Je n’ai pas attendu la fin de la conversation pour démarrer la plate-forme et la diriger vers le “complexe”… Le bâtiment que j’ai sous les yeux n’a pas l’allure d’une fonderie. On s’attendrait plutôt à découvrir des réseaux complexes de canalisations, de tuyères, des dômes, des hautes cheminées… alors que les formes sont simples, épurées, et le toit, plat, n’est qu’un immense treillis grillagé. À l’observer de plus près, je remarque que le grillage est formé par un assemblage d’alvéoles octogonales. Les parois, des masses sombres, métalliques, de bardages à contreforts verticaux, possèdent de nombreuses ouvertures d’où sortent d’étranges tronçons de barres métalliques recourbées vers le haut.
L’endroit semble désert, abandonné, mais la fonderie est en parfait état apparent. Ce qui renforce l’aspect anormal, macabre même, des lieux. Je survole le bâtiment… avant de virer vers le secteur d’où sont apparus les deux Oraks. Jade a sorti son yortalk et le consulte… l’air grave : « Je n’ai pas quatre… mais trois signaux. Ils sont intermittents, et pourtant tout proches. Adam ! tu y es ! Gare-toi par ici. »
L’une des ouvertures, un grand carré sombre, n’est qu’à quelques mètres. Je glisse l’index sur le pavé tactile pour m’en approcher, et relève les mains des commandes. J’empoigne Jade d’une main, Éoïah de l’autre, et nous descendons… Une fine couche de poussières recouvre un revêtement granuleux de graviers gris agglomérés dans une résine noire.
Nous enclenchons le camouflage, avant d’entrer dans l’étrange édifice… incommodés par une forte odeur de putréfaction. J’imagine que nous pénétrons dans la tanière d’un fauve, ou l’antre de quelque monstre sanguinaire… La puanteur de cadavre est insoutenable. Une pestilence de mort… Nous sommes, hélas, sur le bon chemin…
Je ne ressens aucune pensée cohérente, aucune association d’idées, juste des suites décousues, confuses, d’images terribles… Des flashes de la tragédie vécue. D’épouvantables regards désespérés de créatures bardées d’anneaux et de broches métalliques aspirées dans les airs. Je les vois lutter vainement contre leur misérable sort, battre l’air, mouliner des bras, des jambes, comme s’ils voulaient redescendre…
Et chaque pas nous ensevelit vers des ténèbres plus profondes. Mes yeux s’habituent doucement à l’obscurité. Hélas, pas mes narines ! À l’infection, s’ajoutent des relents ammoniaqués d’urine et d’excréments… Le passage mène dans une grande salle obscure, où je devine les formes de grosses machines.
« Adam ! Éoïah ! J’les ai trouvés ! annonce Jade dont la silhouette sombre apparaît. Pas besoin de camouflage. » J’effleure le disque lumineux. Éoïah, tout près, une main couvrant le nez et la bouche, me tend son autre main, sa main que j’accepte avec grand plaisir.
« Ici ! » précise Jade. Elle s’est agenouillée et de petites étincelles bleues, qui jaillissent au bout de ses doigts, éclairent plusieurs corps allongés près d’elle. Nous nous rapprochons et nous les observons un à un… cherchant leur pouls, auscultant leur respiration… Ils sont neuf, de la même espèce, des Oraks visiblement plus âgés que les deux gamins partis pêcher. Leurs blessures, leurs mutilations… sont effrayantes… Les chairs de leurs membres ont été arrachées ! Leurs poitrines, leurs dos, leurs visages, sont diversement estropiés… Et quatre d’entre eux sont… méconnaissables : la peau de leur visage est déchiquetée et leurs globes oculaires sont presque à nu ! Ils ont été scalpés ! et le crâne se devine sous une bouillie sanguinolente de chair et de sang séché… Trois Oraks sont en vie. Ils respirent faiblement, en râlant, mais ils respirent ! la bouche béante… les yeux exorbités et rouges… Le plus grand a perdu le nez, les joues, les oreilles… et je ne parle pas des mutilations de ses membres ! Les deux autres sont plus petits, deux adolescents, ou deux jeunes adultes.
