Ce que je ressens est inhabituel, confus… mais il y a de l’angoisse… de la peur… et de la souffrance ! Une terrible souffrance ! Je sens la présence de plusieurs créatures tourmentées… mais je n’arrive pas à les localiser précisément. Même les yortalks n’y arrivent pas. Et pourtant, elles sont là… tout près ! j’en suis certaine ! et elles ont besoin de notre aide. Leurs ondes cérébrales m’arrivent par bribes étiolées, assourdies, étouffées, comme englouties, immergées ou enterrées… Mais survoler la ville déserte ne m’apporte rien de plus.
Et j’ai soudain une révélation ! Comme un rayon de soleil qui, tout à coup, percerait les nuages. Ou plutôt deux rayons de soleil ! car je perçois deux fréquences ! claires et nettes.
« Stop ! » Je crie, avant de jeter un regard sur le yortalk. Deux points bleus viennent d’apparaître.
« J’les sens aussi, m’informe Mel. Et j’les vois !
— Moi aussi, poursuit Thomas.
— Et moi ! » complète Jade. Ils viennent de sortir du complexe métallurgique de gauche ! Et les autres y sont également. Leurs pensées sont confuses, nébuleuses… ils délirent.
« Adam ! Direction… le complexe de gauche !
— C’est parti ! »
Deux petits êtres bipèdes, d’un mètre, un mètre vingt, qui boitent et avancent par à-coups, traînent un cylindre cuivré, creux, pratiquement aussi grand qu’eux. Je devine, à leur silhouette râblée, courtaude, et leur peau sombre, qu’il s’agit de deux Oraks. Leur allure générale correspond à l’image interceptée dans l’esprit de Lepte.
« Je fais quoi ? demande Adam, alors que Mel et Thomas me lancent un regard interrogateur.
— Tu te places derrière eux… et tu les suis.
— O.K., répond Adam qui entame une trajectoire courbe pour venir se positionner derrière les Oraks.
— Wouah ! lâche Jade. Vous avez vu leurs bras ? Et leurs jambes ? Ouille, ouille, ouille ! » Leurs bras, comme leurs jambes, sont couverts de plaies non cicatrisées. Je ressens leur douleur, tirer le cylindre est un véritable calvaire. Ils parlent à voix basse, d’une petite voix sourde, caverneuse, au timbre guttural. Les pensées associées sont claires, précises et aisément compréhensibles : « J’en peux plus. J’vais pas y arriver.
— Si ! Tu vas y arriver ! On va y arriver ! Tous les deux ! Oh là là ! Moi non plus, j’en peux plus !
— C’est trop lourd ! Et c’est trop loin !
— Courage ! Pense aux autres ! Oh là là !
— J’fais qu’ça ! Je sais ! Je sais ! Sans nous, ils mourront de faim. S’ils ne meurent pas avant. Comme les autres…
— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Thomas.
— Ben… Je pense qu’on doit intervenir… et les aider !
— Mais ! C’est interdit ! Normalement, ajoute Éoïah avec une grimace d’hésitation.
— Les interdits sont faits pour être transgressés… ou contournés. Non ? interroge Mel.
— Alors ? Qui pense comme moi ?
— Moi, moi, moi, moi, répondent tour à tour, Mel, Jade, Thomas et Adam.
— D’accord. Moi aussi. On n’peut pas les laisser comme ça.
— Lepte ? Lepte ? T’es là ? Tu nous reçois ?
— Oui, je vous reçois. Parfaitement. Je suis juste au-dessus.
— T’as entendu notre petite discussion ?
— Oui.
— Et t’en penses quoi ?
