Chapitre 4-17

Mel

Jade et Thomas nous quittent pour aller se coucher. Nous souhaitons une bonne nuit à nos nouveaux compagnons, et nous partons, Éoïah, Adam, Ève et moi, avec nos affaires, explorer le village…

Sous les grondements sourds d’un orage lointain, nous commençons par descendre le dédale de ruelles pittoresques en choisissant notre chemin au hasard… Il fait nuit, il fait chaud, et nous sommes seuls… avec un village entier à notre disposition ! Je trouve ça excitant et jouissif… Le choix de notre petit nid va être difficile.

Nous arrivons sur une placette, ouverte en balcon sur la forêt, et protégée par un garde-corps en pierre de taille. Nous nous rapprochons de la balustrade, pour découvrir le bas du village, où un petit plan d’eau, formé par l’élargissement d’une rivière, limite les constructions. Au-delà s’étend une forêt mystérieuse… illuminée de-ci de-là par des lueurs de foudre. Des cris d’animaux se mêlent aux roulements du tonnerre… Nous poursuivons la descente, et nous arrivons sur une place étroite bordée, sur toute sa longueur, d’une balustrade qui se profile le long du plan d’eau. La frontière entre deux mondes, le monde artificiel de la civilisation et le monde sauvage de la nature. L’eau apporte une relative fraîcheur bien agréable. Ici, je ne ressens plus l’impression de solitude. L’endroit grouille de vie, des eaux noires à la forêt obscure, dans laquelle des paires d’yeux jaunes nous épient… Ce sont des créatures aux pensées primaires. Je tente le contact, sans succès.

« Peine perdue », m’assure Ève. Seule une peur viscérale de la lumière les retient de se jeter sur nous. Je perçois une sauvagerie primitive, une profonde bestialité, la même rage surnaturelle ressentie sur Kylèn au fond du fjord. Je suppose, nous supposons, que ces démons sont les fameux ibarps… Les Opiriens et Kylèniens n’ont pas besoin d’aller loin pour chasser.

Nous remontons, et Éoïah et Adam choisissent, sur la placette, l’une des deux maisons qui bordent la balustrade. Nous optons pour celle qui lui fait face, et nous entrons, serrés l’un contre l’autre, dans notre nouveau nid…

En tentant de rapprocher les deux lits, je m’aperçois que le sommier est fixé au mur. Le matelas peut être déplacé. Je pousse le drap et agrippe le matelas des deux mains. Sa surface réagit à la pression et épouse les doigts. Je repose le matelas et m’allonge de tout mon long… C’est bien agréable !

« Allonge-toi… et dis-moi ? Ça n’te rappelle rien ?

— Si ! Les couchages Wa’ Dans ! Comment ça s’appelait déjà ?

— Mmm… J’m’en souviens plus. Si ! L’oatui !

— Oui ! L’oatui ! Waouh ! Chouette ! »

*

Je suis réveillé par un puissant bruit d’eau qui circule… Il fait noir. Où suis-je ? Près d’un torrent ? Il me faut quelques instants avant de me souvenir. Je me redresse, et la lumière, qui s’allume automatiquement, m’oblige à refermer les paupières. Plissant des yeux, je m’aperçois que j’ai gardé la combinaison. Ève dort paisiblement sur le lit d’à côté, allongée sur le ventre, ses longs cheveux sur ses épaules nues. Le drap, remonté jusqu’au bas des reins, offre en spectacle les courbes de son dos nu… Je reste un instant à savourer le voluptueux tableau charnel…

Le bruit de l’eau est tel, que je présume qu’il pleut à torrents. En soupirant, je m’éloigne d’Ève pour m’approcher de la porte qui s’entrouvre au contact de ma main. Et je suis surpris de découvrir qu’il ne pleut pas ! mais que la place est inondée ! Je comprends aussitôt l’utilité du seuil ! De l’eau dévale la colline ! Elle jaillit des ruelles et des escaliers pour se jeter en contrebas ! Le village se trouve au beau milieu d’un torrent ! La porte de la maison d’Éoïah et d’Adam est fermée. Rahav Nor n’est pas encore levé, mais le ciel nuageux se teinte de jaune, de rose et d’orangé. Nous avons choisi une maison exposée à l’est. J’en déduis qu’Okozbek est exposé plein sud. Le débit diminue soudain. Comme si une fuite avait été réparée ?

« Mel ? » Ève me tire de ma rêverie. Je me retourne, et la découvre assise, tenant le drap d’une main contre sa poitrine nue… Elle me sourit, les yeux encore ensommeillés, les cheveux ébouriffés. Je m’accroupis devant elle.

« Bonjour, Ève. Mmm… T’es craquante c’matin.

— Tu t’fiches de moi ? répond-elle, l’air offusqué.

— Non, j’te jure. Craquante ce matin ! comme tous les matins !

— Tu t’es endormi comme une masse ! À peine allongé, et paf ! Monsieur était dans les bras d’Morphée.

— J’me souviens plus. J’viens d’me réveiller. Avec la combinaison.

— C’était quoi le bruit d’eau ? Il pleuvait ?

— Non. Ça venait d’en haut.

— Mmh ? Bizarre. Adam et Éoïah dorment. Thomas et Jade aussi, mais les Opiriens et les Kylèniens sont déjà prêtes à partir. Les Éthaïres… se lèvent, comme nous. Oui. Très bien. Merci. Bonjour à tous. Bonjour. Oui, l’eau ? Tous les matins ? Ah ? De la fontaine en bas des marches. Un nettoyage des ruelles ? D’accord. Tu nous laisses quelques minutes ? O.K. ! »

Vêtus de nos robes éthaïres, nous sortons sur la placette. Rahav Nor s’est levé, mais la journée s’annonce encore bien nuageuse. Le ciel, voilé, hésite entre le jaune doré, le jaune moutarde et le jaune safran. Il n’y a pas de vent, et la température n’a guère baissé. Nous allons frapper à la porte de nos voisins d’en face… qui font leur toilette. Nous allons les attendre au balcon, devant les bancs de brume qui stagnent sur la forêt. Cette forêt qui cache tant de mystères…

Éoïah et Adam nous rejoignent, vêtus, comme nous, de la robe éthaïre. Et tous les quatre, nous remontons la cité… Le village, qui, hier soir, m’avait paru presque labyrinthique, est en fait si petit que nous retrouvons notre chemin sans peine, guidés, en plus, par une musique douce d’instruments à cordes. Nous retrouvons Jade, Thomas, et les Éthaïres qui s’apprêtent à prendre leur petit déjeuner.

Les Opiriens et les Kylèniens sont parties en chasse. Cette fois, nous formons un groupe uni, vêtus, tous les onze, d’un même uniforme…

Nous déjeunons de jus de fruits frais, des fruits cueillis par nos chasseresses, de biscuits, et d’une sorte de fromage provenant de la machine solène. Nous buvons une boisson chaude ambrée, au goût légèrement amer, à l’odeur de caramel et de graines torréfiées.

« Avons-nous le temps, Lepte, demande Sépya, de leur montrer notre travail ?

Pas aujourd’hui. Et d’ailleurs nous n’allons pas tarder. Vous êtes prêts ? Bien. Nous remontons le village jusqu’à la citadelle. »