« On les a trouvés ! Neuf Oraks ! Mais il n’y a que trois survivants.
— Oherdhöl est-il parmi eux ? demande Ève.
— Aucune idée. Les trois sont inconscients. Éoïah va s’occuper d’eux… Et moi, j’vais isoler les six cadavres.
— J’vous explique pas l’odeur, ajoute Jade.
— Au fait ! En ce moment, vous êtes avec deux gamins.
— J’l’avais deviné, réplique Ève. Et les trois Oraks en vie ? Des gosses ?
— D’après leurs tailles, leurs morphologies… enfin… c’qu’il en reste… je dirais un adulte et deux ados.
— Bon ! Tâchez de n’pas les perdre !
— On fait c’qu’on peut ! lance Jade. Du travail d’équipe. Je cautérise, et Éoïah…
— J’arrange au mieux, coupe Éoïah. Mais je n’garantis rien.
— O.K., reprend Ève. Merci. Je sais qu’vous faites pour le mieux. Essayez d’les garder en vie jusqu’à c’qu’on arrive, j’vous donnerai un coup de main. »
J’entasse les six dépouilles près du passage, puis Jade et moi nous disposons les trois blessés autour d’Éoïah. Je laisse Jade et Éoïah soigner les Oraks, et sors les cadavres… Ne connaissant pas les coutumes oraks, je choisis de les aligner les uns à côté des autres…
Ensuite, je vais jeter un coup d’œil aux alentours… Trois poutres métalliques, tordues vers le haut, jaillissent de l’ouverture voisine. Ce sont de rails, sur lesquels sont engagés de gros wagonnets. La grande plaque miroitante qui surplombe l’ouverture… me donne une idée. Je vais la déplacer pour la positionner de manière à éclairer notre corridor. Je prends une bonne inspiration… et focalise mon attention sur la plaque… qui n’est pas scellée, mais retenue par deux rails. Je suis tout de même surpris par son poids ! la pesanteur de Torakis ! Elle est à peine sortie des rails, qu’elle se met à louvoyer dangereusement… Instable, elle cherche à se tordre, à vriller. Ma concentration doit être extrême pour ne pas l’endommager. Je choisis de la poser doucement sur la tranche… pour ensuite la faire glisser jusqu’à l’ouverture… Au bon endroit, il ne me reste qu’à plier ses extrémités pour qu’elle se maintienne penchée à l’angle adéquat.
Jade sort de la fonderie, la tête penchée, le bras devant le visage pour se protéger de l’éblouissement. La bouche grande ouverte, elle inspire de profondes goulées d’air et agite les mains en éventail.
« Pouah ! Ça pue là-dedans !
— On peut essayer de désinfecter ? De nettoyer ?
— J’peux essayer. » Nous prenons de profondes inspirations… avant de retourner près d’Éoïah.
« Je vais déjà griller ça », annonce Jade qui s’accroupit. Elle agite une main d’un coup sec ! Et l’onde bleue produite se propage… Elle jaunit au contact des souillures qu’elle brûle jusqu’à la désintégration.
« Pause ! J’en peux plus ! » Le regard d’Éoïah est vide, éteint.
« Il faut que j’prenne l’air… Aide-moi, s’il te plaît ! » Elle me tend les bras. Je l’aide à se relever… et la retiens par la taille pour éviter qu’elle ne s’effondre ! Je la soutiens jusqu’à l’extérieur.
« Tu vas tenir le choc ?
— Bien sûr ! Il le faut ! En tout cas… ça fait du bien de prendre l’air ! J’ai soif, t’as de l’eau ?
