Chapitre 4-23

Ève

Que l’on se sépare ne m’enchante pas vraiment, mais je n’ai pas le choix. Nous sommes cinq et nous marchons à la queue leu leu dans la jungle. La faune et la flore sont exceptionnelles, mais je n’ai pas le cœur à l’observation. Je préfère me concentrer sur les dangers potentiels, comme ces ombres fugitives aperçues entre les arbres, qui ne sont, en fait, que d’innocentes créatures apeurées. Je ne peux m’empêcher de me préoccuper de la sécurité de tous, même si nous sommes protégés par les Opiriens et les Kylèniens.

La forêt s’éclaircit. Nous arrivons sur un promontoire, au bord d’un vallon abrupt. La vue, sur le plateau forestier, et le canyon en contrebas, est époustouflante ! Le ciel, partagé entre nuages sombres et éclaircies, est sillonné par de grands oiseaux majestueux.

Mel m’agrippe brusquement l’épaule et me fait sursauter. Il siffle, les yeux exorbités. Il vient d’être déséquilibré par une roche qui s’est effritée sous ses pieds.

« Wow ! J’ai eu chaud !

Nous descendons ! Nous devons nous rapprocher du torrent, annonce une Opirien.

Gaffe ! Ça glisse ! » réplique Mel. Les deux Opiriens passent devant, et parcourent la moitié du dénivelé… en quatre bonds successifs ! La Kylènien en fait autant ! Mel se gratte la gorge avant d’entamer la descente… Je le suis. Nous descendons prudemment, le dos collé contre la paroi, aidés des rares anfractuosités qui se désagrègent sous notre poids… Et nous les rejoignons, les mains moites, la respiration heurtée, tandis qu’elles patientent calmement sur une étroite saillie.

Un torrent, que nous devinons à travers le feuillage, bruisse en contrebas. Je sens la présence de nombreux ibarps tapis sous les frondaisons. À la demande de la Kylènien, nous sortons nos yortalks… Les engins repèrent deux regroupements voisins. Un premier attroupement de dix animaux, un second de quatorze, et deux taches lumineuses qui indiquent la présence de deux terriers.

À la requête de la Kylènien, je pointe l’intégralité du premier troupeau… Mel choisit dix cibles du second groupe… D’un geste sec, comme esquissé par la Kylènien, nous lançons nos deux armes… Les yortalks sifflent et s’élèvent… avant de plonger vers les bas-fonds… Des flashes bleutés jaillissent sous les branchages, accompagnés de terribles gémissements brefs ! La surprise est totale ! ils ne comprennent pas ce qui leur arrive.

« Restez à couvert ! » ordonne une Opirien. Elle bondit vers le torrent ! Sa congénère la suit, et la Kylènien disparaît à son tour derrière le rideau végétal… Des rugissements sauvages retentissent. L’effet de surprise passé, je ne ressens plus que fureur et rage !

Mel s’avance pour suivre du regard le retour de nos yortalks. Il se penche un peu trop… et provoque un nouvel éboulement qui lui fait perdre pied ! Il bat frénétiquement des bras pour retrouver l’équilibre ! je lui tends une main par réflexe ! mais c’est trop tard ! Mel glisse ! L’éboulement attire l’attention d’un ibarp que j’entrevois en contrebas. Il lève la tête… et nos regards se croisent : derrière ses yeux jaunes se cache un féroce prédateur ! C’est Mel qui l’intéresse ! L’ibarp le suit du regard… et se déplace par bonds latéraux. Il claque férocement des mâchoires ! attendant que la malheureuse proie, qui entame un roulé-boulé, lui tombe dans le bec ! Mel va être déchiqueté par le monstre ! Un sentiment de terreur absolue m’envahit ! Je crois que je crie…

Une étrange sensation me gagne, comme si le temps venait à s’arrêter… Le paysage se fige… il ondule, doucement… puis se courbe autour de l’ibarp…

Tout se concentre brusquement sur l’animal ! qui explose littéralement devant mes yeux ébahis ! alors que Mel poursuit son roulé-boulé… Il rebondit sur les rochers, avant de plonger dans le torrent ! dans un gros “plouf” ! à peine couvert par les rugissements des combats au corps à corps. Je ramasse instinctivement mon yortalk, avant de descendre rejoindre Mel.

