Chapitre 4-36

Éoïah

Une épaisse couche de cendres recouvre l’esplanade. Des cendres grasses, collantes, que Thomas déblaye grossièrement de ses bottes pour faire apparaître un sol dallé de grandes pierres noires. Le bord extérieur de la place est protégé par une balustrade de pierre sculptée de motifs végétaux. Avec Adam, je m’avance pour découvrir ce qu’apercevaient les habitants : un vaste panorama sur l’embouchure du fleuve. Le site devait être exceptionnel… du temps de la splendeur de la cité… Aujourd’hui, le tableau n’offre plus que des teintes brunes délavées. Il en émane une impression de maléfice, une impression renforcée par l’absence… totale… d’une quelconque forme de vie… Pas la moindre pensée ! Seul le vent marin souffle en rafales, des bourrasques suivies d’un silence absolu… angoissant…

Les compagnons nous rejoignent pour observer le paysage… Sans un mot, nous nous tournons pour examiner les constructions… Dans l’angle de gauche, un bassin triangulaire est décoré d’arabesques sculptées. Sa fontaine se compose d’un socle surmonté d’une espèce de tricorne. Devant nous, un muret discontinu précède un grand portique à colonnes. Des colonnes, élégantes, élancées… J’en compte une soixantaine… Sur notre droite, une énorme demi-sphère creuse est incrustée dans le sol. Elle est inclinée légèrement, et de son cœur jaillissent des reliefs d’aiguilles fortement corrodées. D’après Lepte, une probable horloge stellaire. La colonnade borde trois bâtiments. Nous choisissons d’explorer le plus proche, le bâtiment central…

Le muret a retenu les cendres, mais l’entassement n’est pas uniforme. Comme si le terreau sombre recouvrait quelque chose par endroits. Thomas va buter contre l’amoncellement terreux, qu’il creuse en plusieurs coups de pied… avant de se retourner. Je le vois grimacer : « C’est bien c’que j’pensais… Des squelettes ! Il doit y en avoir plusieurs le long du muret.

Triste sort… pour ceux qui ont dû voir la fin de leur monde, déclare gravement Lepte.

Ils ne se doutaient pas qu’ils étaient aux premières loges… », ajoute Ève, pensive.

Le portique compte aussi son lot de cadavres couverts par les dépôts… Nous poursuivons vers un vestibule… un espace couvert entre la colonnade et la façade de l’édifice. Quatre galeries latérales sont barricadées par des grilles rongées par l’oxydation. Au sol, de grandes pierres beiges se découvrent par endroits. La façade, symétrique, comprend quatre exèdres. Deux à abside flanquée de deux absidioles qui portent les traces d’ouvrages modelés dans un matériau qui a fondu… Et deux autres, rectangulaires, accessibles par deux marches, aux extrémités. Une frise, sculptée de rinceaux de feuilles découpées et d’étranges petits animaux aux yeux ronds, tapis, prêts à bondir, encadre les piédroits et le linteau de l’entrée. Nous devons escalader les vestiges d’une porte en bois pour accéder à l’édifice. Les gonds n’ont pas résisté. Ils ont éclaté et fissuré les pierres. L’entrée donne sur une cour intérieure et deux pièces ouvertes… Dans celle de droite, nous découvrons deux cadavres humanoïdes momifiés. Tous deux assis derrière une espèce de bureau, figés dans l’attitude où la mort les a surpris… Leurs mains, à quatre doigts et au pouce opposable, sont posées sur le plateau craquelé et noirci de leur secrétaire. Dans la pièce de gauche, un petit escalier descend vers des sous-sols… Nous ne nous attardons pas. Nous préférons poursuivre notre exploration vers la cour intérieure où trône un arbre majestueux… Calciné, il s’exhibe, ardent, provocant, tel un mémorial aux martyrs d’Orka… Un portique à colonnes ceinture la cour, un déambulatoire encombré de nombreux corps momifiés. Des adultes, des enfants, et des animaux à quatre pattes, recroquevillés, couchés sur le flanc… Certains cadavres sont entremêlés, des adultes qui ont tenté vainement d’abriter leurs gamins en les entourant de leurs bras protecteurs… Ou encore ceux qui sont assis contre les bases moulurées des colonnes, la tête rejetée en arrière, et qui portent les deux mains contre le cou !

