Chapitre 4-39

4.8.0

Adam

Ètèkot nous appelle en salle de navigation. Nous retrouvons la salle dans sa demi-obscurité habituelle.

« Nous sommes en approche… de Nayasis, commence Ètèkot.

— Aah ! s’exclament de concert Thomas, Jade et Mel.

— C’est pas trop tôt ! ajoute Mel.

Le vaisseau se positionne en orbite. »

Les lumières des consoles s’éteignent, les parois de la salle deviennent translucides… puis transparentes, pour nous offrir… le spectacle dont on ne se lasse pas…

Énoria, qui brille sur notre droite, éclaire un continent forestier, au camaïeu vert sombre, masqué par endroits par d’épaisses masses nuageuses. La lisière gauche est plongée dans l’obscurité, mais je devine la présence d’un océan, du même bleu que sur Terre, et un pôle sud recouvert de glace.

« Nayasis ! Une planète de même taille que Torakis… où les journées ont une durée équivalente.

La température moyenne est la même que sur Éthaï, poursuit Lepte, quelque 16 °C, et la pesanteur est identique à celle de la Terre.

Nayasis n’a qu’une seule lune, reprend Ètèkot, actuellement cachée derrière la planète. Vous aurez largement l’occasion de la voir pendant… votre expédition… Eh bien je vous souhaite… une bonne exploration ! Et en toute discrétion… bien entendu ! » Une nouvelle allusion, à peine déguisée, à notre fâcheuse tendance à intervenir comme bon nous semble… Une prédisposition naturelle qui n’est, certes, pas près de changer… Notre… marque de fabrique en quelque sorte.

Nous enlevons les combinaisons caméléons pour passer la robe éthaïre et l’intégralité de notre équipement… Lepte nous rapproche de la surface et stoppe la soucoupe au-dessus de la forêt. Jade et Thomas insistent pour qu’elle nous accompagne, mais elle refuse catégoriquement.

Je prends les commandes de la plate-forme et déclenche la séparation… L’air de Nayasis est frais, vif, chargé de puissantes odeurs boisées. J’engage la descente sous un ciel gris-bleu, nuageux, tandis que les compagnons saluent Lepte jusqu’à ce que la soucoupe disparaisse.

Les arbres, à aiguilles vert glauque à bleuté, ont un tronc bronze et acajou. De rares trouées laissent entrevoir un sol, une soixantaine de mètres plus bas, garni de buissons touffus. De la forêt, grouillante d’une vie invisible au premier regard, monte un concert de chants d’oiseaux. Des mélodies enchanteresses d’un monde de paix, d’harmonie… Je choisis de me diriger vers le sud…

Le vent est quasi inexistant ; la légère brise ressentie n’est due qu’à notre déplacement silencieux. Mel nous signale de l’index un vol de sept oiseaux qui communiquent par claquements de bec. Ils suivent une trajectoire parallèle à la nôtre. Je me rapproche pour les observer de plus près. Leur plumage, jaune d’or, est rehaussé par le bleu foncé de leurs pennes, rémiges et rectrices. Leur face dénudée est noire, leurs orbites oculaires jaunes, et leur bec effilé, rouge, se termine en pointe noire.

« Là-bas ! » indique Mel à voix basse, comme s’ils pouvaient nous entendre. Il désigne un dôme pourpre qui domine l’océan vert.

« Ils connaissent le secteur. Ils vont s’y poser. »

Nous les laissons se percher sur ce majestueux géant à la ramure pourpre, et nous poursuivons notre vol vers une barrière montagneuse ennuagée… Nous passons au-dessus d’une cascade de nuages qui se déversent mollement sur la forêt… et un nouveau paysage, plus aride, se dévoile au-delà de la barrière rocheuse. Un plateau de savane arbustive, avec des alignements de bosquets touffus nichés dans des entailles successives. Des panaches de fumée se dessinent à l’horizon. Le reflet étincelant d’une ligne courbe, qui file près du sol, attire soudain notre regard : « Vous voyez c’que j’vois ?! s’étonne Jade.

— Un rail ! s’exclame Thomas. Comme sur Torakis ! »

Je descends aussitôt pour l’examiner… Le profil particulier, les piliers de soutènement, la hauteur par rapport au sol : aucun doute possible, le rail est issu de la technologie orak. Je me positionne à la verticale du rail et le suis… Des bifurcations caractéristiques apparaissent, des réseaux qui mènent vers des galeries qui, cette fois, s’enfoncent sous terre… Je poursuis vers l’origine des fumées : de hautes cheminées noires, coniques et cylindriques, qui surplombent un énorme complexe sidérurgique. Un véritable labyrinthe de canalisations et de réservoirs ! Et c’est une intense activité qui règne sous les épaisses fumées. D’innombrables wagonnets vont et viennent, chargés de roches… et escortés par… des Oraks ! Des Oraks vêtus d’imposantes combinaisons sombres, et qui portent de grosses lunettes noires. J’en compte une cinquantaine, de tous âges. Aux abords de l’usine, le village, typiquement orak, est constitué par un quadrillage de poutrelles métalliques qui relient des constructions géométriques sommaires. Nous choisissons de nous arrêter au-dessus d’un espace dégagé. Un emplacement à l’abri des regards, camouflé entre de grands terrils, bruns et rouges, qui m’évoquent des taupinières géantes. Le sol est constitué d’un mélange graisseux de cire et de scories de couleur rouille. Nous enclenchons le camouflage, et nous avançons dans ce mélange qui laisse de profondes empreintes… À la suite des traces de mes deux prédécesseurs, j’entame la descente du terril tout proche… Il est composé de terre, de petits graviers, et d’une mixture de suif et de goudron qui dégage une odeur particulièrement désagréable. Empêtré dans le mélange collant, je m’aperçois qu’il a sali le bas de la robe.

