Chapitre 4-31

Ève

Main dans la main, nous sortons de la mine, et nous survolons Örö Dhur, un ensemble de constructions métalliques reliées par un labyrinthe de poutrelles. Quelques wagonnets vont et viennent, et des espèces de robots humanoïdes déambulent sur les poutrelles… Nous nous rapprochons suffisamment pour constater que les “robots” sont en fait des créatures bardées de métal : des assemblages complexes d’anneaux, de boucles, de crochets, de chaînes, de bracelets, de colliers, qui constituent une véritable carapace. Une armure pour certains dont le corps disparaît sous les couches de métal. Je visualise plus clairement ce qui a dû se passer à Akör Lar… alors que tout corps métallique était aspiré vers les cieux… Comment ces créatures peuvent-elles supporter un tel attirail avec une telle pesanteur ! et sous une telle chaleur ?

Nous remontons le cirque pour découvrir un plateau aride jonché de débris en flammes. Le crash du vaisseau, totalement disloqué, a formé un énorme cratère.

« Eh bé ! Vous n’l’avez pas raté celui-là ! remarque Adam.

Ouaip ! C’est fini pour lui ! Bon ! L’équipage ? Sept capsules… À voir combien d’occupants par capsule ?

On se sépare ? propose Adam.

J’préfère pas. Mais j’aimerais qu’on s’éloigne un peu. Y a trop de crépitements, trop de perturbations. J’ai du mal à me concentrer. »

Nous sommes à peine éloignés du site du crash, qu’une pensée évoluée, claire, nette, précise, me parvient.

« J’ai trouvé !

Tiens ! Et un dieu ! Un ! » lance Éoïah. Un grand humanoïde aux cheveux blancs, mi-longs, en combinaison grise, s’éloigne du plateau à grandes enjambées. Sa capsule, ouverte, n’a qu’une seule place.

« J’ai compté sept capsules. Si elles sont toutes monoplaces… et occupées ! ça nous fait sept Emnos. On s’approche de lui. »

Notre premier Emnos ! Son visage est carré, osseux et imberbe. Son front est large, son nez camus, et sa mâchoire très prononcée. Sous des arcades sourcilières marquées, ses yeux enfoncés sont aussi bleus que ceux de Thomas. Sa peau très claire et son teint pâle me rappellent certains visages ligures. Il communique avec les siens, et, comme s’il se sentait suivi, regarde fréquemment en arrière.

« Je sais ! À 850 exis du point de ralliement… Je fais aussi vite que je peux ! Mince ! Tant mieux ! »

Nous le dépassons et nous avançons dans la direction qu’il suit… Nous repérons deux autres Emnos, puis une quatrième ! Une Emnos ! Plus loin, ce sont deux autres Emnos qui avancent, bras dessus, bras dessous… dans une autre direction. Ce qui me fait penser que nous avons dépassé leur point de ralliement. L’un d’eux boite, il a dû être blessé.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demande Adam.

On doit se familiariser avec leurs méthodes… alors on les attend au point de ralliement… et on les espionne. »

Le dernier Emnos, ou plutôt la dernière, est la première à arriver au point de rendez-vous : le sommet d’une butte rocheuse, un excellent point d’observation. Le soleil se couche lorsqu’ils sont enfin réunis. Ils sont très contrariés, on le serait à moins, ils se tracassent pour eux, mais ne se soucient en aucun cas des Oraks !

«  On est mal ! Qu’est-ce qu’on va prendre !

— Comment ça ? qu’est-ce qu’on va prendre ? Qu’est-ce que tu veux qu’on nous dise ?

— L’un de nous a fait quelque chose ?

— Non…

— Ben alors ? On n’y est pour rien ! On n’a rien fait de spécial…

Ah ! J’peux pas les laisser penser qu’ils n’ont rien fait de spécial ! Trop facile ! Restez cachés, j’entre en scène !

Mais ? Tu n’peux pas t’montrer ! réagit Éoïah.

T’inquiète ! J’prends les traits d’un Emnos… en forme vague. C’est parti ! » J’apparais au milieu d’eux ! Ils reculent d’instinct.

« Oui ! Vous n’avez rien fait de spécial ! C’est ce qui fait de vous… des coupables ! Vous obéissez aux ordres sans réfléchir ! Et vous saviez ce qui allait se passer : la destruction d’une cité ! et le massacre de ses habitants !

Qui êtes-vous ?

Je suis votre conscience ! » L’un d’eux pointe une arme et tire… Je regarde en arrière, l’air dédaigneux. Il tire à nouveau.

« Pauvre imbécile !

C’est un hologramme !

Adam, soulève-les un peu… » Surpris, paniqués, ils se retrouvent déséquilibrés.

« Et oppresse-les… » Leurs visages se contractent, ils réagissent comme s’ils se retrouvaient privés d’oxygène.

« Un hologramme pourrait-il vous soulever ? vous oppresser ? Vraiment ? Misérables créatures !

Ils enregistrent la scène, me prévient Adam.

Tant mieux ! Autant en profiter ! Vous ne pouvez rien contre moi… Je ne suis pas Emnos… » Je prends la forme d’un Sipséis, celle d’un Oragor, et pense aux créatures cauchemardesques de l’Orak…

« Je suis un ange de Zand ! Zand ! Le seul et unique Dieu ! Vous avez attiré son attention ! Vous n’auriez pas dû ! Zand, retenez bien son nom, a décidé de mettre un terme au désir d’hégémonie des Emnos. L’âge des faux dieux est terminé ! Zand va restaurer la paix… et si vous vous comportez en ennemi… vous serez traités… en ennemi ! Le mal que vous ferez aux autres… vous sera rendu au centuple… Prouvez-nous, vous ! simples primitifs ! que nous ne sommes pas obligés de vous anéantir… Et ce n’est pas votre technologie d’un autre âge qui risque de nous impressionner ! » Je m’évapore…

« Adam, relâche-les. » Je devance sa question : « On reste ! On les espionne.

Mais ? C’était quoi ça ? Il est parti ? » L’une des Emnos lui fait signe de se taire.

« Je pense.

C’était quoi c’t’histoire ?

Vous avez suivi ? » Ils ont une réponse qui semble les satisfaire.

« Bien. À tout de suite. »

Un point lumineux apparaît dans le ciel qui s’assombrit. Un appareil entre dans l’atmosphère. C’est une aile delta gothique, noire et argent, avec un empennage en V, qui se pose sur le promontoire… Une porte s’ouvre sur un Emnos en combinaison bronze.

« Montez ! Dépêchez-vous ! » L’accueil est plutôt glacial !

« Qu’est-ce qu’on fait ? me demande Adam.

Je crois qu’on en a assez fait pour aujourd’hui. Non ?

Si… J’crois bien qu’tu viens d’foutre… un sacré bordel…

J’crois surtout que j’viens d’enclencher quelque chose qui nous dépasse. »

Nous réintégrons nos corps pour nous retrouver dans l’obscurité.

« Mel ? demandé-je à voix basse.

— Alors ?

— J’ai semé mes graines, mais on va devoir changer nos plans. Il ne faut pas que les villageois nous voient ni que nos cinq Oraks se mettent à bavasser. Il va falloir qu’on trouve cet Ayörbar, et qu’on parte tous ensemble… En espérant qu’il les connaisse… ces Mandaraks ! Voilà ! Nous allons pouvoir reprendre le chemin d’Örö Dhur. Mais je précise… qu’aucun de nous… ne va pouvoir rester. Non ! pas même toi, Oherdhöl, pas même toi ! Tu trouves Ayörbar… et nous repartons… tous ensemble ! Et personne ne doit nous voir !

Mais ? Comment allez-vous vous cacher ? Ils vous verront… et vous reconnaîtront !

Ils ne nous verront pas ! » Je tends le poignet gauche… et effleure le disque du camouflage… Ce qui provoque stupeur et incompréhension chez les Oraks.

« Alors ? Ils nous reconnaîtront ?

Ef ? Tu es toujours là ? s’agite Oherdhöl.

Oui. » Je réapparais.

« Ce n’est ni de la magie… ni un quelconque pouvoir divin. Juste de la technologie. Voilà ce qu’on va faire… On va tous remonter sur le wagon… et aller jusqu’à Örö Dhur. Pour vos semblables, il n’y aura que vous cinq. Vous raconterez ce qui s’est passé à Akör Lar, ce que vous avez vu, ce que vous avez vécu… sans parler de nous ! Oherdhöl, tu as survécu… et tu as ramené quatre survivants au péril de ta vie ! Tu dois te considérer comme un Orak chanceux… ils devraient te voir comme un brave, un héros. Il faut aussi qu’ils comprennent… que la tragédie d’Akör Lar… a failli se reproduire ici même… mais que les faux dieux ont eu… un problème technique. Ce qui explique les explosions, les flammes. Il faut qu’ils soient conscients de ce à quoi ils ont échappé. Et rien ne me dit que cela ne se reproduira pas !

