Chapitre 4-20

Ève

Les dix jours d’entraînement sont passés. À la demande de Lepte, nous avons revêtu nos combinaisons caméléons, et nous portons nos appareils de camouflage. La ceinture, les boîtiers et le collier. À bord de la plate-forme, pilotée par Thomas… assisté par Jade… nous survolons d’inextricables moutonnements vert sombre. Nous avons rendez-vous avec Ètèkot, quelque part au nord, dans un lieu nommé… Tokosho !

Les épais nuages commencent à se morceler, et des rayons jaune d’or viennent lécher la jungle. À l’horizon, une impressionnante chaîne de montagnes aux pics acérés se profile. L’une des cordillères aperçues depuis l’espace. Située à la bordure ouest de la chaîne, notre destination se rapproche…

Tokosho est en vue ! C’est une faille importante dans une falaise, hérissée d’une multitude de crêtes pointues agglutinées, à la paroi abrupte, comme des coquillages aux rochers. Thomas s’approche, lorsque la pointe supérieure d’une crête s’évase ! Une créature s’en extirpe : un Solène qui s’envole pour venir vers nous ! Thomas lâche aussitôt les commandes, et la plate-forme s’immobilise en vol stationnaire… Le Solène n’est autre qu’Ètèkot. Par des gestes explicites de ses pattes antérieures, il nous invite à le suivre. Adam reprend les commandes, longe la muraille, et stoppe devant un promontoire en surplomb de la forêt.

« Bonjour à tous, craquette Ètèkot. J’espère que le maniement de votre équipement vous est maintenant familier. Repérez bien l’endroit… Sous cette corniche… se trouve… votre destination ! Suivez-moi ! » Il s’envole et fait demi-tour. Il repasse, sans s’arrêter, près des étranges habitations solènes, et poursuit son vol saccadé pour s’arrêter sur une nouvelle corniche en surplomb d’une clairière. Adam positionne la plate-forme devant la corniche…

« Voici votre point de départ. Lorsque vous serez prêts… vous descendrez au niveau de la clairière… et Lepte repartira avec votre moyen de transport. Elle vous retrouvera de l’autre côté. Votre mission est simple… Parvenir à destination… sans vous faire repérer ! Aucune averse ne devrait venir perturber votre équipement. Mais soyez prudents ! La jungle est agitée ! Vous n’avez qu’à suivre le flanc de la montagne… » Il prend son envol et s’éloigne.

« Bon ! Lepte, j’te passe les commandes, concède à regret Adam.

— Qu’est-ce qu’il voulait dire par… jungle agitée ? s’inquiète Jade qui fronce les sourcils.

Vous risquez de faire de mauvaises rencontres. Un avant-goût de votre prochaine partie de chasse ! Alors… soyez vigilants !

— Tu peux nous descendre ? On n’se fait pas repérer. O.K. ? »

Lepte descend l’engin au niveau de la clairière : une trouée colonisée par d’épaisses touffes d’herbe. J’embrasse Mel, avant de sauter au sol et d’enclencher le camouflage… Les camarades disparaissent un à un…

« Kabal ! » lance Lepte avant de remonter la plate-forme. Me voici apparemment seule dans cette clairière… Une clairière où l’herbe humide se tasse, s’écrase, sous mon poids… comme sous les pas des camarades… Des empreintes apparaissent, comme par magie, à chacun de leurs pas… Un fait important à garder en mémoire ! Comme l’apparition de nos empreintes sur sol mouillé… Je ne sens pas de menace immédiate, mais je devine d’inquiétantes présences éloignées. D’après le trajet que nous venons d’effectuer, je table sur une douzaine de kilomètres à parcourir. Une balade de quelque trois heures… si le terrain reste identique… Une promenade qui serait bien agréable sans cette moiteur étouffante.

La jungle solène se compose d’une armada de fougères arborescentes, et de quelques géants. Des arbres colonnaires, d’autres en forme de parasol. Et de magnifiques spécimens aux branches qui ploient sous un feu d’artifice de gigantesques bractées jaunes et corolles étoilées. De grosses lianes, à l’écorce aux nervures pourpre, s’élancent vers la canopée. D’autres retombent, luisantes de perles de glu…

Les végétaux surfent entre le végétal, l’animal et le minéral. Sur les roches poussent d’étonnantes rosaces rouge cramoisi à cœur grenat. Elles côtoient des boules de mousses aux fleurs blanches étoilées. Du lichen jaune safran s’étale comme de surprenantes étoiles velues. Et des colonies de tubes gris-vert jaillissent comme des vers de roche. Des champignons à l’aspect terreux, rocailleux, se dressent comme des petites pierres levées. D’autres, orangés, se nichent dans les replis de troncs tortueux. D’impressionnantes étoiles blanches, à cœur noir, poussent à la base de certains troncs. D’autres arborent des bulbes jaune-brun, difformes, à l’allure de batraciens couverts de pustules.