— Je n’ai pas à penser. Vous avez votre libre arbitre. Vous seuls êtes décisionnaires du parcours que vous allez suivre. Faites ce que bon vous semble…
— O.K. ! Merci ! Bon ! Y a pas à hésiter, on entre en contact ! Non, Thomas, pas de précipitation ! Ils sont déjà assez mal en point. On n’va quand même pas… en plus, les terroriser. J’vais préparer le terrain. J’entre en contact… et j’vous préviens quand vous pouvez me rejoindre. O.K. ? Adam… tu vas me descendre discrètement derrière eux… Et j’enclencherai mon camouflage avant d’atterrir. » Je m’approche du rebord. « C’est bon, tu peux y aller. » Je fais un pas dans le vide… et Adam me retient… et m’entraîne dans une lente descente… J’ai la main au-dessus du disque noir, prête à enclencher le camouflage, mais les deux malheureux devant moi ne se retournent pas. J’effleure le disque noir avant de toucher le sol, et je me rapproche furtivement de quelques pas… Mes empreintes sont visibles dans la poussière.
« Je peux vous aider ! » Ils s’immobilisent aussitôt, avant de se retourner. Je ressens de la stupéfaction… de la crainte… du doute.
« T’as entendu ? J’ai rêvé ou quoi ?
— Oui. Je peux vous aider ! C’est ça ?
— Oui. Bizarre.
— N’ayez pas peur… Je viens pour vous aider.
— Là ! T’as entendu ?
— Oui. Mais j’vois rien. Elle vient d’où cette voix ?
— J’sais pas. Elle est dans ma tête.
— Dans la mienne aussi. Qui ? Qui est là ?
— Je m’appelle… Ève… Je suis… étrangère… Je venais… visiter la ville… La ville… Mais où est-elle ? Où est la ville ? Et que s’est-il passé ? Je vous vois… si malheureux !
— Tu nous vois ? Mais nous on n’te voit pas ! T’es où ? demande l’un d’eux qui tourne la tête de tous côtés.
— Fermez les paupières ! » Je désactive le camouflage. « Et rouvrez-les ! » Une terreur sans nom les envahit lorsqu’ils m’aperçoivent ! Ils lâchent le cylindre et se réfugient dans les bras l’un de l’autre !
« Pitié ! On n’a rien fait de mal ! » crie l’un d’eux qui me fixe de ses gros yeux noirs. Le second a vu en moi un démon ! Persuadé que sa dernière heure est arrivée, il cache sa tête dans ses deux mains et se blottit contre la poitrine de son congénère.
« Mais ? Je n’vous veux aucun mal ! » J’écarte les bras, les paumes tendues. « Bien au contraire ! Je veux vous aider !
— Tu parles dans ma tête ? » demande le premier. Le second se retourne timidement, il écarte ses deux mains aux quatre doigts boudinés et risque un œil dans ma direction.
« Et tu n’ouvres pas la bouche ? ajoute-t-il, submergé par l’incrédulité, le doute.
— Oui… Je parle dans vos têtes… et je lis vos pensées. Comme ça… vous me comprenez… et moi… je vous comprends. »
Leurs craintes, leurs appréhensions, leur scepticisme, se transforment en une espèce d’émerveillement. Le second se détache petit à petit de son camarade, et tous deux restent ébahis, fascinés, les bras ballants, ne sachant que dire, que faire, que penser.
« Je suis ici pour vous aider… Alors, qu’alliez-vous faire… avec ce cylindre ?
— C’est pour pêcher.
— Pêcher ? Dans le fleuve ?
— Non ! Dans le sable.
— Dans le sable ? Le sable de la baie ? Mais c’est loin !
— Ben oui.
— Et vous êtes blessés !
— Oh ! Nous… c’est pas grave.
— Pas grave ! Mais vous n’pouvez pas rester comme ça ! Vos plaies vont s’infecter ! Il faut vous soigner !
— Après… Après… Les autres… c’est pire !
— Les autres ? Quels autres ?
— Nos amis. Leurs blessures sont plus graves ! Bien plus graves. Et ils ont faim ! Si on n’va pas leur chercher à manger… alors ils mourront. Ils mourront de toute façon… et nous aussi…
— Et vos amis ? Ils sont dans le complexe ?
— Le quoi ?
— Là-bas ! » J’indique la direction des rectangles sombres.