— Je vais t’en chercher ! » Je l’aide à s’asseoir contre le bardage, et, sans m’aider du bracelet de guidage, remonte planer vers la plate-forme. J’attrape un bidon de liquide nutritif dans mon sac, et redescends. Éoïah en avale une si grande gorgée qu’elle se met à tousser. La respiration à peine rétablie, elle se relève pour retourner à la tâche. Je l’accompagne… et l’aide à s’asseoir en tailleur contre la tête de l’adulte Orak… Elle pose ses mains sur les tempes du blessé…
*
Une petite heure s’écoule, avant qu’Ève ne nous annonce qu’ils prennent le chemin du retour. Un bon quart d’heure plus tard, peut-être une demi-heure, la lumière de l’extérieur est brusquement éclipsée : Ève nous rejoint.
« Nous voilà ! Alors ?
— Il faut laisser les blessés se reposer », répond Jade. Ève acquiesce d’un hochement de tête et rejoint Éoïah. Elle s’assoit derrière elle… et pose les deux mains sur les épaules d’Éoïah.
« Mais allez-y ! insiste Thomas qui communique avec les deux jeunes Oraks. Ils ne vont pas vous manger ! » Je sens une certaine confusion, et une vive angoisse, lorsqu’ils entrent à leur tour.
« Je m’appelle Adam.
— Et moi, Jade, sa sœur. Et là-bas… c’est Éoïah. Elle soigne les blessés. » Ils se taisent, intimidés, à juste titre, par notre présence envahissante.
« Trois ! Plus que trois, pense Aerthöl.
— Oherdhöl est-il parmi eux ? demande Ève.
— Oui ! C’est lui ! répond-il en désignant l’adulte.
— Ils sont faibles… mais nous allons les sauver, répond Ève. Ils garderont de méchantes séquelles, mais ils survivront.
— Wouah ! soufflent en chœur Mel et Thomas. Pas fâché d’arriver ! » lâche Thomas. Tous deux soupirent en posant le tube qui laisse échapper quelques coquillages entrouverts. Des bivalves, flabelliformes, de la taille d’une main.
« Alors ? Ces coquillages ? poursuit Thomas. Qu’est-ce qu’on en fait ? On n’a quand même pas fait tout c’chemin pour rien ?
— Montre-moi ça, réclame Jade.
— Tiens ! Un alodra ! »
La coquille, beige-jaune, est striée de bordeaux et piquetée de brun noir. À l’intérieur, une noix jaune est entourée d’une membrane gluante couleur pêche et dentelée de noir.
« Tu ? nous prépares quelques grillades ? demande Ève à Jade. On les a nettoyés. Ils sont prêts à cuire. Stölar, Aerthöl, vous devez prendre des forces. Vous allez manger… et après… nous vous soignerons. »
La dégustation réconfortante terminée, la coopération d’Ève permet à Éoïah de récupérer rapidement et de retrouver le sourire. Il lui faut quand même plus de deux heures avant de stabiliser les délires de l’adulte qui revit en boucle la tragédie…
Une scène qui se répète et qui débute dans une atmosphère ouatée… Un paysage aride, rocheux, montagneux, défile sous un ciel pastel… Oherdhöl est en compagnie d’un autre adulte Orak. Ils sont gais, ils plaisantent. Ils voyagent sur un petit moyen de transport à ciel ouvert, qui remonte lentement le flanc escarpé d’une colline… C’est un simple wagonnet qui suit un rail unique. Un col apparaît, puis une plaine avec, au loin, l’océan… Une brume légère voile l’horizon. L’astre stellaire est bas, le ciel dégagé. Leur véhicule amorce la descente… et une ville se présente. Un défilé de constructions métalliques qui quadrille les bords d’un estuaire : la ville disparue ! Alors que le wagonnet entame une courbe plongeante… le ciel se métamorphose subitement ! Dans un déchaînement de forces extraordinaires, d’épais nuages menaçants, surgis de nulle part, et illuminés de fabuleuses lueurs jaunes, envahissent l’espace… Les lumières prennent vie ! Elles s’animent de mouvements rotatifs indépendants… mais un tourbillon naissant les entraîne, accélérant leurs rotations dans un maelström infernal éblouissant ! Et tout se passe très vite ! Alors que des centaines de minuscules silhouettes argentées, qui gesticulent, sont happées vers les cieux, la ville entière, composée d’assemblages de poutrelles métalliques, se disloque ! Défiant la pesanteur, les édifices se détachent du sol un à un, déterrant leurs fondations avant de s’élever… Et c’est une véritable réaction en chaîne qui s’enclenche et s’amplifie ! Toute la cité s’envole vers la lumière !