— Leur vaisseau est en miettes, remarque Adam. Après le revers qu’ils ont subi, je pense qu’il leur faudra un certain temps avant de revenir à la charge.

— À moins qu’ils aient un autre vaisseau, avance Mel.

— Ça m’étonnerait. En tout cas… pas un mot sur nous ! Vous avez compris ? Ensuite, Oherdhöl, tu demanderas un entretien particulier avec Ayörbar… Et nous apparaîtrons devant vous deux. En espérant qu’il connaisse les Mandaraks ! Et qu’il nous y conduise ! Tous ensemble ! D’accord ? »

Ils acquiescent… sans vraiment comprendre les enjeux. Nous remontons sur le wagonnet, qu’Oherdhöl redémarre… et nous enclenchons le camouflage…

La nuit tombe sur Örö Dhur, et le village s’éclaire. Au-dessus du cirque, quelques lueurs de l’incendie animent encore un ciel crépusculaire assombri par une épaisse fumée noire. De rares wagonnets vont et viennent, et les quelques Oraks que j’aperçois ne nous voient pas arriver. Le rail s’élargit légèrement, ce qui entraîne frottements, ralentissement, et inévitables grincements ! Le rail se termine, son extrémité pliée à la verticale, et nous stoppons devant une avenue poussiéreuse…

« Nous descendons ! » Nous nous écartons du wagonnet.

L’embarras, la gêne, s’élèvent chez les cinq Oraks. Sans leurs ornements, ils se sentent honteux, nus, et n’osent pas bouger. Mais leur arrivée n’est pas passée inaperçue chez les Oraks d’Örö Dhur. Leurs conversations, qui allaient bon train, ils discutaient de l’étrange évènement, partagés entre incompréhension totale, hypothèses obscures, suppositions farfelues, reprennent sur la toute nouvelle actualité : l’arrivée d’Oraks blessés… et entièrement dépouillés !

Un attroupement de sept Oraks, impressionnants de par l’apparence, vient au-devant de nos malheureux compagnons. S’il y a bien deux sexes chez les Oraks… je n’arrive pas à savoir qui est mâle, qui est femelle…

« Qui êtes-vous ? demande celui qui porte l’armure la plus imposante. Et d’où venez-vous ? Attention ! » lance-t-il aux autres dont les pensées naviguent entre curiosité… consternation… et frayeur ! L’angoisse d’imaginer être un jour à leur place… Se retrouver sans ornement métallique semble être plus qu’une déchéance, une ignominie…

« N’approchez pas ! Ils sont peut-être contagieux !

Hörlar ! lance Oherdhöl. Tu n’me reconnais pas ?

Oherdhöl ? Non ! Impossible ! Qui es-tu ?

Mais c’est moi ! Oherdhöl !

Oherdhöl ? Non ? Mais ? Tes bijoux ? Qu’est-ce qui t’arrive ? ajoute-t-il avec stupéfaction, et sincère compassion. Et qui sont… tes malheureux compagnons ?

Je vous présente… Traedör, Stölar, Aerthöl et Hörthaer… les quatre survivants d’Akör Lar… Oui ! Vous avez bien entendu ! Je reviens d’Akör Lar… ou plutôt du site où se trouvait Akör Lar ! Parce que la ville… n’existe plus ! Akör Lar a disparu ! La ville a été… aspirée !

Mais ? réplique Hörlar, l’esprit en pleine confusion.

Vous avez vu c’qui s’est passé tout à l’heure ? Vous avez entendu ? reprend Oherdhöl. Les lumières, les explosions ? Eh bien c’est comme ça que tout a commencé à Akör Lar ! Et il s’en est fallu de peu… qu’Örö Dhur disparaisse à son tour ! À Akör Lar… ce sont les instruments des… “dieux” qui ont emporté… tout le métal ! Ils ont aspiré les maisons ! les bijoux !

Ööhh ! s’exclament les Oraks, terrifiés. Mais c’est affreux !

C’est le châtiment pour avoir désobéi ! s’écrie l’un d’eux. Ils nous ont épargnés ! Ils nous laissent une dernière chance ! Nos Dieux sont indulgents et magnanimes. Nous devons reprendre le travail !

Non ! non ! non ! Ceux qui se prétendent “dieux” ne sont pas de vrais dieux ! Ce sont des imposteurs !

Ööhh ! Comment oses-tu blasphémer de la sorte ?

Si tu avais vu ce qui s’est passé… alors tu la fermerais !

Ööhh !

Ces faux dieux… n’ont aucune indulgence ! Et ce n’est qu’un problème technique… qui les a empêchés de tout détruire ! S’ils étaient des dieux… alors Örö Dhur n’existerait plus ! et vous seriez tous morts ! ou atrocement mutilés !

Tu n’étais pas parti seul, remarque Hörlar.

Non… effectivement. Öpstör était avec moi. Il a été aspiré…

Comment… une telle monstruosité… peut-elle être possible ?

Ces faux dieux… que nous vénérons depuis trop longtemps… sont de vrais démons que nous devons combattre ! L’heure est grave ! Il faut qu’on parle à Ayörbar !

Je t’accompagne ! annonce Hörlar avec bienveillance.

Comme tu veux. Nous… on reste ensemble. Ayörbar est chez lui ?

Je n’sais pas. Allons voir ! » Hörlar s’approche des blessés. Il jette un regard discret sur leurs cicatrices, ce qui le fait frissonner. Pire encore que le supplice des chairs martyrisées, c’est la spoliation des ornements qui terrorise l’Orak au plus profond de son être. Hörlar et nos cinq Oraks s’avancent vers les habitations… Nous les suivons… Les façades des maisons sont rectangulaires. Elles sont constituées d’une ossature métallique, et de plaques rainurées d’alliages différents. Toutes les constructions, habitations, larges poutrelles, rails, forment un réseau électrique étendu. Un arc électrique se forme dès qu’Hörlar pose un pied sur la première marche ! Ce qui le remplit d’aise ! Les poutrelles ne sont pas assez larges pour nous six. Nous devons nous suivre à la queue leu leu… et parfois planer, avec l’aide d’Adam, pour rester dissimulés.

Ayörbar n’est pas chez lui, ils font demi-tour. Un nouvel attroupement se forme autour des Oraks blessés, des curieux, mais aussi des proches d’Oherdhöl, tous choqués de voir ce qui leur arrive. Ils traversent une avenue et s’engagent sur un nouvel ensemble de constructions… Ils doivent le parcourir avant de trouver Ayörbar surpris par tant d’agitation.

À en juger par ses ornements, Ayörbar est un Orak dans la force de l’âge. Forgées dans un métal ton ivoire, de grandes broches lui recouvrent la poitrine comme s’il exhibait sa cage thoracique à nu. Ses quatre membres sont percés par un enchaînement d’anneaux plats incurvés aux encoignures. Du sommet du crâne jusqu’aux arcades sourcilières, Ayörbar porte un treillis de fils cuivrés, intimement tressés avec sa peau sombre. Ses oreilles sont distendues par de larges boucles dorées, et son nez disparaît sous une succession d’anneaux. L’intégralité de sa mâchoire inférieure est transpercée par de grosses tiges qui se terminent en pointe. Une extraordinaire gueule de cauchemar !

« Que s’passe-t-il ici ? grogne Ayörbar. Qui sont ces miséreux ?

Oherdhöl veut te parler, répond Hörlar.

Oherdhöl ? C’est toi ? C’est bien toi ?

Oui, Ayörbar. C’est bien moi.

Malheur ! Qu’est-ce qui vous arrive ?

C’est une longue histoire ! On peut se parler ? Nous cinq et toi ?

Bien sûr ! Où voulez-vous ?

Peu importe.

Ici ? propose Ayörbar qui pousse la première porte, une entrée ornée de motifs en chevrons. Ça vous va ?

C’est parfait.

Laissez-nous. » Les cinq Oraks entrent, suivis de près par Ayörbar qui referme promptement la porte derrière lui… nous laissant à l’extérieur !

« La porte ! La porte, Oherdhöl ! Dis-lui de rouvrir la porte ! »

La porte est rouverte, nous nous faufilons hâtivement dans la pièce… Tout n’est que métal dans cette étuve ! Du sol au plafond ! Mobilier compris ! Le sol, comme le plafond, est constitué d’une seule plaque aux tons cuivrés et aux reflets irisés. L’éclairage, jaune-orangé, provient de filaments torsadés. La cloison d’en face est ajourée par trois treillis qui donnent sur un patio désert. Une cour intérieure qui dessert plusieurs habitations, au cœur de laquelle s’étale une piscine aux eaux cuivrées. Les cloisons sont décorées d’arabesques gravées. Le mobilier se résume à quatre tables basses, ou tabourets, ronds, une banquette ovale incurvée, un meuble biscornu en forme de grand sablier, ainsi que quelques objets… décoratifs ou utilitaires.