« Oui.
— N’est-ce pas plus urgent d’aller les soigner ?
— J’ai trop faim ! On n’a rien mangé depuis hier… Il faut qu’on prenne des forces !
— Bon ! Alors, allons vite pêcher ! Mais avant… promettez-moi de ne pas avoir peur…
— Peur ? Pourquoi ? De quoi ?
— Je ne suis pas seule. Moi aussi, j’ai des amis. Ils vont venir nous aider. D’accord ?
— D’accord.
— Mel, Thomas, vous avez entendu ? Venez me donner un coup de main. Adam, tu nous suis discrètement.
— On arrive, m’annonce Thomas.
— Fermez les paupières ! » Le temps que Mel et Thomas apparaissent. « Vous pouvez les rouvrir… Voici Mel, mon ami… et Thomas, mon frère. »
Passée la stupéfaction, le plus grand prend la parole : « Aerthöl. Stölar, ma sœur.
— Moi c’est Mel. Vous êtes blessés ! On va vous soigner !
— Pas maintenant. On n’a pas le temps ! Il faut qu’on aille chercher à manger ! reprend Aerthöl.
— Bon… Si c’est l’estomac qui prime ! Alors, allons-y : à cette pêche ! Non, non, non ! laissez ça ! on s’en occupe. Thomas ! ajoute Mel devant le cylindre, d’une voix qui fait aussitôt sursauter les deux Oraks. Prends un bout, j’prends l’autre.
— Pardon ! » Mel ne s’est pas rendu compte de son impair. « Nous parlons aussi avec la bouche. Mel et Thomas vont porter le cylindre. Montrez-nous le chemin… Nous vous suivons.
— C’est par ici, annonce Aerthöl qui entame la marche d’un pas lourd et boiteux. Enfin… je crois.
— T’es sûr ? demande Stölar, le doute à l’esprit.
— Pas trop, ça a tellement changé !
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
— Les monstres ont tout emporté !
— Les monstres ?
— Oui, réplique Aerthöl, l’air sombre.
— Mais quels monstres ?
— Les monstres du ciel ! » chuchote Stölar. Elle jette un regard apeuré vers les cieux.
« Il sert à quoi le cylindre ? intervient Thomas qui, visiblement trop occupé à porter l’objet, ne suit pas la conversation. Il est vachement lourd !
— C’est pour empiler les alodras, répond Aerthöl.
— Ah ! s’exclame Thomas. Les alodras ! Alors, c’est à la pêche aux alodras qu’on va ? Et c’est quoi ? les… alodras ?
— Ben ? Des coquillages ! On va pêcher des coquillages. Comme quand les monstres sont arrivés.
— Et c’était quand ? Il y a longtemps ?
— Mmm… Un, deux, trois, quatre. Il y a quatre jours.
— Oui… c’est ça, confirme Stölar.
— Quatre jours ! s’écrie Mel. Mince ! On aurait p’t-être pu empêcher ça.
— On n’en sait rien. Et comment ça s’est passé ? Tu peux nous raconter ? »
Aerthöl s’arrête pour réfléchir, il cherche à mettre de l’ordre dans ses idées.
« On ne doit pas s’arrêter ! intervient Stölar. On est pressés !
— Tu peux nous raconter c’qui s’est passé en marchant.
— C’est vrai, pense Aerthöl qui reprend sa marche boiteuse. Bon… C’était le matin… et la mer était retirée… loin ! Avec ma sœur, on avait décidé d’aller à la pêche.
— Avec le cylindre ? coupe Thomas qui grimace.
— Non, réplique Stölar.
— Avec notre filet, comme d’habitude.
— Alors il est où votre filet ? » reprend Thomas. Excédée, je m’interpose : « Thomas ! laisse-les parler ! Sinon on n’va pas y arriver.
— O.K., O.K., grande sœur ! J’la ferme.