Le wagonnet poursuit sa descente, lorsque le rail lui-même est arraché de ses ancrages aux rochers ! Le rail disloqué se courbe ! Il se brise, se transformant en piste d’envol ! Le compagnon Orak, le corps déformé par ses multiples ornements de métal, qui se dressent et trépident, le regard éperdu, désespéré, est le premier attiré vers les cieux… La gueule déformée, béante comme celle d’un dément, il hurle de désespoir… avant de disparaître, aspiré par le tourbillon lumineux ! Le wagonnet bascule dans le vide et se retrouve soulevé, ce qui déséquilibre Oherdhöl ! Il chute en arrière, mais agrippe le rail in extremis avant d’être retourné, la tête en bas, par l’irrésistible attirance des lumières ! Accroché désespérément à son rail, comme un naufragé à une bouée de sauvetage en pleine tempête, il voit ses bijoux arrachés un à un… Les jambes, le torse, les bras, le visage… La douleur est atroce, l’attraction impitoyable… Il glisse par à-coups… se rapproche inexorablement de l’extrémité du rail… mais il tient bon ! Avec une prodigieuse énergie ! celle du désespoir…
Et toute cette folie se calme aussi vite qu’elle s’est déchaînée. La pesanteur retrouve ses droits… Oherdhöl lâche sa poutre de salut pour retomber durement contre la pente rocheuse… Tout tourne autour de lui… puis il s’immobilise, allongé sur le dos, sous un ciel bleu pâle… Et la scène s’évapore… S’ensuit le vide, le néant. Toute douleur a disparu. Il aperçoit soudain une infime lueur, insignifiante, mais bien réelle : Oherdhöl se réveille ! Il sort de sa transe, lentement, très lentement… Il est vidé, il ne pense à rien. Sa vision est vague, floue, mais revient graduellement. Les traits d’Éoïah, penchée sur lui, se précisent. Ses yeux flamboyants, son regard attendri, son visage pâle, ses longs cheveux blonds.
« Les yeux ! Les yeux de braise ! Cet étrange visage ! si pâle ! Si pâle… aux yeux rouges ! Eya ? L’Ange Eya ? N’importe quoi… Pourtant… Ces yeux rouges comme la braise… cette crinière blonde comme les herbes sèches des hauts plateaux… Non ! C’est impossible !
— Il se réveille », annonce Éoïah. Ève se penche sur lui.
« Une autre créature ! Son regard ! Si intense ! si pénétrant ! Le vert de la pierre d’efkhöl ! Sa crinière ! Flamboyante ! Manda Ef, Manda Eya ! Je suis mort… Alors l’Éden existe ?
— Tu n’es pas mort, Oherdhöl ! assure Ève. Nous t’avons soigné.
— Vous connaissez mon nom ? Et vous parlez dans ma tête ? C’est impossible !
— Non, non ! C’est possible ! insiste Ève. Et tu es en vie ! Stölar ! Aerthöl ! approchez-vous ! et montrez-vous ! Nous, on connaît p’t-être son nom… mais vous avez entendu c’qu’il pensait ? Et comment il nous a appelées ?
— Manda Eya ? Manda Ef ? répond Jade, l’air perplexe. Pour vous deux ? Éoïah, Ève. C’est lui qui rêve ? Ou c’est nous ?
— Les Anges ! Ef ! Eya ! La légende !
— C’est quoi cette histoire d’anges ? s’étonne Thomas. La légende ? C’est quoi ce charabia ?
— Il nous prend pour des anges, précise Ève.