Nous prenons la galerie de gauche… où nous devons longer une effroyable succession de tableaux bouleversants… Nous avançons sans bruit, en respectant le silence religieux des lieux… Je me sens retournée par un tel spectacle… troublée, écœurée… et révoltée contre les auteurs de la tragédie ! L’estomac dérangé, le regard brouillé, presque hagarde, je m’approche du premier angle du portique… lorsque Lepte brise notre silence intérieur pour nous demander d’électriser notre tube… Sans un mot, nous nous exécutons…

Ce que l’éclairage artificiel révèle… est stupéfiant ! D’étonnantes couleurs vives apparaissent sous les halos de nos lueurs gris ardoise… Alors que la lumière naturelle ne laissait rien présager ! Les colonnes, en marbre vert, ont leur base, moulurée, et leur chapiteau, dorés. Les murs, aux soubassements noirs, sont peints de scènes de nature réalistes et détaillées. Écaillées par endroits, elles représentent des paysages paisibles, dans lesquels les animaux reprennent vie sous notre éclairage. L’illusion du réel est si frappante, que je m’attends presque à voir l’un de ces grands oiseaux rouges… jaillir du mur et se mettre à crier ! Ou que l’un de ces quadrupèdes, embusqués derrière d’épaisses touffes vertes, ne bondisse sur nous ! Des quadrupèdes au pelage fauve qui nous épient de leurs yeux jaunes…

Sur notre gauche, un petit corridor, orné de peintures à panneaux noirs, séparés par des pilastres rouges, aboutit sur un escalier qui mène à l’étage supérieur… Nous ne l’empruntons pas. Nous poursuivons la galerie vers une large ouverture, signalée par deux piliers carrés, peints en rouge et vert, et surmontés d’un tympan triangulaire blanc. Le passage donne sur l’extérieur… Sur une place en surplomb d’une avenue bordée de bâtiments à colonnades. Un escalier monumental descend sur l’avenue. Je me retourne pour examiner le mur de façade que nous venons de franchir… Il est décoré de pilastres, avec des frontons à lunette alternant avec des frontons rectangulaires, et couronné d’une corniche imposante. Son profil complexe est identique à celui des autres édifices.

Les murs portent… de probables inscriptions… d’une écriture aux caractères complexes peints en rouge et noir. Certains caractères sont dorés…

Nous descendons l’escalier jusqu’au trottoir empierré de galets, avant de poursuivre la visite de l’avenue… Les rues, pavées de grands blocs polygonaux, s’élargissent aux croisements. Certains carrefours sont couronnés d’arcs de triomphe, d’autres pourvus de de personnages sculptés. Des représentations qui correspondent à la physionomie des cadavres découverts. Des êtres sveltes, élancés, avec de grandes jambes, des jambes disproportionnées par rapport aux bras. Altières, elles se tiennent droites, fières, dignes. Les créatures disparues avaient une longue chevelure retenue en arrière, un visage triangulaire bas, un nez épaté et une bouche aux lèvres serrées. Leurs petits yeux en amande observent fixement un avenir… inexistant… constitué de momies décrépites couvertes de cendres et de poussières… Certains personnages sont vêtus de toge, de pagne, d’autres sont nus. Leurs cuisses puissantes me laissent à penser, peut-être à tort, qu’ils devaient être d’excellents coureurs.