« Assoyez-vous. Qu’est-ce qui vous arrive ? Qu’est-ce que j’peux faire pour vous ?

Une chose… inimaginable… s’est produite. Une ? Non. Plusieurs choses inimaginables ! » Et il commence son récit, contant son aventure jusqu’à son réveil…

«  Et d’étranges créatures me sont apparues… Je me croyais mort… parvenu dans l’Éden.

Dans l’Éden ? s’étonne Ayörbar. Qu’est-ce que tu racontes ?

Les créatures de la légende…

La légende ? Quelle légende ? Il a perdu la tête !

Tu te souviens… de la… Prophétie des Anges ?

Chut ! » lâche aussitôt Ayörbar. Il regarde fiévreusement autour de lui, s’assurant que personne d’autre n’a entendu, et referme la porte.

« Tu sais qu’on ne doit pas en parler ! ajoute-t-il à voix basse.

Les Anges me sont apparus !

C’est le choc… le traumatisme ! C’est normal. Des hallucinations, complète Ayörbar qui se veut rassurant.

C’est ce que j’ai tout de suite pensé… Assois-toi… Je te promets… le choc de ta vie.

Hein ? Quoi ? lâche Ayörbar, perdu dans une totale incompréhension.

C’est le moment ! » Nous déconnectons, de concert, le système de camouflage ! Ayörbar, terrorisé, recule d’un bond.

« Pas de panique, Ayörbar ! Oherdhöl t’a dit la vérité.

Et je ne t’ai pas tout dit ! reprend Oherdhöl. Ce qui s’est passé tout à l’heure… les lumières… les explosions… c’était le vaisseau des prétendus dieux ! Sans l’intervention des Anges, Örö Dhur subissait le même sort qu’Akör Lar ! Tu serais mort ! Les Anges viennent de te sauver ! De sauver la ville !

Mais tout ça… doit rester secret ! Si les tiens apprennent que nous sommes intervenus… s’ils nous voient… alors vos faux dieux engageront de terribles représailles contre vous ! »

L’esprit d’Ayörbar file dans toutes les directions. Complètement dépassé, il est incapable de formuler quoi que ce soit. Tout se bouscule en lui, mais se remet doucement en place. Il pense à ses ancêtres, aux générations qui se sont succédé, et qui ont perpétué la légende. Pour ce moment historique ! Pour lui ! Il sent peser le poids de l’évènement sur ses épaules.

« Ööhh ! Alors la prophétie n’était pas qu’une belle histoire… un conte pour enfants ! Tout était vrai ! Alors nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle !

Nous souhaitons rester dans la clandestinité. Nous sommes venus étudier vos faux dieux, leurs méthodes, et nous aimerions connaître votre histoire. Connaître l’origine de la prophétie nous intéresse au plus haut point.

J’ai pensé à toi, explique Oherdhöl.

Tu as bien fait. C’est un immense honneur que tu me fais là. Je suis plus qu’honoré de vous rencontrer. Vous avez sauvé notre ville, je suis votre dévoué serviteur, ajoute-t-il en s’inclinant devant nous.

— Hep là ! intervient Mel. Ce n’est pas un serviteur que l’on cherche ! Nous ne sommes pas comme vos faux dieux ! Nous ne souhaitons qu’un ami, un complice !

Son dévouement est sincère, nous informe Éoïah. Je le sens honnête, intègre, franc. On peut lui faire confiance.

Comme vous souhaitez. Nous vous attendons… depuis si longtemps ! Les Mandaraks pourront vous aider.

Tu n’es pas un Mandarak ? s’étonne Thomas.

Non ! Mais je suis un de leurs descendants. Mon arrière-grand-mère était Mandarak. Elle était originaire d’une lointaine contrée du levant… et elle parcourait Torakis pour transmettre la légende. À ma connaissance, aucun Mandarak ne vit dans la région. Vous devrez… nous devrons, voyager.

S’il le faut ! Aucun souci. Ce sera quand tu veux, Ayörbar.

Bon ! Vous n’allez pas voyager comme ça ! remarque Ayörbar qui scrute ses congénères de haut en bas. Ne bougez pas ! Je vais vous chercher quelques affaires ! » Ayörbar sort de la pièce et referme la porte… Je grimace.

« On peut lui faire confiance, rappelle Éoïah.

— Peut-être… mais j’le suis en extra. On n’sait jamais. » Je m’assois, ferme les paupières… et retrouve Ayörbar qui se dirige d’un pas assuré vers une espèce de hangar. Il glisse la porte coulissante, qui produit une gerbe d’étincelles, et le hangar s’éclaire : une salle de torture avec un arsenal d’instruments macabres. Il se saisit d’un filet de mailles serrées qu’il garnit à la va-vite. Il resserre le filet, le porte sur l’épaule, sort, referme la porte… et rebrousse chemin. Je réintègre mon corps et me lève. « C’est bon, il arrive. »

Ayörbar pose son filet et l’ouvre : « C’est pour vous ! » Nos cinq Oraks sont en admiration devant les accessoires.

« Vous verrez ça plus tard ! L’urgence… c’est de partir !

D’accord ! Alors, allons-y !

Tu souhaites peut-être prévenir les tiens de ton départ ?

Pour leur dire quoi ? » Ayörbar esquisse un geste de résignation.

« Nous te suivons ! » Nous enclenchons le camouflage. Ayörbar coulisse l’un des treillis ajourés qui donnent sur le patio. Ce qui produit une nouvelle gerbe d’étincelles… Il enjambe le seuil et se retourne.

« Vous êtes là ? demande-t-il à voix basse.

Nous serons derrière vous », répond Mel. Suivi par les cinq Oraks, Ayörbar longe le bassin. La profondeur ne doit pas excéder les trente centimètres. Il se rapproche d’un autre claustra, observe l’intérieur de l’habitation adjacente à travers le treillis, avant de libérer le passage… Une ouverture qui donne sur une salle au décor du même style que le précédent. Il traverse la pièce, et entrouvre la porte qui lui fait face… Comme un délinquant en cavale, il examine les environs… avant d’ouvrir entièrement la porte… qui donne sur l’extérieur.

« Vous êtes toujours là ? murmure-t-il.

Oui ! » Il sort à pas de loup… et s’engage, sous un ciel en grande partie étoilé, sur la gauche de la poutrelle qui longe les habitations. Les quelques nuages reflètent les lueurs de l’incendie qui persiste, un brasier certainement responsable de la forte odeur d’huile brûlée qui flotte dans l’air. Ayörbar s’arrête devant un escalier de quatre marches qui descend jusqu’au sol. À grand renfort de cris éraillés, trois gamins, seuls, s’amusent à sauter de marche en marche. Ils montent, descendent, montent, descendent… ce qui provoque des arcs électriques entre les piercings de leurs jambes et les marches. Ce qui semble les exalter !

« Il fait nuit ! Rentrez chez vous ! » ordonne Ayörbar. L’autorité de l’adulte Orak m’impressionne. Il n’a nul besoin de répéter l’ordre ni d’insister, les gamins détalent aussitôt. Ayörbar s’éloigne des bâtiments. Il se dirige vers un wagonnet stationné au terminus d’un rail. Les Oraks grimpent sur le wagonnet.

« Vous êtes là ?

Toujours là », répond Mel. Oherdhöl enclenche le démarrage de l’engin. Sous les grincements habituels, le wagonnet nous entraîne dans les profondeurs d’une vallée obscure… Les lumières d’Örö Dhur s’éloignent, tandis que nous nous enfonçons dans les ténèbres de la nuit torakienne… Une nuit sans lune, la planète ne possédant aucun satellite naturel.

« Lepte ? Toujours avec nous ?

Je vous suis.

Nous avons laissé la plate-forme entre les deux villes oraks.

Je l’ai prise en charge.

Ah ! Parfait ! Merci !

Elle ne sera jamais très loin. Où que vous alliez.

Encore merci !

Kabal ! »

*

Cela fait maintenant cinq jours que nous sommes sur Torakis. Cinq journées et cinq nuits… nous dormons à tour de rôle sur la plate-forme du wagonnet… que nous avançons vers le levant, de rail en aiguillage, au cœur d’un paysage grandiose qui rappelle Ligurande. Sauvage et désertique, il est composé de canyons profondément érodés, de vallées arides, de mines désaffectées, de villes fantômes envahies par les sables, et de vestiges d’anciennes usines. Des ruines rongées par la rouille, avec parfois de hautes cheminées encore debout, qui, contrairement aux étonnantes fonderies aux formes épurées d’Akör Lar, m’évoquent tout à fait les complexes métallurgiques.