— Ça… j’avais compris ! Merci ! répond ironiquement Thomas. Plutôt flatteur pour vous deux, non ? Au moins… c’est qu’il ne vous connaît pas…
— Ces deux gamins ? Oui ! C’est eux qui m’ont recueilli. Et cette autre créature à la crinière brune… aux yeux marron ! Jahad ! L’Ange Jahad !
— Mince, alors ! s’exclame Jade, les yeux exorbités de surprise. Vous avez lu sa pensée ?
— Trop fort ! lâche Thomas bouche bée.
— Et cette autre créature ! Non ! La crinière aussi pâle, aussi fine et soyeuse que les épis de l’arania ! Les yeux lumineux aussi bleus que la mer d’Oki ! L’Ange Toms !
— Waouh ! s’écrie Thomas. Toms ! Il m’a appelé Toms !
— Attendez, nous prie Mel. Là… y a quéqu’chose que j’pige pas. C’est son délire qui a déclenché tout ça ? Ou c’est en le soignant ? Vous lui avez p’t-être refilé le virus ?
— Je n’crois pas, répond Ève. Vous vous souvenez de c’qui s’est passé sur Kylèn, quand j’ai approché le cristal ?
— Ton transfert temporel, précise Mel.
— Voilà ! Ils nous appelaient “Amanndala” ! Les anges !
— Adam, viens, me prie Mel. On va s’présenter. On va voir sa réaction. Les filles… écartez-vous.
— Ööhh ! lâche Oherdhöl d’une voix rauque. Möl ! Aden ! Les Anges de la Prophétie !
— La prophétie ? Mais quelle prophétie ? demande Mel, penché sur l’Orak.
— La Prophétie des Anges ! Une des plus vieilles prophéties ! Elle prédit l’arrivée de six anges venus nous libérer de l’esclavage des Dieux…
— Mais ? Comment c’est possible ? s’étonne Thomas.
— Je ne connais pas la prophétie dans le détail, mais je sais que nos ancêtres vénéraient un cercle de devins. La confrérie a été proscrite… les orateurs ont été persécutés, bannis, et leurs idoles ont été détruites…
— Et pourtant… tu connais cette légende ! réplique Mel.
— La Prophétie des Anges est encore racontée par les anciens. S’ils bravent l’interdiction, c’est parce qu’ils en devinent l’importance. Ils savent qu’elle se réalisera. Les Mandaraks font tout pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli.
— Et qui sont les Mandaraks ? demande Ève.
— Vous connaissez les Mandaraks ? s’étonne Oherdhöl. Ils connaissent la confrérie !
— Nous lisons tes pensées, réplique Ève.
— Öh ! Les Mandaraks sont les gardiens de la prophétie. Les descendants du cercle de devins. Ils perpétuent en secret le culte des Anges qu’ils vénèrent, attendant patiemment leur venue… Votre venue !
— Et ces anges qui portent notre nom ? demande Jade. Qui sont-ils ?
— Ils sont six. Ef, l’Ange d’Aporéa, et Möl, l’Ange de la nuit. Jahad, l’Ange de la foudre, et Toms, l’Ange des eaux. Eya, l’Ange du feu, et Aden, l’Ange de la matière. Vous ! Vous êtes les Anges ! Je vous ai reconnus !
— Lepte ? appelle Ève. Tu nous reçois ?
— Oui.
— T’as suivi ?
— Oui.
— C’était prémédité ?
— L’histoire est en marche.
— Et c’est tout ?
— C’est tout.
— Bon… Merci quand même… Oherdhöl ! peux-tu nous faire rencontrer l’un de ces… Mandaraks ?
—… Peut-être qu’Ayörbar ? Je peux vous faire rencontrer quelqu’un… qui pourra peut-être vous aider… Öh ! Combien de temps suis-je resté inconscient ? Je dois retourner à Örö Dhur ! De toute urgence ! Il faut les prévenir ! Il faut qu’ils quittent la ville ! pense-t-il, pris soudain d’un mélange d’affolement et de désarroi.
— Örö Dhur ? répète Thomas.
