Chapitre 4-08

Lewis

« Bonjour, étrangers ! » nous transmet Érékis, un “grand” Éthaïre, robuste, au visage rond, avec des pommettes colorées, une bouche rieuse et l’œil vif.

« Merci de nous présenter tes invités, Lepte. Nous sommes flattés de faire votre connaissance.

— C’est nous… qui sommes flattés de vous rencontrer, répond Anna, alors que nous nous inclinons poliment devant eux.

Je vous en prie », réplique Iopsit. Plus petite, la tête penchée sur le côté, elle nous observe d’un beau visage ovale illuminé de grands yeux vert émeraude.

« Je devine que vous avez besoin de vous restaurer.

— Oh oui ! répond Thomas qui ouvre de grands yeux. J’ai soif !

— Moi aussi ! » ajoute Jade. Les deux Éthaïres désignent un temple de leurs bras tendus : « Alors, venez. Suivez-nous. »

Nous traversons la place vers un magnifique porche en plein cintre, sculpté de motifs végétaux, et surmonté de deux personnages sculptés versant de l’eau d’une grande cruche.

Le vestibule donne, à gauche, sur une pièce blanche aux appareils chromés : des distributeurs de boissons et de repas. Je choisis un jus de fruits, et Adam m’apprend, sans que je lui en fasse la demande, que des toilettes se trouvent dans la pièce en face. Nous y passons avant d’entamer la visite. Des toilettes originales, avec un mur d’eau qui t’envoie de l’eau tiède sous pression quand tu as terminé.

Les couloirs sont ornés de décors antiques, en parfait état de conservation, sur le thème de l’eau. Les sols sont recouverts de somptueuses mosaïques, cernées de marbre veiné beige, où de superbes naïades sourient étrangement, entourées d’un bestiaire marin fabuleux et menaçant. Les bas-reliefs, complexes, sculptés dans la roche, représentent des fonds marins de coraux, de coquillages, et d’étonnants crustacés. Ils sont surmontés de grandes fresques murales, aux couleurs resplendissantes, de scènes marines, et de scènes de pêches où sont peints plusieurs modèles de bateaux insolites.

Après notre passage dans la deuxième salle circulaire, nous arrivons au troisième niveau d’un cloître somptueux aux arcades aérées. Nous descendons pour traverser la cour intérieure et longer un grand bassin en forme de croix cléchée. L’eau d’une fontaine jaillit d’une grande sculpture, une espèce d’hybride entre fleur et champignon, qui coiffe quatre monstrueuses gargouilles à la gueule ouverte et à la langue pendante.

Je mémorise le chemin jusqu’à la troisième salle circulaire… Ensuite… je renonce et me laisse guider. Érékis et Iopsit connaissent le palais par cœur. Nous nous enfonçons, toujours plus bas, dans des passages étroits, obscurs, et tortueux, et plus nous descendons, plus la température augmente. Je retire mon pull pour le porter aux épaules.

J’entends des bruits de chute d’eau, de cascade. Nous arrivons dans une grande salle annulaire, au cœur occupé par une cascade en rideau d’une eau phosphorescente bleu-vert. Le sol est incliné vers le puits central qu’aucun garde-corps ne protège. Thomas se précipite vers le rideau d’eau, il y passe les deux mains, joue quelques secondes avec les effets générés, avant d’avancer la tête sous l’eau, les pieds au bord du vide.

« Thomas ! s’écrie Perthie.

Ne vous inquiétez pas, répond Lepte. Ils en ont vu d’autres.

— Ben quoi ? s’étonne Thomas, dégoulinant. Elle est même pas froide.

Évitez le plongeon, nous conseille Iopsit, mais vous pouvez… si vous le souhaitez, imiter Thomas. Ou attendre que nous soyons à l’étage inférieur.

La vue… d’en bas, est différente », précise Érékis.

J’avance prudemment, passe la main droite sous l’eau, pour en éprouver la température, la viscosité.

« C’est sans danger, m’assure Iopsit. Le composé fluorescent n’est pas toxique, et l’eau est même potable.

— Mais ? Vous n’avancez pas ? » Je me méfie.

« Nous ne souhaitons pas nous mouiller… et nous savons ce qu’il y a à voir derrière le rideau », m’assure Lepte. Anna passe la tête à travers. Je lance mon pull contre la paroi, au sec, arrange mon col, et passe, à mon tour, la tête à travers l’eau.

« Hello, chéri ! » me crie Anna. Elle sourit et cligne des yeux, la figure et les cheveux trempés. « T’as vu ? »

Perthie, Yves, Mathias, Éria et les enfants ! Seules nos têtes dépassent du fin rideau luminescent. Parcouru d’ondes iridescentes, il fait le tour complet de cet espace d’une quinzaine de mètres de diamètre. Il provient d’une rigole circulaire située à une dizaine de mètres plus haut. Le plafond, bleu sombre, en dôme, est peint et gravé de symboles dorés. Dans un bouillonnement vaporeux, l’eau se jette dans un bassin, une vingtaine de mètres plus bas, projetant des volutes de vapeur chatoyantes. Au cœur du réservoir s’élèvent des plantes d’un surprenant camaïeu de bleus. Leurs branches puissantes, tortueuses, sont entrelacées, entortillées, comme des nœuds de serpents. Adam et Jade me fixent de grands yeux insistants, ils me font signe de regarder en bas.