Les Oraks ont sué sang et eau pour exploiter les mines, les carrières, traiter puis extraire les minerais… Et tout cela pour s’en faire déposséder par leurs faux dieux ! Les filons taris, ils ont été contraints de quitter leurs villes et de tout reconstruire sur un nouveau territoire. Un terrain prospère… jusqu’à son épuisement. Et cela sans fin ! Tout n’est que navrant spectacle de planète aux richesses naturelles systématiquement pillées par un pouvoir emnos sans scrupule.

Depuis notre départ d’Örö Dhur, nous n’avons rencontré âme qui vive. Nos cinq Oraks se sont partagé les accessoires proposés par Ayörbar… Ils se sont embrochés… percés… transpercés… avec bonheur ! et délectation !

Nous avons appris que les constructions oraks, comme leurs ornements, sont essentiellement composés d’alliages de quatre métaux. Des métaux aux propriétés magnétiques qui leur permettent de sentir et de visualiser les champs magnétiques. Celui de Torakis en particulier, ce qui les dote d’un sens de l’orientation exceptionnel. Et c’est la combinaison du magnétisme et de l’électricité qui les stimule et réconforte ! Leur électricité, qu’ils nomment “wöj” et qui pourrait se traduire par “bénédiction”, provient d’alternateurs qui transforment le rayonnement électromagnétique d’Aporéa capté sur les toits.

Nous avons trouvé notre rythme de croisière avec deux repas par jour. Un plat unique composé de la seule source de protéines de la région : de gros vers de sable qu’Ayörbar capture. Il les attrape en retournant simplement les mains sur l’entrée de leurs terriers. S’imaginant que la nuit tombe, les créatures viennent s’embrocher aux espèces d’hameçons greffés sur les tendons extenseurs des mains de l’Orak… Les Oraks les mangent crus… Nous choisissons de les griller. Nous buvons de l’eau freezée et rafraîchie, alors que nos compagnons préfèrent les eaux croupies des rares mares stagnantes. Des eaux contaminées par une forte concentration métallique, ce qui ne dérange pas les Oraks.

Nous sommes en milieu de matinée, au fond d’une large vallée. Nous venons de nous arrêter pour un changement d’aiguillage. Nous en profitons pour nous soulager, lorsque je détecte l’arrivée… de quelque chose… Éoïah et moi levons la tête de concert. Un petit engin triangulaire, argenté, traverse le ciel et disparaît derrière la crête…

« Les élus ! s’exclame Oherdhöl. Ce sont eux ! »

J’inspire profondément… et ferme les paupières pour un extra. Je m’élève au-delà de la vallée… suis la trajectoire de l’engin et le vois atterrir dans un nuage de poussière… Il s’est posé près d’un village orak typique. Les constructions sont bâties le long d’une faille profonde qui se prolonge… et entaille une falaise garnie de brochettes d’échafaudages sommaires. Le village est étonnamment désert… L’appareil s’ouvre… et je sens aussitôt l’urgence de nous rendre au village ! Je réintègre mon corps, et sonne le branle-bas de combat ! J’ordonne à Adam de positionner l’aiguillage sur la voie de gauche. À l’affût de l’arrivée d’un autre engin, nous remontons sur le wagonnet, et nous enclenchons le camouflage. Les témoins de notre arrivée, quels que soient, doivent penser qu’il n’y a que des Oraks. Notre moyen de transport s’engage en grinçant dans l’ascension du versant… Nous franchissons la crête, et le village apparaît…

Deux créatures, recouvertes d’une armure scintillante aux reflets bronze, sont sorties de l’engin. Elles marchent côte à côte, lentement, lourdement, en s’aidant d’un bâton métallique bronze. Deux grosses sphères en lévitation les suivent comme deux gardes du corps. Elles sont composées d’un assemblage de petits cylindres, avec d’innombrables picots, et me font penser à des mines sous-marines.

« Les élus ! Et leurs gardiens ! susurre Ayörbar.

Leurs gardiens ?

Oui. Les deux monstres qui les escortent.

Des monstres ? Vous voyez… des monstres ?

Oui, répond Mel. Les deux espèces de grosses brutes !

Oui… mais à part ça ? Vous voyez quoi ?

Deux boules qui vibrent, répond Jade. Et qui émettent de drôles de fréquences.

Des fréquences calquées sur les ondes cérébrales oraks, intervient Éoïah. Ils doivent pouvoir les interpréter. »

Le terminus de notre rail est en vue.

« Oherdhöl ! Stoppe le wagon ! Vous descendez… et vous vous mettez à couvert ! Mais restez dans le coin ! Nous allons suivre… vos “élus”. »

Vu leur lenteur, nous rattrapons sans mal les deux “élus” qui traversent le village. Ils longent la faille au-dessus de laquelle sont jetées trois poutrelles métalliques, des passerelles entre les rives.

« Personne dans le village.

Ils bossent. Ils ont intérêt. »

Les “élus” se dirigent vers les échafaudages…

« Je mémorise les fréquences des sphères, nous informe Jade. Comme ça je pourrai les reproduire. »

Je sens maintenant la présence de nombreux Oraks. Une présence étouffée par la puissance minérale de la montagne. Ils sont à l’intérieur d’un vaste labyrinthe de galeries ténébreuses.

« Tu leur en as demandé combien ?

Trente unités. Et ils ont intérêt à c’qu’elles soient prêtes ! Prêtes ou pas… une petite intimidation ne leur fera pas de mal. » Il s’approche des marches, sculptées dans la roche, qui mènent à l’échafaudage.

« Je ne vais pas plus loin ! avertit l’autre “élu”.

T’as raison. J’les appelle ! » Il se retourne… et je m’aperçois qu’il porte un masque sans-visage bleuté. Il s’éloigne des marches de quelques pas… se retourne vers les échafaudages… et frappe le sol de son bâton ! L’appareil émet aussitôt des infrasons. Retenant l’engin de sa main droite, il dévoile un pommeau sculpté qu’il fait pivoter de son autre main… Des coups sourds et répétés se mettent à faire vibrer le sol… Et des Oraks de tous âges jaillissent des différentes hauteurs… Ils évacuent les galeries et grimacent, les mains contre les tempes.

« Pitié ! Puissants élus ! crie un adulte à l’accoutrement imposant. Nous sommes à vos ordres.

Allez ! Encore un peu », pense l’élu au sceptre vibrant. Il ne bouge pas, il attend que les Oraks se rapprochent.

« Ça suffit ! C’est bon ! dit le second élu à son congénère.

Dommage… » Il lève le sceptre… qu’il repose brutalement ! Ce qui stoppe les vibrations.

« Bien ! Mes amis… » Soupirs de soulagement général des Oraks. « Nous venons chercher… nos quarante unités.

Quarante ? s’étonne son collègue.

Mais ? Puissant élu, rétorque un Orak voûté, alors qu’effarement, stupéfaction, consternation et incompréhension montent de l’assemblée, vous nous aviez demandé… trente unités !

Trente ? Quarante, cinquante… Quelle importance ? Aujourd’hui… c’est une belle journée… et nos Dieux sont généreux… Quarante unités suffiront. » Des rumeurs circulent dans l’assistance en pleine confusion. Je ressens une profonde lassitude, de l’écœurement, de l’indignation, un ras-le-bol général. Ce qui, à mon grand étonnement, semble ravir l’élu.

« Élus ! lance un jeune adulte au corps partiellement recouvert de métal. Vous nous aviez demandé trente unités… Nous avons travaillé d’arrache-pied… jour et nuit… depuis votre dernière visite, tous autant que nous sommes… pour vous fournir vos trente unités en temps… et en heure ! Nous avons tenu notre engagement ! Vos trente unités sont prêtes. Trente… mais pas une de plus ! À vous de respecter votre parole ! »

De la foule en émoi, surgit une vague d’admiration, de respect, devant le courage, l’audace, de l’un des leurs. Mais cette lame de fond est suivie par une onde d’appréhension et d’angoisse, sur la réaction des “élus”, les conséquences, et les répercussions…

« Il m’agace celui-là, pense l’élu. Son arrogance, son insolence ! Je n’peux pas laisser passer ça ! Jeune orak ! Approche-toi de ton élu ! » Il le désigne du bras droit tendu.

