Chapitre 4-11

4.2.0

Éria

« Ma chérie… C’est l’heure. » Mathias me sort d’un cauchemar. Un mauvais rêve de souterrains oppressants, de tourbillons et d’affreux serpents marins. Un mélange de souvenirs de la veille. Il m’embrasse tendrement. Il sent bon, il a déjà fait sa toilette.

« T’as pris d’l’avance. Mmh, mmh, pas mal ces sous-vêtements moulants. Montre… Mmh, mmh !

— Ils sont… très agréables. Tu vas voir.

— En tout cas, ça t’va bien. Appétissant, tout ça ! » Je me redresse, me lève, puis passe sous la douche. Je me sèche, arrange un tant soit peu ma tignasse crépue, et enfile à mon tour les nouveaux sous-vêtements. Ils sont doux, et épousent et maintiennent les formes. Ensuite, je passe la combinaison. Un modèle gris acier, brillant, comme celui de Lepte. Je commence par les jambes, remonte l’ensemble à la taille, passe les bras, ajuste la combinaison de mouvements d’épaules, et lisse la surface avant de refermer la glissière.

Une glissière située sur le côté gauche. Les “commandes” sont positionnées sur le bras droit. Un seul et unique dispositif, d’étanchéité probablement. Elle est si différente des nôtres, si légère, si confortable, que j’ai vraiment peine à croire qu’il s’agisse d’une combinaison spatiale.

Mathias et moi sommes les premiers en salle de repas. Et notre effectif est complet lorsqu’arrivent Lepte et Septier. Lepte porte la combinaison spatiale et Septier la robe éthaïre.

« Ah ! Je devine que tu n’es pas invité ? remarque Perthie à Septier.

Eh non.

— On te retrouvera ce soir ? demande Yves.

Ce sera avec plaisir.

D’autant que Septier sera seul, précise Lepte.

— Comment ça ? s’étonne Lewis. Tu ne seras pas… avec nous ?

Non, répond Lepte. Je ne rentre pas sur Éthaï.

— Mais ? Je croyais…

Kalept rentre avec vous. Nous inversons les rôles. C’est moi qui reste avec les jeunes.

— Et tu rentres quand ?

Notre trajet sera plus complexe. Nous profiterons d’une prochaine distorsion formée vers Karta Seki.

— Ça veut dire… combien de temps ? s’enquiert Anna.

Je ne sais pas. Quelques jours pour vous… autour de deux ou trois ans pour nous. Tout dépendra des évènements.

— Mince alors ! » s’exclame Lewis.

“Petite cachottière” me vient à l’esprit, mais je n’ai pas le cœur à faire de l’humour, et je choisis de me taire. Les enfants emportent chacun un paquetage, et nous prenons la direction des réseaux de communication souterrains.

Kalept, vêtue de la combinaison spatiale de rigueur, nous attend sur le quai d’embarquement. Elle est en compagnie d’Atiep et ses collègues. Et cette fois, nous accompagnons les enfants !

Le vaisseau, un pyrias 45 aux couleurs d’Éthaï, me surprend. Je croyais que le pyrias n’était qu’un vaisseau de ligne…

« C’est le vaisseau qui nous conduit dans l’univers cul-de-sac ?

Oh non ! réagit Atiep. Il va simplement vous permettre de rejoindre l’araktep.

— L’araktep ?

Un astronef spécifique, répond Lepte. Le seul à pouvoir pénétrer l’univers cul-de-sac. Vous l’apercevrez avant que nous ne l’accostions. Nous y retrouverons nos trois délégués éthaïres.

Prenez tous un casque ! » rappelle Atiep.

Lepte et Septier font leurs adieux, puis Lepte et Kalept s’avancent vers le pyrias. Un motif géométrique s’écarte sur un petit escalier.

« Suivez-nous, propose Lepte. Nous passons par la cabine de pilotage. »

Sous les « Kabal ! » de Septier, d’Atiep et ses collègues, nous entrons dans une cabine en forme de dôme. Un tube circulaire rouge-orangé éclaire cette alcôve de quatre fauteuils où plane une odeur de résine, de térébenthine.

« Qui veut avoir l’honneur ? sourit Kalept.

— Thomas et Jade ! décrète sèchement Ève. Assoyez-vous avec Lepte et Kalept.

— Ouais ! s’écrie Thomas, l’air enchanté. Jade, tu viens ?

