiguë qui résonne en écho… avant de disparaître. La silhouette réapparaît. Elle s’avance prudemment, se fige devant l’entrée, et se remet à crier. Elle doit tester la présence éventuelle de bêtes sauvages. Aucune réaction ne vient l’alerter. Elle poursuit son avancée en entonnant une étrange incantation. Elle s’approche d’une paroi qu’elle caresse des deux mains, s’arrête net et sort en courant !
Cette fois elles sont quatre, et je parviens à les distinguer. Des créatures menues, aux longs cheveux blonds, vêtues d’un pagne de lanières de cuir entrelacées, de sandales lacées, avec des besaces en bandoulière.
« Mais qui sont-ils ? demande Anna.
— Les premiers habitants de ces grottes. Nos ancêtres, répond Lepte.
— Mais ? s’étonne Éria. Ils avaient des cheveux ?
— Oui, assure Akarit. Des cheveux, une peau moins fragile, un organe vocal plus développé, et une meilleure acuité visuelle.
— Qui sait ce que nous réserve l’évolution ? réplique Perthie.
— Mince alors, chuchote Éria. »
Elles posent leurs sacs près de l’entrée maintenant dégagée, s’accroupissent en cercle, et l’une d’elles farfouille une besace… Elle en retire une coupelle en bois, une outre et deux pierres. De son outre, elle dépose un fluide dans la coupelle, pendant que sa voisine ramasse des brindilles sèches. À l’aide d’habiles frottements des deux pierres, elle y met le feu, porte une brindille enflammée au-dessus de la coupelle, et le fluide s’enflamme, éclairant la grotte d’une faible lueur orangée tremblotante. Elle étouffe les brindilles de ses mains, puis étale de la cendre sur ses paumes. Ses compagnes l’imitent, elles vont ensuite marquer les parois d’empreintes de leurs paumes noircies. Elles s’approprient les lieux.
La scène se poursuit pendant quelques minutes, reconstituant la création de plusieurs peintures et gravures rupestres, avant que l’hologramme ne s’éteigne, et que le cœur, devant nous, ne soit à nouveau éclairé. Nous nous levons. Ève aide Iryep à se relever.
« Vous allez pouvoir remonter ? s’inquiète Perthie.
— Suivez-nous », nous prie simplement Akarit. Elle s’enfonce dans un boyau qui s’élargit sur une petite grotte sombre. Une porte dissimulée s’ouvre en silence, dévoilant l’intérieur d’un monte-charge éclairé par un plafonnier circulaire.
« Ah ! lâche Perthie. D’accord.
— Oui, ce sera moins fatigant pour nous tous, répond Iryep. »
La remontée est rapide et je dois déglutir pour amoindrir la gêne occasionnée. Nous arrivons au niveau de la terrasse. Le soleil s’est levé, et le ciel est d’un violet éclatant. Des Éthaïres de tous âges vont et viennent sur l’esplanade. Ils restent discrets, mais je vois bien que notre arrivée fait sensation. Comment ne pas observer les bêtes curieuses que nous sommes. Un bruit sec d’explosion nous fait tous sursauter et lever la tête : il accompagne l’arrivée brutale d’un altaref qui survole le lieu et s’apprête à se poser.
« C’est ici que nos chemins se séparent, déclare Iryep. Nous avons été enchantés de faire le parcours en votre compagnie ! J’espère que vous avez passé un agréable moment.
— Ça nous a beaucoup plu, répond Anna, et c’était très instructif, pour nous tous.
— Nous vous laissons en compagnie d’Iopsit et d’Érékis, ajoute Akarit qui s’avance vers un autre couple âgé. Ils vont vous faire visiter l’autre temple.
— Merci Akarit, merci Iryep. »