Courageux, le jeune entreprend la descente de l’échafaudage… Il ne laisse rien paraître, il est pourtant terrorisé. Pour ses compagnons désespérés, il est perdu… il est déjà mort. Anéanti, l’esprit vidé, il s’avance devant l’élu…

« Un costaud comme lui ! Quel dommage ! Tant pis ! Ça servira d’leçon. Jeune prétentieux ! La parole des élus ne se discute pas ! Un gardien ? Deux gardiens ? Allez ! Il a mérité les deux, juge l’élu qui s’apprête à manipuler une commande située sur son avant-bras gauche.

Ça sent le roussi ! lance Mel.

On intervient !

Allez ! Foutre le bordel sur Torakis ! remarque Adam. Épisode ? combien déjà ?

Oh ! Mais ça ne fait que commencer ! » Je m’apprête à immobiliser les deux “élus”.

« J’peux ? propose Jade.

Vas-y ! »

L’élu manipule une commande… et les deux sphères se fracassent au sol ! Des exclamations de surprise jaillissent des Oraks rassemblés. Dans une totale incompréhension, les deux “élus” relèvent leurs sceptres pour les frapper contre le sol… mais Adam est plus rapide ! Il envoie valser les deux appareils dans les airs… Ce qui entraîne des “Ööhh !” d’ébahissement, d’émerveillement, alors que les deux “élus”, totalement désemparés, s’observent mutuellement.

« Tant pis pour le camouflage ! Cette fois… on s’présente !

Ouais ! » s’exclament de concert Jade et Thomas.

Nous apparaissons tous les six, à peut-être trois mètres dans le dos des “élus”, ce qui produit un effet immédiat de stupéfaction et d’effarement. La foule s’agite, les échafaudages tanguent et menacent de s’effondrer… Plusieurs Oraks nous désignent, les “élus” se retournent… Interdits, stupéfaits, ils se sentent pris en embuscade. Ils décident de foncer sur nous, tête baissée, mais n’ont pas le temps d’avancer de deux pas. Adam les fait décoller et les immobilise.

« Qui sème le vent… récolte la tempête ! À trop vouloir réclamer, vous ne recevrez rien !

Les Dieux ? monte la rumeur d’une foule en pleine confusion.

Non ! Ce ne sont pas les Dieux ! tonne un adulte puissamment caparaçonné. Les Anges ! pense-t-il sans oser l’annoncer. Ce sont les Anges ! Les Anges de la prophétie ! L’âge des Anges est enfin arrivé !

Qui êtes-vous ? lance un élu qui tente de camoufler sa frayeur par un ton exagérément arrogant. Comment osez-vous… vous en prendre… aux élus des Dieux ?

Élus ? Élus par qui ? Élus pour quoi ?

Nous sommes les élus des Dieux !

Les dieux ? Quels dieux ? interroge Mel.

Les Dieux de Torakis ! Les Dieux des Oraks !

— Adam, intervient Jade, tu peux leur enlever le masque ?

— Ça marche ! » Comme emportés par une rafale, leurs masques s’envolent et virevoltent.

« Merci, grand frère. J’fais une expérience : j’vais leur balancer les fréquences de leurs sphères. »

Une terreur sans nom envahit les deux “élus” ! Ils se mettent à hurler, à se débattre comme des forcenés. Pris à leur propre piège, ils pensent être à la merci de deux terribles entités, des créatures imaginaires sorties tout droit de leurs pires cauchemars.

« Adam ! Repose-les ! Jade ! Ça suffit, tu arrêtes. »

À peine au sol, ils s’enfuient à toutes jambes, droit devant eux ! Ils se précipitent et trébuchent dans la faille !

« Adam !

— T’inquiète ! » Les deux “élus” ressurgissent du vide… Ils s’égosillent et se débattent à corps perdu.

« Je crois qu’t’as été un peu fort, annonce Mel. Ils ont perdu la tête. » Jade hausse simplement les épaules. Pantois, les jambes chancelantes, le jeune Orak que nous venons de sauver se prosterne devant nous.

« Je suis votre humble serviteur.

— Oh ! s’exclame Mel qui frappe des mains. Y va pas s’y mettre lui aussi ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ?

— C’est une manie chez eux, complète Thomas, le complexe du larbin.

Relève-toi ! Tu n’es pas ! notre serviteur. Tu es un Orak libre !

Merci à vous, nobles créatures, intervient l’Orak voûté. Mais qui êtes-vous ?

Ce sont les Anges ! répond la voix d’Ayörbar qui nous a rejoints discrètement. Les Anges de la Prophétie !

Notre ami a raison ! vient appuyer l’adulte puissamment caparaçonné. L’âge des Dieux est révolu. Voici venu l’âge des Anges !

Nombre d’entre vous ne connaissent pas la prophétie, reprend Ayörbar. Les dieux, nos faux dieux, l’ont jugée scélérate, perverse, immorale. Son enseignement a été interdit, et seuls quelques initiés la transmettent de génération en génération.

Mais bon sang, c’est quoi cette histoire ? s’étonne l’Orak voûté.

Il est dit, poursuit Ayörbar, qu’un jour…

Et toi ? le coupe l’Orak voûté. Qui es-tu ?

Je me nomme Ayörbar. Je viens d’Örö Dhur, un village à cinq jours d’ici, vers le couchant.

Örö Dhur ! Je connais ! appuie un jeune Orak de l’assistance.

Mon village a été sauvé in extremis par les Anges, reprend Ayörbar. Les dieux… venaient le détruire.

Le détruire ! Mais c’est impossible ! s’exclame un autre Orak, choqué par les propos outrageux d’Ayörbar. Nos Dieux ne commettraient jamais une telle atrocité !

Oherdhöl ! » appelle Ayörbar. Oherdhöl sort de sa cachette, il hoche la tête et fait signe aux quatre Oraks d’Akör Lar de le suivre.

« Je me nomme Oherdhöl… je suis originaire d’Örö Dhur… et voici Hörthaer, Aerthöl, Stölar et Traedör, les quatre survivants d’Akör Lar… Akör Lar ? Akör Lar ? Ça vous dit quelque chose ?

Une grande ville en bord de mer ! répond l’Orak voûté.

Tout à fait ! acquiesce Oherdhöl. Öpstör et moi-même… Öpstör était mon compagnon… nous arrivions à Akör Lar… lorsque le ciel s’est métamorphosé… Un vaisseau des faux dieux arrivait au-dessus de la ville… Et tout le métal a été aspiré ! Tout le métal ! Les constructions ! Les bijoux ! Öpstör a été aspiré comme un vulgaire ver de sable ! Je me suis accroché à ce que je trouvais, mes bijoux aspirés m’ont arraché la peau, mais j’ai tenu bon… Sinon je ne serais pas là pour vous raconter ce qui s’est passé ! Akör Lar n’existe plus… la ville… aspirée par les faux dieux ! Tous ses habitants… massacrés ! sauf ces quatre survivants… Et si nous avons survécu, ce n’est que grâce aux Anges qui nous ont soignés ! Nous arrivions à Örö Dhur, en compagnie des Anges, lorsque le vaisseau des faux dieux a débarqué ! Ils allaient, à nouveau… aspirer la ville ! Mais les Anges sont intervenus ! Les Anges ont détruit le vaisseau des faux dieux ! Les Anges… ont sauvé Örö Dhur !

Il est dit, reprend l’Orak caparaçonné, qu’un beau jour, six anges… les descendants du Dieu suprême, rejoindraient Torakis pour libérer notre peuple de nos faux dieux !

— Dieu suprême ? » s’étonne Mel qui siffle. « Vous avez entendu ça ?

— Waouh ! s’exclame Thomas. Dommage que Maman et Papa n’soient pas là !

Mais alors, lance un jeune Orak, nous sommes libres ?

Ne vous réjouissez pas trop vite ! Aujourd’hui, nous avons gagné la confrontation, mais le combat ne fait que commencer. Vous avez vu la vulnérabilité de ces soi-disant… “élus” ! Que sont-ils sans leur équipement ? Comme vos prétendus dieux, qui ne sont que des êtres de chair et de sang. Ils ne sont pas invincibles… mais leur technologie est redoutable ! Le conflit risque d’être long… et difficile ! mais vous ne devez plus vous laisser faire ! Vous devez vous organiser, vous armer ! Vous devez combattre ! Ne vaut-il pas mieux… mourir en Orak libre… que vivre en esclave ? » Une rumeur d’approbation parcourt l’assistance.

« Pour votre sécurité, les faux dieux ne doivent pas savoir ce qui s’est passé. Nous allons faire disparaître toute trace du passage des “élus”.

— Et comment ? s’étonne Thomas.

— J’ai mon idée. Je vous demande de prendre en charge ces deux “élus”. Soignez-les, étudiez-les… et retournez-les ! Ce sont vos frères !

D’autres élus viendront ? demande un adulte.