— On va de l’autre côté, décide Ève. Venez ! »

Je dois baisser la tête pour passer dans la pièce suivante. Un compartiment étroit avec douze fauteuils répartis sur trois rangées séparées par une allée centrale. Lewis et Anna s’assoient avec Adam et Éoïah sur la première rangée. Je m’installe derrière Lewis, Mathias s’assoit à ma gauche, et Perthie et Yves prennent les places d’à côté. Mel et Ève s’assoient à l’arrière. L’éclairage, indirect, est bleu et violet.

« Je vous préviens dès que l’araktep est en vue, nous informe Lepte, restée debout entre la cabine de pilotage et notre compartiment. Le trajet ne sera pas long, les harnais de sécurité sont facultatifs.

— On s’en doute.

À tout de suite. » La porte se referme dans un léger sifflement… et des tremblements discrets nous apprennent que l’appareil s’est mis en mouvement.

« Bienvenue à bord ! annonce fièrement Thomas. Et ? Qu’est-ce que j’dis ensuite ? ajoute-t-il, ce qui nous fait tous sourire. Ouh là ! Hem ! Première phase : destination de l’orbite géostationnaire d’Éthaï. Deuxième phase : abordage de l’araktep. C’est ça ? O.K. Troisième phase : transfert de onze humains, une Ligure et deux Éthaïres. Quatrième phase : retour à l’astroport de Nakou Éti.

— Merci Thomas ! » Nous crions de concert.

« C’est quand même plus sympa quand on part tous ensemble, déclare Adam.

— N’est-ce pas, accorde Anna.

Départ ! annonce Jade.

— Et c’est parti mon kiki ! » lance Mel sous les grondements des propulseurs.

La porte de la cabine se rouvre après quelques minutes.

« Venez voir ! » nous demande Jade. Nous rejoignons la cabine, où une partie de la cloison s’est vitrifiée. Le spectacle me donne l’impression d’arriver aux abords de Saturne !

« C’est ? L’araktep ? s’étonne Anna.

Oui, répond Lepte. Le vaisseau est sphérique. Les anneaux que vous apercevez autour sont segmentés en deux parties principales. La partie externe va se déclencher à l’entrée de l’univers cul-de-sac. Elle va créer un champ magnétique sous vide qui nous isolera lors du passage. À l’instant même du changement d’univers, ce dispositif sera annihilé, transformé en pure énergie radiative.

— Waouh !

Il ne restera que la seconde partie qui formera à son tour un champ magnétique sous vide pour nous isoler lors du retour.

— Et qui, à son tour, sera détruite, ajoute Ève.

Eh oui ! accorde Kalept.

— Faut pas s’louper ! grimace Mathias.

Non, effectivement, acquiesce Lepte. Mais si cela devait arriver… on ne s’en rendrait même pas compte.

— Maigre consolation », conclut Mathias.

Le pyrias s’approche de l’araktep. J’aperçois un grand motif en relief sur sa partie supérieure : une plaque carrée dans laquelle sont incrustées des sphères. Une sphère centrale entourée par plusieurs autres.

« Qu’est-ce que c’est ? demande Yves, qui fronce les sourcils.

Bonne question ! C’est l’emblème de notre Communauté. La sphère centrale représente la planète artificielle de l’univers cul-de-sac, les douze autres, les planètes des différents peuples. »

Le pyrias se positionne au-dessus de la plaque carrée. Le bourdonnement des propulseurs cesse, un claquement accompagne l’arrimage.

« Deuxième phase effectuée. Attente pour la troisième phase, résonne une pensée inconnue.

Prenez vos casques… Les jeunes, n’oubliez pas votre paquetage, précise Kalept. Et suivez-nous. » Lepte et Kalept se dirigent vers l’arrière de l’appareil. Elles stoppent devant un cercle blanc bleuté lumineux : un élévateur qui va nous permettre de descendre vers l’araktep.

Trop étroit pour nous tous, nous nous divisons en trois groupes. Ève, Mel, Mathias et moi, nous descendons les derniers. Nous découvrons une salle blanche, aux cloisons lumineuses, dans laquelle flottent des relents chlorés. La trappe se referme au-dessus de nos têtes, et un sifflement annonce la pressurisation de la pièce. Une ouverture rectangulaire apparaît, et trois Éthaïres, en combinaison brillante, viennent nous rejoindre.

« Bonjour à vous tous, une pensée grave, posée. Lepte, je te laisse le soin de nous présenter.