— Le filet a été emporté ! Comme tout le reste ! Tout a été emporté. On était tous les deux dans la vasière… là où on trouve de gros alodras. Tout seuls… enfoncés dans la vase jusque-là… il indique le genou, et j’avais mal aux yeux à cause d’Aporéa… Aporéa qui s’est caché d’un coup ! J’ai levé la tête… et j’ai vu ! » Il frissonne. « Je les ai vus ! Des gros nuages noirs qui remplissaient le ciel ! On était le matin… et pourtant la nuit arrivait ! Mais pas la vraie nuit ! Et des lumières bizarres ont traversé les nuages… Y en avait partout ! Elles se sont mises à tourner… à tourner… à tourner de plus en plus vite ! Elles devenaient de plus en plus fortes… et c’était beau ! On regardait… on n’avait même pas peur ! Elles se sont rejointes pour former… un tourbillon brillant… et là… j’ai entendu un grand cri ! Terrible ! Qui n’en finissait pas ! La lumière est devenue brûlante… et tout s’est mis à trembler ! Tous nos bijoux des bras, des jambes, étaient dressés et tendaient la peau ! Ça faisait mal… très mal… très très très mal ! Ils tiraient tellement fort… qu’ils nous sortaient de la vase ! En même temps, j’ai vu le filet décoller… Et j’ai cru qu’on allait s’envoler ! Au loin, j’voyais tout plein d’trucs brillants qui montaient vers la lumière… Nos bijoux ont arraché la peau pour s’envoler… et on est retombés dans la vase ! Les bras, les jambes… ça brûlait… mais j’ai pas fermé les yeux ! J’ai pleuré… et j’ai regardé ! Les toits qui s’envolaient… les murs des maisons qui se soulevaient ! Tout était aspiré… arraché ! avalé !
— Wouah ! lâche Thomas.
— Et le hurlement s’est arrêté d’un coup… en même temps que la lumière. Les nuages se sont évaporés… et Aporéa est revenu. On est rentrés… en pleurant tous les deux… On appelait Maman, Papa, mais il n’y avait plus personne… Ils avaient disparu ! Ils avaient été emportés ! Et il n’y avait plus de maisons… À la place, il n’y avait plus que des tas de terre… La ville entière avait disparu ! Il ne restait que les fonderies. Les monstres ne les avaient pas touchées. Alors on est allés là-bas… et on a trouvé les survivants… Seulement neuf… et dans quel état ! Ils étaient plus vieux que nous… alors ils avaient plus de bijoux ! Et pas seulement sur les bras, les jambes… mais sur tout le corps ! Dont le visage ! Et tous leurs bijoux avaient été arrachés ! Cinq sont morts… il n’y a plus que quatre survivants. Maintenant, peut-être moins…
— Vos bijoux ? Ils étaient en métal ?
— Oui.
— Et les maisons ? poursuit Mel.
— Aussi.
— Waouh ! s’exclame Thomas. Un champ magnétique !
— Eh, Thomas ! Tous les métaux ne sont pas sensibles à l’attraction magnétique, remarque Mel. T’as oublié ?
— Non… Comme ce cylindre !
— Est-ce qu’il s’est passé… quelque chose d’étrange les jours avant la catastrophe ? Quelque chose d’inhabituel… Une visite ? Un problème ? Quelque chose qui contrariait vos parents ?
—… Non. Non, je n’vois pas.
— On n’apprendra rien de plus. Vous connaissez d’autres villes ?
— Non. Oherdhöl sûrement ! Mais un des survivants, oui !
— D’accord ! Adam ! Priorité numéro un ! Trouver les survivants ! Éoïah, tu vas être mise à contribution ! Je te demande d’essayer de soigner les blessés, un certain Oherdhöl en particulier.
— J’ai entendu, j’ai compris.
— On y va ! On les localise, on entre en contact… et on les soigne ! C’est ça ? questionne Adam.
— C’est ça ! Et ça urge ! On vous rejoint après notre pêche. On reste en contact. O.K. ?
— On est partis ! » termine Adam.
