Une vingtaine de Mandaraks patientent sur une petite crique de galets noirs. Je vois qu’ils sont… très mal à l’aise ! Ils me font penser à des acteurs amateurs submergés par le stress d’un premier lever de rideau. Un seul relève la tête, un jeune adulte qui nous observe, l’air bienveillant. Avant même qu’Ève ne mette le pied sur l’île, il s’avance, les bras ouverts : « Soyez les bienvenus ! Anges de la Prophétie ! Nous attendions votre venue… Manda Ef ! ajoute-t-il avec un léger hochement de tête devant Ève. Bienvenue, Ève, pense-t-il soudain, ce qui m’interpelle. Non… je ne suis pas télépathe… mais je sais que vous l’êtes. Je suis Atör Raköl… Maître des Mandaraks… descendant direct de Raköl.
— Tu connais mon vrai nom ? » s’étonne Ève. Atör Raköl sourit.
« Je connais beaucoup de choses qui vous étonneraient. En tant que Maître des Mandaraks… et descendant direct de Raköl ! j’ai accès au lieu de prédiction… Manda Möl ! Bienvenue, Mel !
— Atör Raköl ! Merci, réplique Mel.
— Manda Toms ! me dit-il. Bienvenue, Thomas !
— Merci.
— Manda Jahad ! Bienvenue, Jade. Manda Aden ! Bienvenue, Adam. Manda Eya ! Et bienvenue à toi, Éoïah ! Jeune Ligure !
— Aaahh ! Tu sais que je suis ligure ? Vous êtes de vrais devins ? De père en fils ? De mère en fille ?
— Nous avons notre petit secret ! Un vieux secret dont les instants sont comptés. Vous êtes là pour l’effacer…
— Bonjour à vous tous ! reprend Ève. Nous vous remercions pour votre accueil. Je sais combien nous comptons pour vous… je sais combien vous comptez sur nous… Et j’espère que nous ne vous décevrons pas.
— Aucun risque, réplique Atör Raköl. Aerthöl, Stölar, vous êtes les bienvenus. Guides, faites visiter les lieux à nos deux jeunes recrues. Venez… suivez-moi. » Il laisse ses compagnons, contourne un fourré par la droite, et s’engage dans un étroit passage…
« Faites attention aux marches ! » Un petit escalier de pierres monte sous une épaisse tonnelle végétale. À la queue leu leu, nous devons baisser la tête et courber le dos pour le suivre…
« C’est étroit… j’en conviens… mais tout ici… est d’origine… Le site devait rester secret… Nous ne devions pas être découverts… Sinon… notre Communauté aurait disparu… en même temps que ce lieu. Cette possibilité avait été envisagée… mais elle ne s’est… bien entendu… jamais concrétisée. Autrement, la prophétie aurait été… inexacte… mensongère ! Si le site avait été découvert… l’île aurait été volontairement… engloutie !
— Engloutie ? s’étonne Jade.
— Oui. Vous avez vu les nombreuses chutes d’eau qui se déversent dans le cratère ? Alors comment se fait-il qu’il ne soit pas totalement immergé ? Ce cratère n’est pas volcanique, il est météoritique. Et c’est l’impact qui a induit le volcanisme de la région. Dès la collision, une fissure s’est créée au fond du cratère. Avec la pression des eaux, elle s’est lentement élargie, pour se transformer en lit de rivière souterraine. La galerie naturelle relie les fondements de l’île à une résurgence située assez loin d’ici. Nous maîtrisons le débit de la rivière pour qu’elle n’emporte que le trop-plein d’eau. Sans notre intervention… quotidienne ! un mécanisme boucherait la galerie… et l’île serait engloutie en quelques jours. »
Nous arrivons dans une petite clairière, où nous sommes attendus par quatre Mandaraks qui portent des sphères lumineuses.
« Éclaireurs ! » Les quatre Mandaraks s’agitent aussitôt : ils escaladent un rocher aux formes arrondies et déposent leurs sphères sur des endroits choisis…
Le rocher s’anime sous le jeu d’ombres et lumières, et une sculpture apparaît. La silhouette d’une créature ventrue, obèse, aux formes rebondies, une espèce de bouddha bienveillant. Son visage rond, poupin, possède deux grands yeux globuleux, un nez droit épaté à la base, de bonnes joues bien gonflées, et une bouche large, souriante, aux lèvres charnues. Il joint les mains et croise des doigts épais sous un ventre démesuré. Je compte cinq doigts à chaque main… Ce qui me surprend, les Oraks n’en ayant que quatre… La partie basse de son corps disparaît sous la végétation.
« Raköl ? propose Jade.
