Chapitre 4-14

4.3.0

Thomas

Le sas s’ouvre sur un étroit couloir sombre garni de tuyaux luisants. Il fait chaud, humide, et ça sent l’huile brûlée mêlée à une odeur d’humus et de champignons. Nous avançons sur un sol mouillé, sous des sifflements de vapeur et des grésillements électriques. Je frôle discrètement l’un des tuyaux, qui est chaud et gluant. À la suite de nos trois guides, nous arrivons dans une pièce équipée d’une machinerie complexe. Les tuyaux rejoignent des sphères enrubannées d’arcs électriques. Des battements sourds, rythmés, résonnent au cœur de cette étrange machinerie.

« Le dispositif qui reforme les anneaux de l’araktep », nous apprend Lepte.

Le plancher du deuxième couloir est sec. Ses parois, de métal brillant, sont renforcées par des armatures croisées. Le corridor nous amène devant un monte-charge… Je m’attends à ce que nous soyons hissés, ou descendus, lorsqu’après un double claquement, la plate-forme s’engage dans un déplacement horizontal ! Je dois faire deux pas en avant pour ne pas tomber, ce qui fait sourire Jade. La plate-forme accélère, nous nous éloignons, lorsque l’aspect des cloisons change : le métal est remplacé par un matériau transparent, où seules subsistent les armatures. Je découvre, bouche bée, que nous filons, sans être en apesanteur, dans un tunnel vitré au-dessus de Soléna ! Jade lâche un “Waouh !” admiratif.

Rahav Nor, à deux heures, éclaire une mer de nuages orangés. Sur la gauche apparaît un océan bleu de cobalt bordé par une chaîne de volcans qui crachent de gigantesques panaches cuivrés. À l’opposé, d’obscures forêts vert sombre bordent des cordillères de hautes montagnes.

La station orbitale, immense, est ceinturée d’un important réseau de coursives ! De puissants flashes illuminent notre hangar d’origine. La plate-forme ralentit, les cloisons métalliques réapparaissent et obstruent la vue. Nous sommes à peine arrêtés, qu’un nouveau double claquement retentit, et nous nous élevons ! Nous remontons un puits carré, dans un ascenseur spatial qui accélère… et nous retrouvons les parois vitrées. Le hangar apparaît sous un autre angle. L’araktep apponté, en partie visible, a effectivement perdu ses dispositifs annulaires. Ce n’est plus qu’une sphère métallique brute, autour de laquelle s’activent des systèmes robotisés. Comme dit Mel, ils ne perdent pas de temps !

Le monte-charge ralentit à nouveau, et les parois redeviennent opaques. Sous un léger soubresaut, accompagné de deux cliquetis, l’ascenseur se réengage dans une nouvelle course horizontale. Fermement campé un pas en avant, j’ai anticipé le mouvement. Le panorama réapparaît au travers des armatures croisées qui défilent : nous allons survoler un immense vaisseau ! Sa proue s’élargit en deux ailes trapézoïdales, autour desquelles des lueurs oscillantes rouges flottent dans le vide. Sa coque est animée d’étranges pulsations qui donnent vie au vaisseau. Des taches ocre et corail se fondent et réapparaissent au sein d’une teinte dominante rouille. Par endroits, sa crête dorsale est raccordée au réseau de coursives. Sous nos yeux ébahis, il défile sans fin, avant de rétrécir… La poupe s’achève par une tubulure démesurée.

Nous poursuivons notre glissade vers un second vaisseau identique au premier.

« Des vaisseaux de transport et d’exploration que les Solènes nomment Kohotézols, nous apprend Lepte, par analogie aux raies torpilles de leurs océans. Ce type de vaisseau, perfectionné par de futures technologies, comme celle des Emnos, ou celle étudiée sur Iriseth, pourrait quitter Éra Myth, notre galaxie actuelle, et parvenir jusqu’à Upèr Igrèn, la galaxie des Kylèniens, ou encore Émi Wahé, la galaxie des Wa’ Dans… sans l’appui de trous de vers ! À l’heure actuelle, ils doivent sauter dans un autre univers, avant de revenir dans un secteur différent d’Aïné. De la même manière, pour atteindre Gwydyan Maté, la galaxie des Erbèles et des Matéens, nous devons quitter notre univers… avant d’y revenir. Les Ligures font la même chose pour atteindre Lipsia Théa, la galaxie des Damans et des Zadars. »

J’écoute le discours de Lepte d’une oreille distraite, absorbé par le spectacle du réseau de coursives au cœur desquelles circulent d’autres plates-formes.