« Si un ange blanc est censé apporter la paix, demande Éoïah derrière moi, qu’est censé apporter un ange brun ?

Tu l’sais bien, répond Mel. C’est comme d’hab. On vient foutre la merde… »

Au détour du deuxième terril, nous tombons sur une habitation isolée. Ses poutres sont rongées par la rouille. Il s’agit plutôt d’un ancien cabanon de tôle. Un vieillard Orak, sans piercing, est assis sur l’une des trois marches qui mènent au plancher surélevé. Il est prostré, les avant-bras croisés contre les cuisses, la tête penchée vers l’avant. Il semble se reposer.

« Restez à couvert, j’entre en contact. » annonce Mel qui apparaît à la suite des affaissements engendrés par ses bonds saccadés. Le vieillard ne bouge pas. Mel se retourne brièvement vers nous, l’index droit tendu sur les lèvres.

« Je te souhaite le bonjour… vieil Orak.

Vieil Orak ? Orak ? Qui m’appelle ainsi ? » Il relève la tête lentement, et ouvre deux yeux blancs laiteux qui contrastent âprement avec sa peau sombre.

« Je suis un ami de ton peuple.

Mon peuple ? Tu m’as appelé Orak ?

Oui ! Orak ! Ton peuple ! De Torakis ! Ta planète d’origine !

Je suis Nayak. Né ici… sur Nayasis. Mon peuple n’est plus Orak… mais Nayak. Orak ! Torakis ! Je n’ai pas entendu ces mots depuis… une éternité ! La plupart de mes compagnons ne les connaissent même pas. Ils ignorent l’histoire. Orak ! Torakis ! Ces mots reviennent sans cesse dans mes rêves. » Des larmes coulent le long de ses joues creuses et ridées. « Mais toi ? Qui es-tu ? Et comment peux-tu parler dans ma tête ?

Je parle dans ta tête pour que tu me comprennes. Je me nomme… Mel.

Mel ?

Oui, vieil Orak.

Je me nomme… Nayöl.

— Nayöl !

Oui, Mel.

Nayöl, je ne suis pas seul. Je suis avec cinq compagnons. Nous sommes six. Venez ! ajoute Mel à notre attention, joignant le geste à la pensée. Nous venons tout juste de débarquer sur Nayasis. Nous arrivons… de Torakis.

Vous êtes… de nouvelles recrues ? C’est Dieu qui vous envoie ?

Dieu ? Oh non ! Nous venons de notre propre chef ! Nous sommes… En fait… c’est une longue histoire… une très longue histoire… qui remonte à tes origines… Connais-tu… les légendes de ton peuple ?

Mon peuple… a de nombreuses légendes ! s’étonne le Nayak.

L’une d’elles évoque une prophétie. Une prophétie transmise de génération en génération par les membres d’une société secrète, les Mandaraks. Raköl est à l’origine de la prophétie.

Raköl ? Mandarak ? Raköl ? Peut-être ?

Nous venons de Torakis, où nous avons rencontré le descendant de Raköl. La prophétie annoncée est en marche, et ce rêve de longue date est sur le point de se réaliser.

La prophétie ? Et vous êtes six ? Je me souviens d’une prophétie… la Prophétie des Anges. Il se moque de moi ! C’est de ça que tu parles ?

Je ne me moque pas de toi, Nayöl. Et ce n’est pas une plaisanterie. Et c’est bien de la prophétie des anges qu’il s’agit. Cette prophétie qui annonce l’arrivée de six anges venus libérer le peuple Orak de leurs despotes. Nous sommes arrivés sur Torakis alors qu’une révolte grondait… et nous avons aidé ton peuple. Voici mes amis. »

Nous stoppons le camouflage pour apparaître devant l’aveugle, dont seuls quelques brefs mouvements de cou trahissent sa perception des mouvements. Il ressent la modification de l’espace qui l’entoure. Il relève la tête pour sentir l’air empesté par les odeurs nauséabondes du mélange que nous avons remué.

« Bonjour, Nayöl… Je m’appelle Ève.

Ève. Ève. Ef ! Manda Ef ! Mel ! Möl ! Manda Möl !

En délivrant sa prophétie, poursuit Ève, Raköl nous a nommés “anges”. Mais nous ne sommes pas des anges… ni des dieux ! Nous sommes des êtres de chair et de sang… tout comme toi, Nayöl.