« Regarde mieux, Papa », me demande Adam. Je scrute le fond, et entrevois des mouvements dans l’étrange feuillage. Les plantes ne sont pas les seules formes de vie de ce réservoir. Ce que je découvre… me fait frissonner ! Se confondant avec les végétaux, de monstrueux serpents gigantesques glissent mollement le long des branches enchevêtrées. En croisant à nouveau le regard des enfants qui sourient doucement, j’écarquille les yeux et grimace de dégoût. Je sors la tête de l’eau pour échapper à cette vision de cauchemar. Je suis trempé.

« Tu n’auras pas froid, me rassure Lepte, et tes vêtements auront séché lorsque nous sortirons. Tu viens d’apercevoir des Sepkiséïdes. Une espèce que nous protégeons depuis fort longtemps. Nous leur sommes infiniment redevables. Ils ont joué un rôle fondamental dans l’élaboration de notre pharmacopée traditionnelle. Ils secrètent des molécules antidouleurs, antitumorales, des poisons, des toxines, des narcotiques, des hormones, des protéines, des réparateurs d’ADN, et j’en passe ! La liste est longue.

— Comme chez nous », indique Perthie qui dégage son front luisant des deux mains et rejette ses cheveux en arrière. « Les serpents fournissent nombre de substances utilisées dans la pharmacopée. Et les emblèmes des organisations médicales comprennent souvent un ou deux serpents stylisés.

— Et… ils mangent quoi ?

Là aussi… la liste est longue.

— C’est possible d’aller les voir de plus près ? demande Perthie.

Allons-y, répond Érékis. Dès que vous êtes prêts. »

Un couloir, de l’autre côté de la salle, donne sur un escalier en colimaçon. Un escalier que nous empruntons pour descendre au niveau inférieur…

La nouvelle salle annulaire, haute de plafond, est éclairée par l’imposant rideau d’eau. Des banquettes, sculptées dans la roche, la ceinturent. Je compte sept Éthaïres assis, la tête en arrière contre la paroi, la bouche entrouverte, les paupières fermées. Ils somnolent dans le vacarme de l’eau qui se précipite dans le bassin.

« Nous voici dans la salle principale, annonce Iopsit. Vous pouvez… vous reposer, méditer… ou satisfaire votre curiosité.

Ou tout à la fois », reprend Érékis.

Éria, Mathias et Yves vont s’asseoir. Les enfants et Perthie repassent la tête sous l’eau. Avec Anna, j’hésite. Elle choisit d’aller rejoindre les enfants. Je la suis, prends une profonde inspiration, ferme les paupières, et passe la tête sous l’eau…

Au niveau des branches supérieures, je distingue nettement les troncs annelés et trois énormes Sepkiséïdes qui se déplacent en rampant et en ondulant au cœur des embruns scintillants. Leurs écailles luisent de reflets irisés. Ils sifflent et, la gueule entrouverte, s’approchent des enfants et de Perthie… Je suis… tétanisé… mais les enfants semblent en confiance. Ils hochent la tête doucement, comme s’ils conversaient ! Mel leur tend une main… que la langue bifide, violette, de la créature la plus proche, vient effleurer ! Absorbé par le terrifiant spectacle, je ne m’aperçois que trop tard que deux autres Sepkiséïdes ont surgi pour se dresser devant Anna et moi ! Je suis figé par la peur ! Une peur paralysante ! La peur de la proie face au prédateur ! Il avance vers moi, m’observe d’un regard fixe… Ses yeux, bleus, ont une pupille verticale. Sa langue bifide s’approche, il siffle. Je sens son haleine puissante de fruits mûrs et d’épices. Moment de terreur absolue ! Je suis… sans défense, désarmé devant ce regard hypnotique… Des taches lumineuses apparaissent dans mon champ de vision… Tout se met à tanguer… je suis happé par-derrière ! L’eau… sur le visage, me réveille. Anna… est à l’abri.

« Viens t’asseoir, Lewis », me prie Érékis qui me prend par l’épaule. Il me soutient le poignet et m’entraîne vers les banquettes.

« Merci ! Ça va ! » Je lève les mains. « J’ai eu… un étourdissement. C’est passé. Merci de m’avoir dégagé.

Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, répond Érékis.

— Ah ?

C’est nous, Papa, répond Adam. Tu semblais… perdu. On t’a juste reculé.

— Alors, merci les enfants !