Nous passons sous une arcade… avant de monter une rue pentue pour prendre un peu de hauteur… Nous découvrons des pâtés de maisons aux ruelles tortueuses. Nous prenons tantôt à gauche, tantôt à droite, en choisissant, à chaque fois, l’embranchement qui grimpe le plus… Et ce jusqu’à arriver devant l’entrée d’une grande villa, sur trois niveaux, qui occupe le sommet de la colline. L’entrée principale, marquée par deux piliers ornés de chapiteaux, est protégée par un portail en bois toujours debout. Après avoir demandé notre avis, Adam le déplace sur le côté… déséquilibrant ainsi plusieurs momies qui étaient derrière la porte…

L’entrée que nous découvrons est ornée de deux tableaux aux peintures polychromes relativement bien préservées. Celui de gauche représente un couple qui se donne la main. Ils sont au premier plan d’un paysage marin, debout, les pieds nus sur un sable crème, vêtus de longues robes blanches à épaules dénudées. Un liseré bleu électrique, aux motifs géométriques, orne l’encolure et le bas du vêtement. Leur peau est jaune rosée, leurs yeux sont marron. Leurs longs cheveux, jaune paille et acajou, sont retenus en queue de cheval. Tous deux portent une épaulette brune. Sur celle de la créature de droite se tient un petit animal au plumage bleu azur. Une espèce d’oiseau à tête noire et à longue queue bleu-vert. Le tableau de droite met en scène une petite famille… Les maîtres de maison, j’imagine. Deux adultes, aux mêmes traits que les précédents, visiblement plus âgés, assis côte à côte sur les premières marches d’un escalier de pierres beiges. Ils sont vêtus d’une robe claire aux mêmes liserés géométriques, et portent des sandales à brides qui entourent les chevilles et le bas des jambes. Debout sur l’avant gauche de la peinture, deux enfants nus se tiennent la main. Rayonnants, ils semblent prêts pour un sprint. Sur l’arrière-plan droit du tableau, deux spécimens de la même espèce d’oiseau sont perchés sur un arbre.

Le cœur de l’entrée est occupé par un petit bassin rectangulaire. Asséché et noirci, ses parois sont couvertes de résidus cristallins. L’unique passage mène à un péristyle qui entoure les vestiges d’un ancien jardin. Les pièces communicantes sont spacieuses, et de petits escaliers relient les niveaux décalés de la villa. Nous montons jusqu’au dernier niveau… pour découvrir une grande pièce avec abside qui bénéficie d’une vue… imprenable sur le golfe ! Nous redescendons pour explorer le sous-sol… surpris par un véritable dédale de galeries voûtées… Des souterrains qui n’ont pas protégé les habitants. De superbes mosaïques, aux teintes mordorées, marquent l’emplacement de chaque croisement. Elles représentent des figures géométriques, des animaux stylisés, accompagnés d’étranges inscriptions. Au hasard de notre exploration, nous remontons un escalier monumental… qui débouche dans la nef d’un temple… Un édifice divisé en trois nefs par de grandes colonnes recouvertes de stucs polychromes. Des niches abritent des statues, nobles et fières, alors que des corps momifiés reposent tristement sur le sol de marbre… Nous regagnons l’extérieur en passant entre deux imposants piédestaux aux formes animales.

Ève propose d’aller observer le site d’un puits à l’origine de la catastrophe. Nous prenons aussitôt la direction de la plate-forme. Ce faisant, nous traversons des thermes aux mosaïques et peintures qui représentent le kamasoutra local. Des scènes que j’expérimenterais volontiers avec Adam… Lorsque nos regards se croisent, au travers de nos visières respectives, je le vois quelque peu gêné d’avoir surpris mes pensées… Gêné… mais délicieusement troublé par mes fantasmes et l’évocation de nos deux corps emmêlés en lieu et place des personnages d’Orka…

Nous arrivons sur l’esplanade par le côté de la fontaine. Lepte prend les commandes de la plate-forme et nous rejoignons la soucoupe. À bord, nous nous mettons à l’aise et nous nous désaltérons. Lepte fait apparaître une image radar polychrome de la croûte d’Orka… Une carte que nous examinons attentivement à la recherche de cratères d’explosion… Nous découvrons un premier cercle noir, régulier, un trou qui semble avoir été percé par un engin gigantesque.