Les animaux ne sentent pas notre présence, ils ne se cachent pas. La faune locale offre un spectacle bigarré d’oiseaux multicolores aux chants curieux, de créatures qui sautent de branche en branche, et de fabuleux insectes. Je dois être attentive au moindre bruissement, au moindre battement d’ailes. À plusieurs reprises, je dois m’écarter, ou me baisser vivement, pour ne pas être heurtée.

La première heure est remplie d’images enchanteresses, mais la jungle s’épaissit… et plus nous avançons… plus les présences inquiétantes se rapprochent…

La résurgence d’une rivière souterraine nous barre le passage. Les eaux cristallines forment un profond bassin, avant de s’écouler en ruisseau.

« Et là ? demande Thomas. On fait quoi ?

Je vous aide à passer ? propose Adam.

Chut ! On longe la rive jusqu’à ce qu’on puisse traverser.

Mais on va s’enfoncer dans la forêt ! s’inquiète Éoïah.

Chut ! »

Et nous voilà à longer le ruisseau… nous enfonçant dans l’inconnu… au travers de broussailles piquantes, des fougères et des espèces de roseaux… J’ai la très désagréable impression de m’enfoncer dans le ventre d’une jungle affamée…

Et j’entends maintenant de terribles rugissements ! Des avertissements sans équivoque. Chaque pas me rapproche, nous rapproche ! du danger ! Aux pensées primaires se mêle la terreur ! Une peur panique, de la douleur, une intolérable souffrance ! Des créatures viennent de se faire attaquer !

« Désolé ! lance Mel. J’peux pas laisser faire.

Mel ! Chut !

Je suis… obligé d’intervenir !

Je viens avec toi ! annonce Jade.

Moi aussi ! ajoute Thomas.

Bon ! O.K. »

La végétation bruisse et s’écarte sur le passage de Mel qui court… vers le danger ! Deux autres sillons se dessinent, Jade et Thomas. Fortement contrariée, je leur emboîte le pas, et cours… pour tomber sur une scène de chasse impitoyable : trois ibarps, trois ! ont attaqué un groupe de primates aux yeux globuleux orange. Sous les regards terrorisés des créatures perchées sur les hautes branches, les ibarps s’acharnent, à coups de griffes et de mâchoires, sur deux malheureuses créatures au sol.

Lassé par l’indolence des cadavres, l’un des monstres s’accroupit… Il s’apprête à bondir vers les primates épouvantés… lorsque Mel stoppe son camouflage et siffle pour attirer l’attention !

« Hep ! Par ici ! » Les trois monstres, surpris, s’observent un instant, avant de foncer tête baissée vers leur nouvelle proie ! Mel réenclenche son camouflage et disparaît… Jade apparaît à quelques mètres. Les ibarps se figent… le temps de changer d’objectif.

Jade, campée une jambe en avant, a déjà levé les deux mains qu’elle secoue d’un geste vif ! Un flash accompagne un claquement sec de détonation électrique ! Dans un crépitement d’étincelles, les trois ibarps tombent aux pieds de Jade, inanimés et fumants ! Une odeur de chair brûlée vient dominer les senteurs entêtantes de la forêt. Mel redevient visible.

« Merci… J’sais pas c’que j’aurais fait. » Il hésite, l’air gêné.

« Nous vous offrons un moment de répit, ajoute-t-il à l’attention des primates. Prenez garde à vous ! »

Cinq Solènes apparaissent autour de nous. Ètèkot est l’un d’eux.

« Bon ! Pour la discrétion, c’est raté, regrette Mel.

Vous avez échoué ! annonce Ètèkot.

Eh ben… tant pis ! réplique Mel. C’est pas grave. Entre sauver des vies… et m’balader sans m’faire repérer… moi… j’hésite pas une seconde ! Et j’recommencerai s’il le faut ! Chacun ses priorités ! Je n’regrette rien !

Ta franchise t’honore. Poursuivez votre mission », ajoute Ètèkot, avant de disparaître avec ses congénères. Je reste… interloquée par sa décision. Une décision sage… et juste.

Avant de réenclencher les camouflages, nous franchissons la rivière avec l’aide d’Adam…

Nous cheminons vers l’amont… jusqu’à retrouver la paroi rocheuse. Et le reste du parcours se passe sans incident. Arrivés sous la plate-forme, nous redevenons visibles… et nous formons le cercle, avant de réenclencher les dispositifs… et monter grâce aux pouvoirs d’Adam… Lepte n’est pas surprise de nous voir apparaître à ses côtés. Au courant de notre incartade, elle considère que notre mission n’en est pas moins… un succès !

Avant de rentrer, nous choisissons de repasser par Tokosho. Et c’est Jade qui prend les commandes. Elle longe la falaise… et, la cité en vue, une cité toujours aussi déserte… remonte lentement la faille où sont concentrées les étranges habitations coniques… Uniformes, elles ne révèlent aucune ouverture apparente. Il n’y a ni place ni ruelle, aucun autre accès que par les airs…

Perplexes, nous reprenons la direction d’Okozbek… La seconde moitié du trajet se déroule sous une pluie diluvienne… et c’est… trempés… que nous retrouvons les Opiriens, les Kylèniens et les Éthaïres rassemblés à préparer le dîner en musique.