Il n’a pas souffert de la chute, le bouclier l’a protégé. Il est juste sonné… et trempé ! Je peux rassurer les compagnons, inquiets d’avoir ressenti ma terreur.

Je retrouve Mel au beau milieu du torrent, adossé, penaud, contre un grand rocher rond, de l’eau jusqu’à la taille ! Une eau rougie par le sang provenant de l’amont ! Je saute vers lui.

« Tu m’as fait peur ! » Je l’entoure de mes bras protecteurs… et sens couler des larmes de soulagement.

« Oui… Wow ! Sacrées sensations ! J’te dis pas…

— Y avait de quoi !

— Et ça tourne encore !

— Tu voulais ? expérimenter le bouclier ?

— Ah ! Ah ! Ah ! Ben voilà… C’est fait ! Bon… On y va ?

— Allons-y ! »

Nous remontons sur la berge… au retour de nos trois guides.

« Mon yortalk ! s’exclame Mel. Mince ! J’l’ai perdu !

Que s’est-il passé ? demande la Kylènien.

J’observais le retour des yortalks… lorsque… j’ai glissé ! et j’suis tombé !

 ? es-tu tombé ? questionne la Kylènien.

Dans le torrent.

Eh bien cherche-le… à l’endroit où tu as atterri. »

Mel et moi, nous retournons dans l’eau… Un seul regard suffit, l’engin, devant nous, scintille au fond du torrent. Nous sortons de l’eau, lorsque la terre se met à trembler !

Un bruit de détonation nous parvient. Jade et Thomas nous annoncent l’achèvement de leur mission. Je n’ai pas besoin du yortalk pour deviner que la nôtre n’est pas terminée. Les adultes exterminés n’étaient pas seuls. Je sens les petits qui guettent… tapis dans deux terriers distincts.

Il nous reste à remonter le courant et localiser plus précisément les deux nids. Une deuxième déflagration nous informe que le groupe d’Adam et Éoïah a également rempli son objectif.

Le premier nid est repéré sur notre gauche, une crevasse bien au-dessus de nos têtes. Près de l’entrée, dans l’ombre, deux petits montent la garde. La Kylènien retire un bâtonnet de sa ceinture. Elle le dévisse… et le revisse tête-bêche. L’engin clignote aussitôt d’une lueur verte. J’imagine qu’il s’agit d’un engin explosif.

Elle le jette en visant le rebord de la fissure. L’un des petits bondit sur le bâtonnet ! il l’avale d’un coup sec ! avant de se réfugier dans son antre…

« Eh bien bon appétit ! » lance Mel qui grimace. Nous remontons le torrent d’une quinzaine de mètres, avant que la Kylènien ne déclenche l’explosion… Dans un bruit assourdissant, un geyser de flammes surgit de la faille ! Un flot de matières sombres est projeté contre la paroi d’en face… et les nombreux éboulis retombent avec fracas dans le torrent !

En amont, quatre petits ibarps affolés jaillissent du second nid. Ils détalent ! ils s’enfuient vers le fond du canyon ! La Kylènien empoigne son yortalk des deux mains, elle pointe vivement l’air devant elle et lance l’engin ! Les lasers de l’appareil décapitent net les quatre animaux ! et le yortalk retourne sagement au pied de sa maîtresse… qui arme un second explosif qu’elle catapulte au fond de la seconde crevasse.

Nous redescendons vers l’aval, et nous franchissons les éboulis qui ont momentanément coupé le torrent. Une future retenue d’eau se remplit doucement. Nous sommes près de l’endroit où j’ai rejoint Mel, lorsque la seconde charge explose.

Nous venons, à notre tour, d’achever la mission. Il nous faut maintenant remonter la paroi schisteuse. Nos guides dégainent de petits instruments laser et entaillent horizontalement la roche… Elles forment les marches d’un escalier grossier qui nous permet l’escalade de la falaise.

Et nous marquons une pause méritée en haut du promontoire… Le panorama est extraordinaire. Un monde perdu, sauvage et merveilleux… La boisson énergisante des Opiriens est fruitée, sirupeuse, et étonnamment désaltérante.

Et nous reprenons le chemin… un sentier tracé dans la jungle par nos guides…