C’est fort probable. Alors, préparez-vous à les recevoir ! Pensez à les piéger avant qu’ils puissent utiliser leurs armes ! Et prévoyez de vous réfugier dans la montagne.

— Mais les vibrations de leurs sceptres sont insupportables !

Alors… prévoyez un éboulement ! Entassez des rochers instables pour qu’ils soient écrasés s’ils déclenchent leurs armes !

— En fait, t’as réponse à tout ? demande Mel.

— J’essaie ! J’ai cru comprendre que vous aviez préparé trente unités… de je ne sais quoi ?

Oui, Ange… trente unités d’understrup, m’informe le jeune Orak sauvé.

— Comme ça au moins… on est bien avancés ! grimace Mel.

Eh bien, conservez précieusement ces trente unités. Si d’autres “élus” viennent par ici…

Et dites-leur que vous n’en avez que vingt ! me coupe Mel.

D’ici là, pensez à vous protéger. Prenez le temps que nous vous accordons… pour réfléchir… vous organiser… vous armer !

— Et comment on va faire pour effacer les traces du passage des “élus” ? demande Thomas.

Lepte ?

Oui…

J’ai une espèce de… navette spatiale étrangère sur les bras. Ça t’intéresse ?

Ça pourrait nous intéresser.

Bien. J’te mets en prime… deux sceptres et deux sphères. Euh… Pour les sphères, j’pense que Jade les a endommagées.

Placez-les à l’intérieur de la navette, et refermez-la. Les Solènes s’en chargeront cette nuit. Veillez simplement à éloigner les Oraks.

Vers quel moment ?

Dès la nuit tombée.

Ça marche ! »

Adam et Éoïah récupèrent les sceptres, les sphères, les masques et une partie du harnachement des “élus”, pour aller les placer dans la navette. Pendant ce temps, Thomas, Jade, Mel et moi, nous avons une discussion avec Ayörbar, Oherdhöl et Ölstar, l’adulte caparaçonné. Ölstar nous rapporte les paroles de son grand-père. Des paroles gravées dans sa mémoire : « Souviens-toi, mon garçon. Un jour viendra, où l’équilibre du monde basculera. Six anges descendront du ciel pour nous sauver des griffes de nos Dieux. Comme après la nuit vient le jour, après l’âge des Dieux, l’âge des ténèbres, viendra l’âge de la lumière… l’âge des Anges. »

Les villageois, partagés entre excitation, fierté et joie, se lancent dans la préparation d’un banquet en notre honneur… Toujours aussi curieuse, Jade a la bonne idée de se renseigner sur ce que les Oraks nomment “understrup”… Le jeune que nous avons tiré du pétrin, Alömon, insiste pour nous présenter leur stock, un dépôt dissimulé au fin fond de la faille… Nous devons descendre trois interminables échelles à barreaux métalliques avant d’y accéder… Des échelles reliées entre elles, comme aux habitations et aux trois poutrelles qui enjambent le vide. Un dispositif parcouru par un courant électrique assez puissant… Et les Oraks de Vöne Siar, le village, descendent les échelles vivement, en se laissant glisser, ce qui engendre des guirlandes de gerbes d’étincelles… Les craquements, les grésillements, sont couverts par leurs cris de joie ! Heureusement pour nous… que nos boucliers nous isolent !

À peine arrivée au fond, je leur précise quelque chose de, peut-être, important : « Je pense que vos faux dieux n’aiment pas “wöj”… Alors… réfléchissez-y… Des fois qu’ils se décident à passer à Vöne Siar… »

Au fond de la faille règnent de puissantes odeurs soufrées. La chaleur est étouffante, l’air est brûlant et quasi irrespirable. Un système d’aiguillages en croix mène à quatre galeries. Dans l’une d’elles, stationne une file de wagonnets chargés à ras bord de cristaux noirs : l’understrup ! Les trente unités correspondent à trente wagonnets ! On nous apprend que la galerie donne sur l’extérieur, à plusieurs kilomètres du village. Les Oraks nous proposent, de bon cœur, d’emporter tout ce que nous souhaitons… Nous ne choisissons qu’un seul cristal, un échantillon à stocker dans la navette pour analyse. De la taille d’une main, le joyau, extrêmement dur et résistant, me rappelle les diamants noirs que Papa avait trouvés dans son bureau de Baïamé. Nous remontons à la surface, et je choisis d’aller, avec Mel, déposer le cristal dans la navette. Une trop belle occasion de nous retrouver en tête-à-tête…

En tout cas, ce n’est pas avec cet engin qu’ils auraient emporté l’understrup… Cette navette ne doit être que l’avant-garde. Et son vaisseau mère ne doit pas être loin, d’autant que l’autonomie de l’appareil semble restreinte. La porte, très épaisse, témoigne d’un blindage destiné à supporter une rentrée atmosphérique.

L’habitacle est on ne peut plus sommaire. Adam et Éoïah ont positionné les deux sphères dans leurs emplacements d’origine, au fond, et ils ont déposé les accessoires des “élus” sur leurs deux sièges. Des sièges moulés dans une résine gris terne, devant un tableau de bord primitif surmonté d’un symbole gravé en surimpression : un œil cerclé de quatre anneaux. Mel et moi montons à bord. Nous déplaçons les affaires des “élus”, et nous nous installons… Trois Oraks ne tiendraient pas, c’est déjà limite pour nous deux… mais nous retrouver serrés l’un l’autre… n’est pas pour nous déplaire…

Il n’y a aucun vitrage apparent et les commandes se résument à deux gros boutons noirs autour d’une espèce de jauge horizontale. Le pilotage doit être automatique… Ne souhaitant pas nous éterniser, des fois que la navette décolle seule vers l’inconnu… nous sortons et nous retournons au village.

Nous proposons aux Oraks originaires d’Akör Lar de rester à Vöne Siar… Traedör et Hörthaer acceptent, mais Aerthöl et Stölar choisissent de rester avec nous.

C’est au cours du dîner, alors qu’Aporéa se couche, que Mel et moi prétextons une envie pressante pour nous éclipser… Une nouvelle nuit sans lune plonge Torakis dans l’obscurité… Sans bruit, et en veillant à ce que personne ne nous suive… nous nous approchons de la navette, et nous nous assoyons sur un rocher plat, enlacés, épaule contre épaule… Les bruits de la nuit s’éveillent. Les crissements et cliquetis répétés d’insectes, et les vacarmes ultrasoniques de leurs prédateurs volants, des espèces de chauves-souris qui jaillissent en masse des anfractuosités de la montagne voisine… Ainsi que les gargouillis d’aspiration des gros vers qui sortent de leurs terriers… À l’écoute des bruits étouffés du village, je suis surprise par un bruit incongru à sonorité métallique… L’image de boulons qui dansent sur une plaque me vient à l’esprit. Le bruit s’amplifie…

« Lepte ?

Oui, c’est bien nous.

O.K. ! Bonne pêche ! » La navette s’élève à la verticale, d’abord lentement… puis sa vitesse augmente. Nous la suivons du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse… Et nous rejoignons le village, bras dessus, bras dessous… Devant l’insistance des Oraks, nous acceptons de passer la nuit à Vöne Siar, nous accordant ainsi une vraie nuit de sommeil…

Un sommeil réparateur… mais court. Nous sommes réveillés bien avant l’aube par des villageois qui, habitués à se lever très tôt, sont déjà prêts et dispos pour leur… première journée… de liberté… Nous faisons nos adieux à Traedör et Hörthaer… et tous les villageois nous accompagnent pour notre départ…

La descente… vertigineuse, nous ramène dans la vallée. Adam déplace l’aiguillage vers la gauche… et nous reprenons notre chemin vers l’est…

*

Cinq jours passent… cinq jours au cours desquels le paysage se modifie. Le désert cède la place à une végétation de savane, de broussailles, d’arbrisseaux et d’arbustes de plus en plus denses… Ce qui contrarie les Oraks. Ils nous apprennent qu’au contact de certains vents chauds, les feuilles des grands arbres développent un poison hautement volatil… Lepte n’est pas au courant… Alors à chaque passage près d’un bosquet, les Oraks retiennent leur respiration… craignant d’inhaler un gaz invisible, inodore, mais très très toxique…

La faune se diversifie, des reptiles et des petits mammifères apparaissent, mais nous ne croisons aucun nouvel Orak.

Au sixième jour, alors que nous nous dirigeons vers les croupes arrondies et verdoyantes d’une chaîne de volcans éteints, je pressens enfin quelque chose. Un amas de pensées structurées, distant de… deux, trois, kilomètres. Les fréquences sont multiples, c’est un groupe de six Oraks.