— Merci. Je vous présente nos trois délégués actuels : Anotep, Okonit, et Éréviep. » Tous les trois ont l’allure typique des Éthaïres : des adolescents attardés et glabres à la peau diaphane. Deux mâles et une femelle. Leur taille est moyenne, autour d’un mètre quarante.

Anotep est plutôt malingre. Son visage ovale, émacié, est éclairé de grands yeux ronds gris-vert au regard intense. Son nez est retroussé, sa bouche mince, et ses oreilles légèrement décollées. Okonit a un visage rond, aux traits fins, de petits yeux en amande vert émeraude, un nez épaté, et une bouche charnue. Éréviep, assez trapu, large d’épaules, dégage une impression de noblesse. Son visage est carré, son front large, et ses yeux ressemblent à ceux d’Anotep.

« Bonjour, dit Anna qui s’avance d’un pas. Nous sommes très honorés de faire votre connaissance, et nous vous remercions pour votre confiance… et votre engagement à nos côtés !

Je t’en prie, Anna, répond Okonit. Nous sommes ravis de vous rencontrer. Ce n’est pas tous les jours que des étrangers nous accompagnent. Cela change de notre routine habituelle.

Nous vous avons déjà aperçus, dit Anotep. À Anou Naki, lors du spectacle ligure. Vous étiez faciles à repérer.

Et vos jeunes ont encore bien grandi entre-temps ! s’étonne Éréviep. Ève, Mel, Adam, Jade, Thomas…

Éoïah ! ajoute Okonit. Tu ne le sais pas encore, Éoïah… mais tu vas retrouver ta famille !

Ma famille ? Maman sera là ? s’étonne Éoïah.

Oui. Alohéa est conviée tout spécialement, comme Énéhoé.

Mon grand frère aussi ? Waouh !

Énéhoé n’est plus vraiment ton grand frère, précise Anotep.

Comment ça ? demande-t-elle, l’air perplexe.

Il avait deux ans de plus que toi. Après les trois années que vous venez de passer sur Aïné, il a maintenant… un an de moins que toi !

— Aaahh ! s’esclaffe Éoïah. Ça, c’est trop génial ! Tu t’rends compte, Adam ! Lui qui prenait son rôle de grand frère très à cœur, toujours à nous donner des leçons ! Génial ! Génial !

Ne restons pas là, coupe Lepte. Les jeunes, vous laissez vos paquetages ici.

Nous allons descendre en deux groupes, précise Anotep. Je vous en prie. » L’ouverture rectangulaire, par laquelle sont arrivés les délégués, donne sur un ascenseur aux parois capitonnées blanches. L’éclairage, bleu pâle, provient du plancher, comme du plafond.

Nos casques à la main, nous descendons dans un sas, qui débouche, par un passage protégé par un épais blindage, dans une grande salle sphérique.

Une pièce ocre ornée de motifs ambre rehaussés de dorures lumineuses. Une odeur de luxe, de prestige, règne dans cette enceinte, un mélange de cires, de musc et d’encens. Nous avançons sur la plate-forme transparente qui occupe le cœur de la sphère. Elle est en partie recouverte par un revêtement ocre en étoile. Évoquant de grandes feuilles entrelacées, des motifs stylisés au camaïeu de bleus sont mis en relief par des liserés ambre et dorés.

Un meuble cylindrique, bas, au plateau qui imite la loupe d’orme, est entouré de huit banquettes aux formes arrondies recouvertes de cuirs bleu pétrole et bleu canard.

« Dites ! C’est sympa chez vous !

Ravi que ça te plaise, répond Anotep. Je vous en prie, ajoute-t-il en nous invitant, d’un geste de la main, à nous asseoir.

— Merci, reprend Anna.

L’araktep n’est pas ultrarapide, lance Éréviep, mais il est confortable, et cette pièce est sécurisée. Nous sommes au cœur du vaisseau, dans une enceinte qui se retrouvera encerclée par un champ magnétique sous vide dès notre départ.

À ce propos, coupe Okonit, si nous donnions notre accord pour le départ ?

Bonne idée ! s’exclame Anotep. Je ? Très bien. »

Un hologramme jaune d’or apparaît, une suite de symboles.

« Les jeunes ! appelle Kalept. La procédure d’appareillage de l’araktep est différente. La destination est unique, tout comme la fenêtre temporelle. Une fois le départ lancé, l’hologramme nous informe simplement du déroulement du trajet. Nous serons prévenus pour positionner les casques avant le passage dans l’univers cul-de-sac. Dans… un giz 85. Pour vous, environ deux heures 26. La règle impose de porter une combinaison étanche lors du passage. »