Chapitre 4-30

Jade

Le trajet est sympa, si l’on fait abstraction de l’angoisse latente de l’adulte Orak. Ballottés de droite à gauche, nous slalomons au fond du canyon, et nous découvrons un paysage ondulant de strates rocheuses orangées et ocre. Un nouvel aiguillage se présente. La voie de droite mène dans un tunnel… La jonction est descendue : nous filons à gauche.

« Ça menait où ?

Dans une mine désaffectée, répond Oherdhöl. Nous en verrons plusieurs d’ici Örö Dhur. »

Au détour de la première courbe apparaît un nouveau tunnel… et ils se succèdent, de plus en plus nombreux…

Le canyon est maintenant truffé d’innombrables galeries d’où sortent des ramifications argentées qui luisent sous l’astre stellaire ardent de la fin d’après-midi. Détendue, paisible, je contemple le panorama, lumineux et coloré, lorsqu’Adam intervient, l’air soucieux : « Pourquoi tant de rails ? Alors que je ne vois aucun wagon ? Ni personne, d’ailleurs.

Ce ne sont pas des mines de dhur. Et pour l’instant, il n’y a que le dhur qui intéresse les Dieux. Le minerai de dhur est exploité sur un autre territoire. »

Je sens un trouble indicible monter chez Ève et Éoïah.

« Quelque chose cloche ? coupe Mel qui a senti le malaise.

Vous ne sentez pas ? » s’étonne Éoïah, figée, l’air grave. Ève grimace.

« Oherdhöl ! Örö Dhur est encore loin ?

Plus très loin. »

Je sens à mon tour des vibrations… des infrasons extrêmement puissants… Quelque chose d’énorme approche…

« Jade, m’interpelle Ève. Tu pourrais, avec mon aide, contrer des ondes d’attraction ?

— Ils arrivent ? C’est ça ?

— J’crois bien ! me répond-elle en grimaçant. Le vaisseau en approche… est gigantesque ! Attends ! Non ! C’est pas un vaisseau, mais deux ! Qui se séparent ! L’un d’eux se termine… par une espèce de… trident horizontal. Il pivote ! Il se déplace ! vers la ville ! Regardez ! »

Le canyon s’élargit sur un vaste cirque désertique artificiel ocre, une grande mine à ciel ouvert organisée en terrasses. La ville, un village composé d’ensembles de constructions basses, est niché au creux du cirque. La lumière orangée de la fin de journée donne à la cité une impression surnaturelle de calme, de paix… Le temps semble s’être arrêté devant cette beauté fragile, précaire… Mais la tranquillité n’est qu’éphémère ! Arrivant dans notre dos, un courant d’air soudain balaie le canyon et soulève un nuage de sable et de poussières !

« Oherdhöl ! crie Ève. Arrête-toi ! »

De sinistres nuages se forment au-dessus de la ville.

« Non ! beugle Oherdhöl. On arrive trop tard ! Ça recommence !

On descend du wagon ! Vite ! ordonne Ève. On va voir si nos boucliers sont opérationnels !

— T’as un plan ? » Je saute du wagonnet dans les bras d’Adam.

« Juste une idée. On attend que le tourbillon se forme… et si c’est c’que j’pense, alors t’agiras à ce moment-là.

— Et je ferai quoi ?

— Tu inverseras l’attraction.

— Hein ? Mais ? J’ai jamais fait ça !

— Tu improviseras… et j’t’aiderai !

— Les nuages ! » crie Mel. Des lueurs embrasent les nuages ! Les Oraks, terrorisés, regardent fixement la scène…

« Des ultrasons ! » grimace Éoïah. Des crissements suraigus viennent agresser nos tympans ! Nous portons simultanément les mains aux oreilles pour tenter d’atténuer le supplice ! Les boucliers laissent passer les stridulations !