« Nous embarquons dans le… Kohotézol ? demande Jade.

Non. Nous prenons une navette. Une de celles-là ! »

Nous arrivons au-dessus d’une myriade de vaisseaux sphériques colorés. Minuscules par rapport aux deux monstres. Des billes brunes, vertes, orangées, amarrées à des dizaines de galeries étagées sur plusieurs niveaux qui constituent un véritable port orbital. La plate-forme s’engage dans le dédale, le panorama disparaissant à chaque nœud de galeries. Nous descendons, et je m’aperçois que ces navettes ne sont pas vraiment sphériques : leurs parties supérieures, comme inférieures, sont étirées comme des quenouilles renflées.

« C’est prudent de rassembler tous ces vaisseaux au même endroit ? s’étonne Adam.

Peut-être pas, répond l’un des Solènes, mais il y a plusieurs stations orbitales autour de Soléna. Toutes sont invisibles et indétectables. Si vous voyez celle-ci, c’est parce que nous sommes à l’intérieur de son volume protégé. Elle disparaîtra dès que nous sortirons.

Plus qu’un conseil, les jeunes, un ordre ! intervient Lepte. Mettez vos casques, et pressurisez votre combinaison avant d’entrer dans la capsule !

— Bien, chef ! » réplique Mel. Je réunis mes cheveux en queue de cheval, et les coince dans l’encolure avant de positionner le casque. Je referme la visière, ce qui enclenche la pressurisation. Je jette un coup d’œil sur l’avant-bras droit, le témoin noir mat a bien disparu. La pressurisation est effective.

Avant d’entrer dans cette capsule caramel et rouge brique, une espèce de cocon qui ne me dit rien qui vaille, je me retourne une dernière fois pour admirer le titanesque jeu de construction… Sur ma gauche sont amarrés d’autres types de vaisseaux de taille moyenne. Compacts, à la proue arrondie, aux ailes pointues et à la poupe effilée, ils possèdent trois grands ailerons en forme de sabre sous leur partie ventrale. Je lève la tête pour apercevoir une lune orangée dans son premier quartier. « Torokta ! m’annonce un Solène. Anoztek, la seconde lune, est cachée derrière Soléna. »

Sur ma droite, la vue est obstruée par les deux mastodontes.

L’intérieur de la capsule est sphérique… et bien étroit pour nous dix ! Nous devons nous serrer. Elle est ceinturée, au niveau de son plus grand diamètre horizontal, par un large anneau lumineux jaune-orangé garni de capteurs. L’un des Solènes nous prévient d’un départ immédiat. La cloison se referme.

« Attention ! au désarrimage ! » précise Lepte. Un bruit sourd contre la coque accompagne une brusque secousse, et j’ai aussitôt la désagréable impression de tomber en chute libre ! Un bip-bip inquiétant résonne, alors que d’importantes vibrations montantes accompagnent un accroissement de la température. De la vapeur se colle à la visière et trouble ma vision. Heureusement que nous avons nos combinaisons ! Tout ça n’a pas l’air d’alarmer nos trois guides. Sans casque, ils demeurent impassibles, sereins, apparemment insensibles aux changements de pression, de pesanteur et de température ! Les vibrations sont de plus en plus fortes ! J’ai l’impression que ce cocon ne va pas tenir ! qu’il va éclater ! Tout ça me rappelle notre “atterrissage” mouvementé sur Kylèn.

« Attention ! à l’atterrissage ! », reprend Lepte. Un brutal ralentissement me projette au sol ! Nous sommes tous les sept au tapis, les Solènes n’ont pas bougé ! Adam, tout près, me jette un regard soucieux…

« Nous sommes arrivés, annonce un Solène.

— Waouh !

Eh ben ! s’exclame Mel. Y font pas dans la dentelle !

Y n’ont même pas bougé, s’étonne Jade.

Vous comprenez… pourquoi je vous ai demandé de mettre vos casques, remarque Lepte.

Ouais ! Pas mal, les sensations ! réagit Adam.

— Tu dis ça maintenant ! »

Sous un jet de vapeur, la capsule s’ouvre en deux au niveau de l’anneau central, chaque partie s’écarte pour nous laisser le passage. Les trois Solènes sortent pour s’évanouir dans un épais smog orange.