J’ordonne à voix basse : « Stoppez le wagonnet ! »

Mel, assis près de la commande, la redresse aussitôt… ce qui déclenche un grincement qui me fait grimacer.

« O.K., répond Mel qui hoche la tête. J’les sens aussi. Ils sont six.

Que s’passe-t-il ? demande Ayörbar.

Je viens de repérer un groupe de six des tiens. Je pars en éclaireur. Ne faites aucun bruit. »

Je ferme les paupières et m’élève en extra… Le rail vire sur la droite… et plonge sous une végétation de grands arbres majestueux. Ce que j’aperçois… me stupéfie ! Le choc est tel, qu’il manque de peu de me ramener instantanément !

Le rail se termine en plein cœur d’une clairière, où patientent… six Oraks… vêtus… de robes éthaïres ! Ils ne possèdent aucun ornement métallique, mais chacun d’eux porte un collier de perles noires ! et une ceinture ! collier et ceinture identiques aux nôtres ! À l’abri d’arbres vénérables, six rochers arrondis, recouverts de mousse, encerclent la clairière. Je me concentre pour suivre leurs conversations. Je sens chez eux une excitation extrême… de l’exaltation… comme de l’angoisse… et du doute.

« … Tu te rends compte de ce que nous vivons !

Pas vraiment. J’ai du mal à imaginer les conséquences. Depuis si longtemps !

L’honneur qui nous est dévolu !

Et si tout ça n’était qu’une légende ?

Comment peux-tu douter ?

Je ne doute pas ! Je pose juste la question ! C’est tout.

Arrêtez ! Ce n’est pas le moment, ils ne devraient plus tarder. Nous allons très vite… être fixés ! »

Sonnée par leurs propos, je réintègre mon corps et m’allonge sur la plate-forme du wagonnet.

« Ça va pas ? s’inquiète Mel.

— Wouah ! » J’ai les yeux rivés au ciel… Un ciel bleu pâle, aux nuages effilochés jaunes et gris violacé.

« Si vous saviez… c’que j’ai vu ! C’que j’ai entendu !

— Alors ? s’impatiente Thomas.

— Nous sommes attendus…

— Un piège ! s’alarme Adam.

— Non ! Pas du tout ! Et bien au contraire ! Sûrement des Mandaraks.

Mandarak ? s’exclame Oherdhöl qui a saisi le mot au vol.

Oui. Je crois que nous allons tomber sur… six Mandaraks. Ils nous attendent… Ils sont vêtus… comme nous !

Comme nous ? Ils portent une robe éthaïre ? s’étonne Éoïah, alors que Mel, estomaqué, ouvre de grands yeux.

— Une robe éthaïre ? répète Jade, l’air perplexe.

— Oui !

Les gardiens de la prophétie ! s’écrit Ayörbar qui passe de la surprise, la joie, à une certaine tristesse mêlée d’amertume. Nos routes se séparent ici même, ajoute-t-il, l’air attristé. Je vous ai conduits aux Mandaraks, mais nous ne devons pas aller plus loin.

Vous restez avec nous ! répond Thomas, l’air décidé. On n’va pas vous laisser comme ça !

Merci Toms, mais la contrée nous est interdite, réplique-t-il, l’air désolé.

— Bon. Ils nous attendent au terminus. Vous nous accompagnez jusque-là ! Ensuite… on verra. Vous êtes prêts ? Je crois que nous avons rendez-vous… avec l’Histoire… Mel, tu peux redémarrer. »

Notre wagonnet entame la dernière courbe en grinçant… Je me concentre sur les pensées des Oraks… Des Oraks investis de la lourde responsabilité, pour ce qu’ils en éprouvent, de nous accueillir…

« Écoutez ! Vous entendez ? s’exclame l’un d’eux. Ça alors !

Un wagonnet approche ! s’étonne un autre, fortement ébranlé par ce qu’il entend.

Ils arrivent ! s’écrie un Mandarak en pleine frénésie, son cœur bat la chamade.

Ööhh ! La prophétie était exacte ! » explose l’un d’eux.

Alors que nous nous précipitons sous les imposantes ramures, l’appréhension est à son comble ! et le stress bondit chez les Mandaraks ! Et ils nous apparaissent ! sous les grincements et les gerbes d’étincelles des frottements du wagonnet contre le rail qui s’élargit… Après un instant d’hésitation, c’est une explosion de joie, d’allégresse, qui les envahit ! Ils exultent ! à la limite de l’extase ! au bord de l’évanouissement ! Je ne m’imaginais pas pouvoir un jour provoquer de telles sensations à des inconnus !

Le wagonnet termine sa course à quelques centimètres de la butée.

« Elle est pas mal, celle-là ! s’exclame Thomas, bouche bée.

— Où est-ce qu’ils ont été dénicher ce déguisement ? se demande Jade, perplexe, les sourcils froncés.

— C’est en notre honneur, répond Adam.

— S’il vous plaît. » ajoute Mel sur un ton précieux, alors que cinq Mandaraks se prosternent.

« Ça devient une habitude ! » grimace Mel. Seul l’un d’eux s’avance, celui dont le cœur bat la chamade. Il est au bord de l’attaque cardiaque !

« Ööhh ! C’est eux ! C’est bien eux ! En mon nom… comme en celui de tous mes compagnons… je vous souhaite la bienvenue, proclame-t-il la voix chevrotante, sans oser nous regarder. Bienvenue à vous, guide et accompagnateurs. » La bienvenue surprend les Oraks qui, sur le qui-vive depuis notre plongeon sous les arbres, respirent irrégulièrement. Ils craignent encore d’étouffer, alors qu’ils voient bien que les six Mandaraks, devant eux, ne se préoccupent pas de l’éventuelle présence de gaz toxique.

« Merci à toi. » J’incline doucement la tête. « Relevez-vous, vous autres. Vous êtes les Mandaraks ? C’est bien ça ? Et vous nous attendiez ? N’est-ce pas ?

Tout à fait, Manda Ef, répond-il en baissant la tête. C’était écrit… Nous devions vous retrouver ici même… le lieu de la rencontre… aujourd’hui même, ajoute-t-il sur un ton déférent.

— Bien… lâche Mel qui descend du wagonnet. Alors… tu connais la suite. » Il lève les mains, paumes ouvertes.

« Tout à fait, Manda Möl. Nous allons vous accompagner jusqu’au temple… où nous vous présenterons à notre Maître. Notre devoir s’arrête là.

— Bon ! Il est déjà pas mal, ton programme, répond Mel qui hoche la tête.

Ce n’est pas… mon programme, Manda Möl, c’est la prophétie. Vous venez découvrir son origine.

— Ah ! s’exclame Mel. En plus, tu sais c’qu’on veut !

Je pense simplement en avoir connaissance… en partie tout au moins.

Merci. Nous vous suivons.

Je suis désolé… mais vous n’allez pas… tous… pouvoir nous suivre, reprend le Mandarak pour les Oraks restés sur le wagonnet. Guide Ayörbar, Ayörbar c’est bien ça ? » Ayörbar acquiesce.

« Tu ne peux pas nous accompagner. La même chose pour toi, Oherdhöl. Vous devez rentrer, et répandre la prophétie. Le secret n’est plus de mise, l’âge des Anges est arrivé ! La révolution est en marche ! Mais vous deux, Aerthöl, Stölar, les pêcheurs d’alodras, vous qui n’avez plus de famille, vous que personne n’attend, et qui n’avez nulle part où aller… vous venez avec nous ! » Surpris et intimidés, Aerthöl et Stölar descendent du wagonnet.

« Ne soyez pas inquiets ! Soyez heureux ! Vous venez de trouver votre nouvelle famille ! »

Nous remercions Ayörbar et Oherdhöl, emplis de questions sur le devenir de leur peuple… et tout de même un peu frustrés d’en rester là. Ils remettent en route le wagonnet… et c’est avec des pincements au cœur que nous les voyons disparaître derrière le rideau de branchages.

La robe des Mandaraks est assez ressemblante, mais le collier, et la ceinture, ne sont que des imitations. De bonnes imitations, mais sans aucune faculté particulière. Je me suis habituée aux accessoires métalliques, et sans eux, il m’est difficile de les différencier. Ils ont pratiquement la même taille, la même corpulence, et le même faciès en forme de poire avec de grands yeux ronds noirs. Nous devons les déstresser, les mettre en confiance, tant le poids de leur mission leur pèse sur les épaules. Une mission qui semble représenter le but ultime de leur existence.

C’est Jade qui finit, malgré elle, par les apaiser, et les décoincer, en leur demandant s’ils n’ont pas peur des arbres… Une question qui les amuse.

« Les arbres sont notre garantie de tranquillité, de sécurité. La Prophétie des Anges, les prédictions de Raköl, annonce la fin des dieux oraks.