— Ma ville ! Ma ville est menacée ! précise-t-il, envahi par un vent de panique. Ce qui s’est passé ici… risque de s’y produire ! C’est peut-être déjà arrivé ! Nous venions à Akör Lar pour les prévenir ! Nous sommes arrivés trop tard ! C’est terrible ! Je dois vite rentrer à Örö Dhur ! conclut l’Orak qui essaie de se relever.
— Pas si vite ! intervient Ève. Vous devez d’abord reprendre des forces ! Tous les cinq ! » Elle fixe tour à tour les deux jeunes, les deux ados, puis l’adulte.
« Nous devons tous aller à Örö Dhur ! déclare Oherdhöl. Nous n’avons plus rien à faire à Akör Lar. Akör Lar n’existe plus…
— Tu sais ce qui s’est passé ? demande l’un des ados à l’adulte.
— Les Dieux nous avaient prévenus ! Ils ont mis leurs menaces… à exécution !
— Vous étiez menacés ?
— Oui ! Les élus ont débarqué à Örö Dhur…
— Les élus ? demande Thomas.
— Oui ! Les élus des Dieux.
— Et qui sont ces… “élus” ?
— Des représentants du peuple, de notre peuple, choisis par les Dieux pour faire le lien entre eux et nous… Comment sont-ils choisis d’ailleurs ? Un jour, ils disparaissent… avec leur famille, et lorsqu’ils réapparaissent… c’est pour nous transmettre les commandements des Dieux…
— Intéressant, tout ça ! s’exclame Mel. On peut les rencontrer ?
— Ils viennent… à l’improviste. Je ne sais ni où ils vivent… ni comment les contacter. D’ailleurs… on ne souhaite qu’une chose, ne pas avoir affaire à eux… ni à leurs gardiens !
— Leurs gardiens ? questionne Ève.
— Les élus viennent accompagnés de deux gardiens. Des monstres sanguinaires aux pouvoirs… extraordinaires… » Des images de créatures semi-liquides, aux formes mouvantes, et aux reflets iridescents, lui viennent à l’esprit. Des entités métamorphes à l’allure de fantastiques chimères, mi-fourmi, mi-scorpion, qui se métamorphosent en hybrides de serpent à tête de lion !
Elles ouvrent une large gueule qui s’élargit, découvrant des dents acérées et recourbées comme des poignards ! S’élargit à l’extrême ! Leur mangeant leur visage diabolique, puis leur corps, avant d’éclater ! Et de projeter des espèces de dagues scintillantes ! Les images mentales le font frissonner. Il les efface de son esprit.
— Et vos dieux ? Ils viennent souvent vous voir ?
— Nos Dieux ? s’étonne l’Orak. On ne les connaît pas ! Seuls les élus ont un contact avec les Dieux.
— O.K. Et ces “élus” ? Qu’est-ce qu’ils voulaient ?
— Ils étaient très mécontents ! On n’avait pas atteint le quota…
— Le quota ? Quota de quoi ?
— Le quota de dhur !
— Dhur ? Et c’est quoi… dhur ?
— Un métal ! On exploite le minerai… et on fabrique des barres de dhur pur. Et ces barres… on n’avait pas réussi à en fabriquer suffisamment… De toute manière ils en demandent toujours plus… Alors, ils nous ont menacés… de terribles représailles… Des menaces qu’ils ont mises à exécution à Akör Lar ! La première ville à se rebeller ! Örö Dhur est la prochaine ! Il faut vite les prévenir !
— Dans ton état, et tout seul ! tu n’iras nulle part ! décide Ève. Nous venons… avec toi ! ajoute-t-elle à la surprise générale.
— Vous allez nous aider ? » demande l’un des ados. Il y a chez lui de la surprise, de l’espoir, de l’enthousiasme et de l’excitation !
« Ben… lâche Thomas qui feint l’étonnement. Les anges, c’est nous ! Alors…
— Nous arriverons trop tard ! reprend Oherdhöl. Notre seul moyen de transport… a été détruit !
—Örö Dhur ? C’est loin ? demande Jade.