— Non. Cette sculpture est volontairement ambivalente. Vous seriez Emnos, vous reconnaîtriez Cherfa ! Cherfa Kriemn.
— Cherfa ! Cherfa Kriemn ! Tiens, tiens, s’étonne Ève.
— Le dieu des dieux. Le tyran Emnos. Alors que la sculpture représente… Zand Yadöm, le dieu suprême de la mythologie orak. Et selon la légende… votre grand-père !
— Notre grand-père ?!
— Oui ! Les prédictions sont bien plus que des présages. Elles annoncent les faits… tels qu’ils se sont produits… jusqu’à aujourd’hui. La légende n’est qu’une fable qui enjolive et déforme les faits. Selon la légende, Zand Yadöm, dieu suprême de l’univers, a engendré deux créatures célestes… Évyah, la mère de tout être vivant… et Tömöl, le père du minéral… Évyah et Tömöl se sont unis… pour enfanter… six anges.
— Nous ! s’exclame Mel.
— Exactement ! Selon la légende ! La prédiction est plus… terre à terre. Raköl vous a vu débarquer… il vous a vu sauver un village de la destruction… intervenir contre deux élus des dieux… venir à notre rencontre… arriver jusqu’ici… déclencher…
— Stop ! éclate Ève. Nous ne voulons pas connaître l’avenir !
— Venez ! » Il s’approche de la sculpture… Nous le suivons. Deux Mandaraks écartent les fourrés, et dévoilent l’entrée dérobée d’un tunnel étroit éclairé par des photophores jaunes…
« Bienvenue… au temple… de Raköl ! Ce lieu est jalousement protégé… car son pouvoir… est immense ! Nous allons pénétrer au cœur de l’île… puis descendre au fond du cratère. De là, je vous guiderai jusqu’au secret… » Le tunnel est une galerie voûtée qui s’enfonce dans les entrailles du cratère. Le sol est détrempé, glissant, inégal, usé par le temps.
« Vous n’habitez… quand même pas là-dedans ? s’étonne Jade.
— Non ! Nous vivons de l’autre côté de l’île… dans un réseau de cavernes plus spacieuses… et plus confortables. »
Les parois sont recouvertes de hiéroglyphes éclairés tous les trois, quatre mètres…
« L’écriture des Anciens, une écriture interdite par les Emnos. Vous avez… sous les yeux… l’Histoire de notre peuple… jusqu’au contact emnos… Un contact catastrophique pour notre espèce assujettie à un prodigieux bond en arrière… »
La chaleur, l’humidité, renforcent la sensation d’étouffement, d’oppression… Je sens la sueur couler sous mes aisselles, perler sur mon visage… comme sur celui des camarades… Nous arrivons dans une petite salle circulaire percée d’un puits rempli d’eau… Une frise de cercles gravés entoure la pièce… Je ne vois aucune issue…
« Nous allons… descendre, annonce Atör Raköl.
— Mais… C’est plein d’eau !
— Je sais, répond-il, l’air amusé. Nous allons vider l’eau. Vous ! allez vider l’eau !
— Euh… et comment ? demande Jade.
— Observez attentivement la margelle… » Atör Raköl approche un photophore de l’une des six pierres qui forment le pourtour du puits. Un symbole, gravé en creux, apparaît sous la lueur rasante. Symbole qui m’évoque une dent stylisée à deux racines.
« Adam ! ton signe ! Le symbole de la matière, de la terre, des racines.
— Ah ! » lâche Adam, l’air perplexe. Atör Raköl se déplace et éclaire la pierre de droite. Un W en surépaisseur apparaît.
« Jade ! Le symbole de la foudre.
— D’accord… » Le Mandarak éclaire la pierre suivante : un cercle, gravé en creux, se profile.
« Mel ! Le signe de la nuit. » Mel hausse les épaules.
« Vous venez de voir les trois premiers symboles. Regardez les suivants… Ils s’apparient avec les précédents. Celui-ci… c’est celui du feu.
— Le mien ! annonce Éoïah.
— Exactement ! Le signe d’Adam… inversé… et en relief ! Et celui-là…
— Le signe de l’eau ! » Le W en surépaisseur est remplacé par un M gravé en creux.
« Bravo Thomas ! Ève… le dernier…
— Un cercle en surépaisseur… votre étoile… Aporéa.
— Et voilà ! Alors, placez-vous devant votre signe… et faites un demi-tour sur place… Que voyez-vous ?
— Le mur, dit Jade.
— Mais encore ?
— Une frise de cercles.
— Oui… Et cette frise ? Qu’a-t-elle de particulier ?