« Ça provient du trident ! Il accumule l’énergie avant le déclenchement… déclenchement qui n’devrait plus tarder… Jade ! Tiens-toi prête… mais… attends que l’énergie soit maximale… Ça commence ! »

De brèves liaisons successives entre les lueurs se forment à partir d’un point central, ce qui donne la fausse impression d’un tourbillon naissant. Cette impression de rotation accélère, l’agitation devient aveuglante… Le wagonnet se met à trembler…

« Jade ! Ta main ! hurle Ève qui agrippe ma main droite et lève mon bras. Vas-y ! »

Les deux bras vers les lumières, je me sens gagnée par une puissance fantastique ! Je ressens les ondes ! puissamment ! violemment ! Des ondes extraordinaires ! prodigieuses ! Trois faisceaux aux fréquences légèrement décalées. Je remonte le premier faisceau, et me concentre pour projeter une onde en opposition de phase… Mon onde, bien moins puissante, devrait tout de même parvenir à atténuer l’intensité du faisceau… Je propulse l’onde… et la répercussion est… fulgurante ! sidérante ! Au lieu d’atténuer la première onde, mon intervention implique une violente réaction en chaîne ! Le point central gagne tout le ciel… avant de se rétracter en aspirant les nuages ! Une onde de choc, absorbée par nos boucliers, projette à terre les cinq Oraks ! tandis qu’une formidable détonation retentit !

« Wow ! s’exclame Thomas, l’air abasourdi. Impressionnant ! » Il applaudit, tandis qu’une multitude de débris enflammés tombent derrière le cirque…

« J’crois bien qu’t’as réussi », me dit Ève qui affiche un sourire confiant. Les bruits des impacts nous parviennent.

« C’est moi ? Enfin… c’est nous ? Wouah ! Là, franchement… j’me fais peur ! Ça m’a paru… tellement simple… presque aussi simple que d’cuire des aliments…

C’est vous ? C’est vous qui avez fait ça ? s’étonne Oherdhöl qui se relève, l’air incrédule.

Attendez, prévient Ève. C’est pas fini. » Elle lève la tête, et pointe de l’index un engin spatial illuminé par les rayons d’Aporéa. Un engin qui grossit, grossit… Un engin en chute libre ! Sept capsules s’éjectent du vaisseau.

« L’équipage ! Il vient de s’éjecter ! Le vaisseau va s’écraser ! » crie Mel, alors que nous parviennent de formidables grondements. L’engin plonge de l’autre côté du cirque et disparaît… Une vive lueur illumine le ciel ! la terre tremble ! et une terrible déflagration retentit ! D’immenses nuages de poussière et de fumée s’élèvent et obscurcissent le ciel…

« Bon… ben j’crois qu’cette fois les prélèvements automatiques… c’est terminé ! remarque Ève.

— T’es trop géniale ! lance Mel. Not’ mission ! En toute discrétion ! Ça… pour être discret…

Vous avez… sauvé la ville ! s’exclame Oherdhöl. Comment vous remercier ?

Mais nous ne voulons… aucun remerciement ! réplique Ève. Nous ne faisons que ce qui nous semble juste.

Quand les Dieux apprendront ça ! réagit Oherdhöl. Les représailles seront terribles !

Il n’y aura pas de représailles, réplique Ève. Vos faux dieux ne sauront jamais ce qui s’est réellement passé. Ils penseront à une défaillance technique. Il n’y a que vous cinq à savoir… et vous ne devrez en parler à personne ! Ce que vous avez vu doit rester secret ! pour votre bien, votre salut… et celui de votre peuple ! L’ignorance, même feinte, sera votre meilleure arme contre vos oppresseurs… Vous comprenez ?

Mais… les habitants d’Örö Dhur doivent savoir que vous les avez sauvés !

Non ! Ils n’ont pas besoin de savoir. On change le programme ! J’voudrais pas rater l’occasion de voir c’qui reste du vaisseau ! et surtout d’l’équipage ! On trouve un abri… et j’vais voir en extra. Mel, j’te choisis comme garde du corps…

— À vos ordres ! chef !

— Thomas et Jade, vous gardez les Oraks. Adam, Éoïah ? Ça vous dit d’m’accompagner ? » Adam et Éoïah opinent du chef.

« O.K. ! Oherdhöl ! Maintenant, tout danger est écarté… alors nous changeons le programme. Nous n’allons pas tout de suite à Örö Dhur. L’urgence du moment, c’est de nous mettre à l’abri… dans l’une de ces mines. La plus proche.

Mais ?

— C’est urgent !

Bien. »

Adam modifie le premier aiguillage… et nous avançons vers un tunnel… Bloqués par une suite de wagonnets, nous ne faisons qu’une cinquantaine de mètres dans la galerie. Nous descendons nous enfoncer dans l’obscurité… Au premier carrefour, Ève, Adam et Éoïah montent dans un wagonnet…

« Ce que nous avons fait… nous a épuisés, dit Ève aux Oraks surpris. Nous devons nous reposer ! À tout à l’heure ! »