— De l’autre côté des montagnes. Mais le rail a été arraché, et le wagon emporté ! À pied, il nous faudra plusieurs jours ! Et ce sera trop tard. Tout est fichu…
— Notre plate-forme. On les embarque ?
— Tu crois qu’on a le droit ? s’offusque Éoïah, ce qui nous fait tous sourire.
— C’est ça… “faire pour le mieux”, réplique Mel avec un large sourire. Non ? »
La plate-forme étant trop petite pour nous tous, nous décidons de nous séparer en deux groupes, et donc de faire deux trajets. Je piloterai et transporterai Oherdhöl, les deux ados, Ève et Mel, lors du le premier trajet. Et Jade, Thomas, les deux jeunes Oraks et Éoïah, lors du second. Par prudence, et une certaine défiance… très certainement excessive vue l’innocence de leurs pensées… nous choisissons de ne leur dévoiler ni notre moyen de transport ni son système de camouflage.
J’approche la plate-forme au ras du sol… et c’est les yeux bandés, qu’Oherdhöl et les deux ados, accompagnés par Ève et Mel, montent sur l’engin. Et j’enclenche un départ tout en douceur pour ne pas trop les surprendre. Guidé par Ève, je repère rapidement le rail. Positionnée à une cinquantaine de centimètres de la roche, la glissière suit une anfractuosité de la montagne… Les traces des évènements récents sont nettement visibles : l’extrémité qui subsiste est tordue comme le crochet d’un gigantesque portemanteau ! Je monte jusqu’à un col… avant de descendre une pente rocailleuse abrupte qui chute vers une étroite vallée… Le rail disparaît sous les premiers témoignages d’une vie végétale. Je ralentis… me rapproche du rail… jusqu’à presque le frôler… pour me faufiler sous un tunnel de verdure ! Un passage qui apporte une soudaine fraîcheur, toute relative, mais bien agréable. Sous de grandes et larges palmes retombantes se cachent des espèces de fougères et des plantes aux fleurs et fruits exubérants qui attirent des nuées d’insectes colorés. Des animaux à longue queue, à fourrure tigrée jaune et olive, jacassent, et se propulsent de palme en palme à l’aide de longues pattes arrière. Le rail suit le cours d’une rivière aux eaux troubles qui serpente au fond de la gorge. Le défilé s’élargit… et la végétation se raréfie… Je file maintenant au fond d’un canyon de roches ocre aux strates jaunes, rouges et grises… jusqu’à tomber sur un embranchement : le rail stoppe devant un système d’aiguillage vertical, avant de repartir vers deux directions différentes…
« Je prends quel côté ?
— Arrête-nous là ! répond Ève. On va descendre… et tu iras chercher les autres. Et tu nous retrouveras ici. »
Les yeux toujours bandés, les trois Oraks descendent avec notre aide… et je repars… seul, en sens inverse… Je l’adore ce sentiment de solitude combiné à l’exploration et à la découverte de l’inconnu… Cette sensation de totale liberté m’excite et aiguise mes sens.
Quelques minutes me suffisent pour retrouver Éoïah, Thomas et Jade, qui m’attendent près de l’entrée de la fonderie, avec les deux jeunes Oraks aux yeux bandés. L’équipe au complet sur l’engin, je repars pour un trajet maintenant familier : l’ascension, la descente, le tunnel de verdure, le canyon… L’embranchement apparaît, mais il n’y a personne en vue ! Une angoisse soudaine m’envahit.
« Ève ! Mel ! Où êtes-vous ?
— On est là ! On arrive ! répond Mel.
— Aaahh ! » Je les vois déboucher d’une fissure de la falaise…
« On n’allait quand même pas t’attendre en terrain découvert ! » me signale Mel alors que j’atterris près d’eux. Le groupe retrouve le sol caillouteux de Torakis… je surélève la plate-forme pour la camoufler… et rejoins les camarades.
« Vous pouvez retirer vos bandeaux, annonce Ève.