— Des motifs de dix grands cercles… séparés par un petit cercle, précise Éoïah. Et j’ai un petit cercle devant moi.
— Moi aussi, remarque Adam. J’en ai un ! pile en face !
— Moi aussi ! assuré-je, en chœur avec Jade.
— Nous également, ajoute Ève.
— Avancez… vers le petit cercle qui se trouve devant vous… »
J’avance, le regard rivé sur le cercle de pierre… et pose une main sur la paroi, avant d’observer les camarades… Nous sommes le nez au mur, comme si nous étions punis…
« Adam… Mel… et Thomas… uniquement vous trois ! Posez une main sur votre cercle… Maintenant… Attention ! Vous n’avez pas le droit à l’erreur ! Si l’un de vous se trompe… l’accès… se trouvera… à jamais… condamné ! Mais je sais que vous n’allez pas vous tromper. Vous allez pivoter le cercle vers la droite ! et vous appuierez fortement ! »
La main droite au centre du cercle, je tente de le faire bouger… mais il résiste. J’insiste… et il pivote brusquement d’un quart de tour ! Surpris, j’appuie précipitamment ! Il s’enfonce d’environ deux centimètres. Ensuite, ne sachant que faire, je reste la main collée au cercle.
« Vous pouvez relâcher la pression… Merci. Jade… Éoïah… Ève… c’est à votre tour. Mais attention ! Vous allez pivoter votre cercle… dans l’autre sens ! vers la gauche ! Et ! Ne pas appuyer ! Vous laisserez faire. » Ève, à ma droite, se frotte les mains… et pose la gauche sur le cercle.
« C’est fait ! annonce Jade.
— Moi aussi », ajoute Éoïah. Ève me sourit et me fait un clin d’œil. « Vous êtes prêts ? » nous demande-t-elle. J’acquiesce d’un hochement de tête. Ève tourne la main… et le cercle se dégage du mur pour émerger d’un bon centimètre… Ce qui déclenche des vibrations suivies de coups sourds ! Un mécanisme caché s’est mis en branle… Le puits se vide !
« Et voilà ! Un dispositif imaginé par les premiers Mandaraks. Et je vous avoue que c’est plus simple… et plus rapide ! de l’activer avec votre aide. »
Le niveau de l’eau s’abaisse… révélant un escalier en colimaçon qui longe les rebords du puits. L’entrée d’une galerie se présente quelques mètres plus bas… mais l’eau poursuit son retrait… Un deuxième souterrain apparaît… puis un troisième, toujours plus bas.
« La météorite… qui devait être gigantesque… n’a pas été totalement vaporisée au moment de la collision. Et l’île, dans laquelle nous allons nous enfoncer encore plus avant, est composée d’importants fragments météoritiques associés à de la lave solidifiée. La teneur en minerai du sous-sol…est… exceptionnelle ! Imaginez… pour nous qui sommes un peuple de mineurs, de fondeurs, la réaction de nos ancêtres lorsqu’ils ont découvert le site… Un site qu’ils ont immédiatement exploité. Les galeries sont nombreuses… et tout aurait disparu… si Raköl n’avait pas fait… sa découverte ! »
Un quatrième passage se découvre… puis un cinquième…
« Y en a combien comme ça ? demande Jade.
— Treize ! » Atör Raköl détache un photophore… pour le tenir au creux de ses mains, et s’engage sur la première marche…
« Nous descendons… » Et nous nous enfonçons dans d’angoissantes ténèbres… sous le bruit des gouttes qui ruissellent, dans une lente descente en spirale vers l’enfer… Le puits a été creusé dans un matériau noir, vitrifié, qui émet d’étranges reflets au passage du Maître. À l’intérieur même de la roche, des ombres mouvantes gigotent et se trémoussent ! Comme si les spectres des générations qui se sont succédé nous observaient… La descente me paraît interminable…
Nous arrivons enfin… au treizième niveau ! Sur une épaisse grille métallique, fortement corrodée, qui interdit la poursuite de la descente. Le photophore toujours au creux des mains, Atör Raköl s’engouffre dans la galerie… Il avance jusqu’à un premier embranchement…
« À droite ! La galerie de gauche ne mène nulle part. »
À l’embranchement suivant, Atör Raköl dépose sa boule lumineuse dans une cavité de la paroi… Une paroi qui renvoie aussitôt d’étonnantes réverbérations irisées.
« Le tunnel de droite… comme celui de gauche… est creusé dans la météorite. C’est celui de gauche qui nous intéresse. Venez… Et laissez-vous guider par les lumières…
— Les lumières ? Quelles lumières ? » Lorsque je les aperçois !