« Venez ! Suivons-les ! » lance Lepte. Nous quittons l’engin sans nous faire prier. Je saute vers une passerelle… pour me retrouver propulsé contre Adam ! J’ai mal évalué la différence de pesanteur ! Je m’en excuse aussitôt, mais Adam lève simplement une main et secoue négativement la tête. Un treillis métallique quadrillé nous amène à un escalier, qui aboutit sur une passerelle, plus large, recouverte d’une résine de teinte rouille.

« Vous pouvez dépressuriser », annonce Lepte. Je déverrouille et relève la visière. L’air, chaud, humide, sent le soufre et la pierre à feu. Une brèche dans les nuages fait apparaître notre nouvel environnement. Nous sommes sur un ponton, au cœur d’un plateau où sont amarrés plusieurs petits vaisseaux, identiques au nôtre, sous un ciel abricot plombé d’épais nuages roux et cuivrés. Notre passerelle semble flotter sur une mer de nuages… Je retire le casque et secoue la tête pour démêler les cheveux.

Nous ne sommes pas seuls : j’aperçois mes premiers Solènes sans combinaison ! Leur corps ressemble à un amalgame indistinct de branchages recouverts de mousses verdâtres et de lichens jaune-gris. Ils possèdent bien trois paires de pattes, et un long thorax qui se termine par un abdomen renflé. Mais c’est encore leur paire d’ailes poilues, translucides, qui me surprend le plus. L’une des créatures s’élance dans un mouvement vif et s’envole… lorsqu’un bruit sec d’explosion me fait sursauter ! Je me retourne pour voir une capsule rouge brique filer à la verticale et disparaître dans les nuages…

« La station est située en orbite basse, au-dessus de nos têtes, précise Lepte.

— Et ça ? C’est quoi ? » demande Jade qui pointe du doigt une étrange structure, sur notre gauche, qui se devine entre deux bancs de brume orange. Deux mâts noirs, torsadés comme des cornes d’abarrhes…

Les abarrhes sont de grands cétacés de Zadari qui possèdent une défense torsadée.

… et terminés par des renflements bulbeux argentés, sont reliés entre eux par une espèce de ressort géant garni de nodules brillants bleutés.

« C’est ce que nous appelons… des traqueurs. Des systèmes électromagnétiques de guidage. Vous en apercevriez d’autres s’il n’y avait pas le brouillard. Ces dispositifs permettent d’arriver à bon port.

— Tiens ! Tant qu’à faire ! » ajoute Mel.

Nous rejoignons nos trois guides qui se débarrassent de leur combinaison… et déplient leurs ailes froissées.

« Rendez-vous à Okozbek, notre point de ralliement habituel », déclare l’un des Solènes. Ils s’envolent de concert, en un vol rapide et saccadé… nous laissant seuls au beau milieu des appontements…

« Euh… On est où, là ? s’inquiète Mel. Et c’est où ? Okozbek ?

Okozbek est une cité réservée à l’accueil des étrangers. Les Solènes vivent dans les montagnes, en habitat groupé, dans des logements agrippés à la paroi abrupte. Leurs villes défient la pesanteur !

— On pourra aller en visiter une ? demande Adam. J’adore l’escalade, ajoute-t-il, les yeux grands ouverts.

D’ici là… tâchons de rejoindre Okozbek ! » répond Lepte qui avance sur la passerelle. Un ponton éclipsé par endroits par les bancs de brume. « Il n’y a pas de routes sur Soléna, ou devrais-je dire qu’il n’y en a plus depuis… bien longtemps. Les infrastructures terrestres ont été abandonnées, et la nature a repris ses droits. Les seuls moyens de transport terrestre sont réservés aux étrangers.

— C’est normal, les Solènes volent, précise Jade.

— Et c’est quoi ? leurs moyens de transport terrestre ? questionne Mel.

Des plates-formes à sustentation magnétique. Elles lévitent comme celles que vous avez pu apprécier sur Kylèn.

— Chouette !

Sauf que le pilotage n’est pas totalement automatisé.

— Comment ça ? demande Adam.

Vous allez voir ! » lance Lepte qui désigne le bout de la passerelle. L’appontement se termine, barré par une espèce de pupitre de commande relié à une plate-forme carrée.