— Ööhh ! lâche Oherdhöl. Déjà ? On est déjà là ? pense-t-il en se tournant, se retournant. Nous sommes à la croisée des chemins entre… Akör Lar, précise-t-il en nous indiquant notre origine, Örö Dhur, ajoute-t-il en désignant le canyon de gauche, et Lör Datör. » Il pointe la troisième direction et se fige, le bras tendu vers Lör Datör.
« Le wagon ! » Une plate-forme rectangulaire soudée à un socle enchâssé autour du rail.
« On va pouvoir l’utiliser ! » D’un pas boiteux, mais décidé, Oherdhöl s’avance vers l’embranchement… nous le suivons.
Les rails, toujours positionnés à quelque cinquante centimètres du sol, s’arrêtent à environ trois mètres les uns des autres. Leur système d’aiguillage, vertical, forme un trièdre concave, et les liaisons, en arc de cercle et tangentes deux à deux, sont maintenues dans des glissières latérales. Deux liaisons sont au sol, la troisième, positionnée, relie Akör Lar à Örö Dhur.
Oherdhöl s’approche d’une glissière qui maintient la liaison positionnée… et commence à appuyer… Je ressens aussitôt sa douleur : « Ööhh ! Je n’y arriverai pas ! Je n’ai plus la force !
— Attends ! Je vais t’aider ! Dis-moi juste ce qu’il faut faire.
— Il faut désengager la liaison.
— Et ? Je fais comment ?
— Tu veux un coup de main ? me propose Mel.
— Les glissières. La barre… au milieu. Il faut la pousser pour la faire descendre. Elle est coincée. Je n’ai pas assez de force…
— Merci, Mel. Mais ça devrait aller. »
La glissière comporte un levier maintenu par une rotule. Il faut simplement faire pivoter le levier… Je le dégage, sans le toucher, et le fais pivoter vers le bas… ce qui stupéfie les Oraks ! convaincus d’avoir assisté à un véritable prodige !
« Aden ! L’Ange de la matière ! s’amuse Mel qui joint les mains et s’incline devant moi.
— Bon ! Ça va ! Ange de la nuit ! L’autre glissière aussi, je suppose ?
— Oui, ange Aden. Merci, ange Aden, s’incline Oherdhöl.
— Pas de ça, Oherdhöl. Appelle-moi… Adam ! » Il incline la tête.
« Et ensuite ? Je fais quoi ?
— Il faut appuyer sur la jonction pour la faire descendre. »
Sitôt dit, sitôt fait.
« Comme ça ?
— Oui, ange Aden. Oui, Adam.
— Et maintenant ?
— Le wagon va nous conduire à Örö Dhur.
— J’ai compris ! J’établis la liaison entre Lör Datör et Örö Dhur ! » Je relève le bout de rail courbe par la force de l’esprit… et remonte simultanément les deux leviers… Le contact établi, deux étincelles jaillissent !
« Il a réussi ! pense l’Orak, avec étonnement et admiration. Venez ! Nous allons monter sur le wagon ! »
À onze… nous devons nous serrer pour ne pas tomber…
« Ça démarre comment, ton truc ? demande Thomas, serré tout contre Oherdhöl.
— Vous êtes prêts ? » Devant l’acquiescement général, Oherdhöl se met à genoux… ce qui déclenche chez lui de violents élancements. Mais il ne dit rien et se penche contre l’un des rebords.
« Je pousse cette barre… vers la direction que je souhaite prendre… Comme ceci ! » Un claquement électrique retentit.
« Je ne sens même plus la force ! se désespère l’Orak.
— Vous sentez ? demande Jade.
— Quoi ? répond Thomas, alors que notre engin commence à vibrer.
— Le courant. Un courant passe dans le wagon !
— Non. J’sens rien.
— Nos boucliers nous protègent ! » précise Ève. Un grincement métallique s’élève et le wagonnet se met en mouvement… Il rejoint l’aiguillage pour s’engager sur le rail d’Örö Dhur…
« Et c’est parti mon kiki ! » lance Mel. La plate-forme camouflée, nous partons à l’aventure dans le canyon…