Tu as respiré son haleine, m’informe Lepte. Elle t’a enivré. »

Ce n’est qu’une fois mes esprits totalement retrouvés, que nous reprenons notre périple. Une exploration qui se poursuit dans une galerie à l’entrée zoomorphe : une gueule de dragon qui nous plonge dans un labyrinthe d’étroits couloirs creusés dans la roche… L’éclairage, orangé, est assuré par des lanternes enchâssées dans la pierre. Devant nous, deux Éthaïres silencieux s’enfoncent dans le souterrain… Un courant d’air brûlant monte des profondeurs. Et plus nous descendons, plus il fait chaud… Bientôt si chaud que j’ai le sentiment que nous nous enfonçons dans les Enfers… Nous allons droit vers une étuve sépulcrale… Nous nous enterrons vivants ! De notre plein gré ! Je devine que les enfants se moquent discrètement de moi. En sous-vêtements, ils portent leur robe éthaïre sur l’épaule. Je tiens mon pull et ma chemise à la main.

Sous nos pas qui résonnent, une respiration lente, régulière, s’amplifie… Elle se transforme en halètement de souffrance… Un halètement qui devient hurlement Un hurlement de rage qui donne vie à l’abîme.

Le corridor s’élargit, et nous débouchons sur une plate-forme étroite… qui surplombe un vaste puits. Creusé dans la roche, un escalier s’enroule autour du puits. Il descend vers les entrailles de la fosse… là d’où provient le souffle ardent. Je me penche pour découvrir un impressionnant spectacle : comme sous l’expiration d’un gigantesque soufflet de forge, la lumière vacillante d’un feu se transforme, par à-coups très puissants, en geyser de flammes infernales. Érékis et Iopsit s’engagent dans la descente.

« Euh ! s’écrie Éria, alors que de hautes flammes surgissent. On n’va quand même pas descendre ?

Mais si, répond Lepte devant l’hésitation de nos guides. Et vous verrez que le circuit procure un sentiment de bien-être. Quand nous en aurons terminé, vous vous sentirez calmes, détendus, légers.

— Hmm ! Ton sauna… il est plutôt brutal !

— Pardon », dit Yves qui s’écarte pour laisser passer un Éthaïre. Ce dernier nous salue et entame la descente.

« Anna ? demande Mathias, l’air soucieux.

— On va se déshydrater !

Deux haltes sont prévues pour éviter de tels désagréments, répond Érékis.

— Et nous devrons faire demi-tour ? s’inquiète Anna.

Non, non, réplique Iopsit.

— Maman ! interpelle Adam, le ton impatient.

— O.K., décide Anna qui hoche la tête. Alors, allons-y ! » Sa réponse déclenche une grimace d’Éria, mais personne ne dit mot. Et c’est avec des moues de résignation que nous nous engageons dans la descente…

Chaque tour de l’escalier comporte deux paliers, des paliers qui donnent chacun sur une galerie aux murs d’eau. Nous en empruntons deux avant d’atteindre le fond. La première nous amène dans une salle bleu sombre, une salle cascade arrosée de filets d’eau qui tombent du plafond. Une douche bienfaisante à la senteur mentholée très puissante. La seconde galerie empruntée donne dans une salle brumeuse rouge sombre où des jets de vapeur jaillissent de nombreux orifices.

Au fond du puits, de sinistres sculptures zoomorphes dorées nous protègent du foyer central. Nous ne nous attardons pas. Nous prenons un nouveau tunnel en pente ascendante : je ne suis pas fâché de quitter cet enfer…

Et comme Lepte nous avait annoncé, j’ai l’impression de renaître, d’avoir enfin trouvé une surprenante paix intérieure. La température redevient supportable, nous remettons nos vêtements.

Quelques corridors et bifurcations plus tard, nous arrivons dans une salle circulaire, fraîche, au plafond en dôme recouvert d’une grande fresque aux couleurs chatoyantes. Un projecteur central, au cœur en forme d’œil, diffuse des lasers verts qui illuminent le décor : des paysages de nature, de forêts, de mers, et des scènes de la vie quotidienne éthaïre.

La galerie suivante nous conduit devant une porte à double battant en bronze sculpté… Une sculpture que nous reconnaissons ! Elle s’ouvre sur le palier de l’escalier qui mène à la grande esplanade. Devant la même double porte condamnée par une paroi vitrée.

« Voici le moment de nous quitter, annonce Érékis. Iopsit et moi, nous allons monter. Vous, vous descendez. J’espère que vous avez apprécié le voyage.

— Assez rude, répond Mathias, mais j’ai été subjugué par l’atmosphère dégagée. Et l’architecture est exceptionnelle !

Et comment vous sentez-vous ? demande Iopsit.

— Je me sens… bien, calme, détendu.

— T’inquiète, sourit Éria, ça n’va pas durer ! »

Nous quittons nos deux guides, et nous redescendons l’escalier. Une brume nuageuse auréole l’altaref. Nous embarquons pour un deuxième trajet.