— Raköl ? interroge Jade. C’est quoi ?

Raköl ? Mais c’est notre prophète ! C’est lui le visionnaire !

— Ah ! D’accord !

Vous imaginez que ses prédictions… n’ont pas plu aux prétendus dieux. Quand ils ont eu vent de la prophétie, ils l’ont aussitôt jugée subversive, nuisible. Elle a été interdite, et nous, les Mandaraks, les gardiens de la prophétie, nous sommes devenus des parias pourchassés. Alors, pour ne pas disparaître, nous avons dû nous éclipser. Nous sommes une communauté secrète qui vit en autarcie. Seuls quelques-uns d’entre nous vont et viennent, discrètement, de village en village, pour perpétuer la prophétie. Nous devions protéger notre territoire contre toute intrusion.

— Ah ! lâche Thomas. Je vous vois venir.

Notre contrée étant recouverte de forêts, l’idée nous est venue de faire circuler le bruit que lorsque souffle l’ahouchoua…

— Hein ? Quoi ? s’écrie Jade, les sourcils froncés.

L’ahouchoua est un vent chaud, humide. Lorsqu’il souffle, les feuilles des arbres frissonnent… et exhalent… un gaz mortel ! Une fable inventée de toutes pièces. Diffusée par les Mandaraks, les Oraks l’ont aussitôt prise pour argent comptant. Si un Orak s’aventure en forêt, le moindre murmure le fait détaler.

L’utilité de cette fable vient d’expirer avec votre arrivée, poursuit un autre Mandarak. Tout n’est plus qu’une question de temps. Une mécanique, que rien ne pourra arrêter, s’est mise en place, et l’âge des dieux va se dissiper… Et nous n’aurons plus lieu d’exister lorsque les prédictions de Raköl se seront réalisées. Torakis redeviendra libre ! et nous retrouverons nos frères et sœurs ! »

Nous nous enfonçons sous les cimes d’arbres séculaires au tronc noueux. Notre progression est facilitée par un épais tapis de mousses compactes qui recouvre les vallons. Aucun chemin n’apparaît tracé, mais nos guides semblent connaître la région sur le bout des doigts. Sous les frondaisons de plantes luxuriantes, nous slalomons entre des buissons et des arbustes à fleurs, à fruits, à l’aspect et aux formes variés. Des colonies de champignons agrémentent le parcours. L’air est chaud, humide, et chargé de puissants parfums. J’ai beau lever la tête à chaque trouée végétale, le ciel ne me dévoile qu’un perpétuel manteau de nuages gris sombre…

Nous cheminons par monts et par vaux… Nous devons bientôt avancer en terrain plus pentu, alternant de longues et pénibles ascensions de pentes volcaniques, et des descentes raides vers des vallons encaissés. Des vallons secrets où le temps semble s’être arrêté. Le silence qui y règne est lourd, pesant, presque accablant. Un silence qui impose le respect, et nous contraint à nous taire. Nous longeons des lacs d’anciens cratères aux eaux fraîches, poissonneuses, et riches d’étonnants crustacés aux reflets bleutés.

Le périple à travers la chaîne volcanique dure deux jours… Deux jours à apprendre à reconnaître les champignons, les graines et les baies comestibles de cette région de Torakis, et à boire l’eau fraîche et pure des lacs. Un régime alimentaire totalement différent et bien plus riche que celui des Oraks ! Deux nuits à dormir sur d’épais tapis de mousses… La faune locale se compose d’une grande variété d’insectes. Les diurnes, avec d’extraordinaires papillons aux couleurs chatoyantes, et les nocturnes, dont des lucioles jaunes ou bleu-vert. Des petits mammifères, courts sur pattes, aux oreilles à peine visibles, véritables boules de poils fauves, nous approchent à la moindre halte. Des “vövörits” qui, comme les chekoris d’Okozbek, viennent se frotter contre nous à la recherche de caresses… Leurs yeux sont ronds, jaunes, et leur museau est noir et aplati.

Au crépuscule de notre troisième jour avec les Mandaraks, nous atteignons un promontoire en surplomb d’une caldeira… Le souvenir des moments passés sur Irod me revient aussitôt en mémoire. L’un des guides nous apprend qu’il s’agit du plus vaste cratère de Torakis. Le panorama est exceptionnel ! Aporéa se couche et colore les nuages de roses, de rouges et d’orangés. De nombreuses cascades, scintillantes d’or, dévalent les pentes abruptes du cratère pour terminer dans un grand lac central survolé par des bancs d’oiseaux. Au cœur du lac trône une île découpée qui, malgré son remarquable couvert végétal, laisse entrevoir des lueurs qui n’ont rien de naturel.

Et je peux facilement déceler la présence de Mandaraks sur ce petit bout de terre perdu en pleine nature : notre destination !

À mi-pente, sur notre droite, quatre lueurs mouvantes se déplacent lentement… Elles viennent à notre rencontre !

« Des éclaireurs ! annonce Mel. On est bientôt arrivés.

— L’île ! s’exclame Thomas. Je parie que votre temple est sur l’île… avec votre… “Maître” !

Oui, Manda Toms, telle est notre destination. »

Recueillis devant ce spectacle de bout du monde, nous patientons le temps qu’arrivent deux éclaireurs. Vêtus du même accoutrement que nos guides, ils portent chacun une perche sur l’épaule. Les perches ploient légèrement sous la charge de deux sphères lumineuses. Ils se courbent devant nous… sans reposer leurs lampions… et sans dire un mot. Je sens en eux de l’appréhension, de la crainte, des états suscités par un profond respect, une vénération bien trop exagérée.

« Pas de chichi ! s’exclame Thomas. Relevez-vous, camarades ! déclare-t-il sur un ton solennel excessif. Nous vous remercions de nous apporter… la lumière !

— Comme ça… on y verra p’t-être un peu plus clair… sur cette prophétie ! ajoute Mel, railleur.

— Grrr ! » grogne Thomas, les sourcils froncés, le sourire en coin. Ne sachant comment interpréter les boutades de Mel et Thomas, les éclaireurs, tous deux troublés, sont mis à l’aise par nos guides : « Ne vous inquiétez pas ! Les Anges aiment plaisanter ! Êtes-vous prêts ? pour l’ultime étape ?

Allons-y !

— Et c’est parti… commence Mel.

— Mon kiki ! réplique Thomas.

— Si tu veux… mon coco ! », termine Mel, magnanime.

Un éclaireur part avec Aerthöl et Stölar. Nous les suivons, en rang par deux, accompagnés chacun de notre guide… Le second éclaireur ferme la marche. Le chemin, rocailleux et glissant, descend en pente douce jusqu’aux rives du lac… Nous stoppons sur un grand rocher plat, en léger surplomb des eaux sombres, à quelque trois cents mètres de l’île mystérieuse… Les deux éclaireurs reposent leur fardeau, et prennent chacun une sphère lumineuse. Ils s’avancent près du bord… et balancent leurs lanternes en cadence… La réaction ne se fait pas attendre : des bruits métalliques, de corps qui s’entrechoquent, retentissent, et se répercutent en écho au-dessus du lac… Les eaux, entre l’île et notre rocher plat, commencent à s’agiter ! Une structure longiligne surgit à une centaine de mètres et poursuit sa lente élévation… Il s’agit d’une rambarde, fixée sur un côté d’une passerelle métallique étroite. Composée d’une armature principale garnie d’assemblages grillagés, la passerelle se stabilise au-dessus de la surface… Une portion de pont vient de s’élever au milieu des eaux !

« Et ? Comment on fait pour aller jusque-là ? » Jade a l’air perplexe.

« Un coup de main ? propose Thomas qui s’agenouille, les deux mains écartées, prêt à battre les eaux.

Attendez ! prévient l’un des guides, ce n’est pas terminé. »

Notre rocher se met à vibrer… et les eaux recommencent à s’agiter ! Un nouveau segment de pont émerge… de notre position au pont central… Dans le même temps, un tronçon équivalent apparaît de l’autre côté, parachevant ainsi le pont ! Nous n’avons plus qu’à avancer pour rejoindre le groupe de Mandaraks que j’aperçois de l’autre côté. Les éclaireurs repositionnent leurs sphères, ils se relèvent avec leur attirail et l’un d’eux ouvre la marche… Le pont est branlant, il tangue et résonne sous nos pas. L’atmosphère, plus fraîche, me renvoie les pensées des Mandaraks de l’île : j’y entrevois beaucoup de nervosité, de tension, de stress, d’agitation… avec une surprenante exception ! L’un d’eux émet des fréquences cérébrales lentes et régulières. Je le sens calme, posé, serein, un intrus dans tout ce bouillonnement de turbulences et d’excitation.