Des êtres de chair et de sang dotés, complète Mel, d’une technologie avancée qui nous permet de lutter à armes égales contre les tyrans.

Bonjour Nayöl. Moi c’est Thomas.

Thomas. Manda Toms ! Je n’étais qu’un gamin lorsque j’ai entendu votre histoire ! Une histoire racontée… Oh ! Je me souviens… Par un vieil Orak… qui me terrorisait… Son corps… était impressionnant ! Transpercé de toutes parts par des broches métalliques !

Et c’est encore comme ça… que vivent les Oraks d’aujourd’hui. »

Jade se présente, Éoïah, puis moi. À l’annonce de nos prénoms, Nayöl associe la correspondance de la prophétie. Le vieux Nayak propose aussitôt que nous l’accompagnions au village pour transmettre notre message. Éoïah, prudente, doute que ce soit une bonne idée. Ève, déterminée à répandre la nouvelle, réussit à la convaincre. Nayöl se relève péniblement. Les épaules tombantes et le dos voûté, il se rattrape sur le bras de Mel pour ne pas trébucher. « Merci !

De rien », sourit Mel.

Nous contournons le cabanon, et le village apparaît en contrebas : des constructions métalliques corrodées recouvertes de poussières ocre et grises. Au bas du chemin, un jeune passant est attiré par les bruits de notre descente dans les éboulis pierreux. Il lève et tourne la tête dans notre direction. Derrière ses lunettes rondes, aux verres épais comme des culs-de-bouteille, je sens de l’étonnement, sans aucune arrière-pensée, et son premier réflexe est d’accourir pour aider Nayöl.

« Nayöl ! Attends-moi ! » Il crie en se précipitant les mains tendues vers le vieux Nayak. Il lui prend délicatement les deux mains. « Je vais t’aider à descendre ! Et qui sont… tes étranges compagnons ? »

Ne sachant comment présenter la situation, Nayöl finit par soupirer. Nous donnons juste nos prénoms, nous annonçant comme des voyageurs de passage… mais la transmission télépathique statufie le jeune Nayak. Qu’il nous comprenne… sans que nous bougions les lèvres… le dépasse totalement ! Son esprit s’est bloqué. Le voilà pétrifié !

« Ne t’inquiète pas, Ahaniöl, intervient Nayöl qui a senti la crispation de panique dans les mains du jeune. Ces voyageurs apportent la paix, l’espoir.

Vous… vous parlez dans ma tête ?

Oui, Ahaniöl, répond Ève. Tout simplement pour que tu nous comprennes.

— Autrement, mon pôv’, tu pigerais que dalle, ajoute Mel.

Votre village… a-t-il un chef ? demande Ève.

Un chef ? s’étonne le jeune, surpris par la question.

Un chef, c’est celui qui donne les ordres, précise Nayöl venu au secours d’Ahaniöl.

Ah ! D’accord. Un Vesphéri, alors ! Dans le village ? Oh non !

Un Vesphéri ? répète Jade.

Oui. Vous ne connaissez pas les Vesphéris ?

Eh non ! Pas encore !

Un Vesphéri n’est pas l’un des nôtres, explique Nayöl. C’est un messager de notre Dieu… Cherfa.

— Cherfa ! reprend Ève. Cherfa Kriemn ?

Oui.

Cherfa Kriemn est un faux dieu ! affirme Mel. C’est un Emnos.

Un ? Emnos ? s’étonne Nayöl, de plus en plus perplexe. C’est quoi ?

Les Oraks sont le peuple de Torakis… et les Emnos sont le peuple de Kriemn. Cherfa, c’est leur chef… mais il n’est pas plus dieu… que toi… ou moi. Et comment se présentent les Vesphéris ?

Ce sont des êtres froids, sans compassion… et sans pitié, décrit Nayöl. Ils nous transmettent les ordres de notre Dieu.

— Cherfa, coupe Mel.

Oui… Ensuite ils reviennent pour vérifier que les ordres ont été exécutés.

Quel genre d’ordre ? demande Jade.

Notre Dieu… reprend Nayöl.

— Cherfa, le coupe à nouveau Mel.

Oui ! Il veut… des métaux. Nous produisons ce qu’il demande.

Êtes-vous… les seuls Oraks… enfin Nayaks, dans la région ?

Oh non ! s’exclame Ahaniöl, surpris par la question. Il y a d’autres villages ! et nous nous entraidons !

Eh bien je vais vous demander… de faire passer un message, déclare Ève. Comme après la nuit, vient le jour… après l’âge des ténèbres et de l’esclavage, l’âge des dieux… arrive l’âge de la lumière et de la liberté ! L’âge des anges ! »

Les deux Nayaks restent perplexes devant l’annonce d’Ève.

« Vous attendez… une visite prochaine… d’un Vesphéri ? demande Thomas.

Oh ! Pas avant la prochaine lune ! répond Ahaniöl.

Ah ! Et ? C’est pour bientôt ?

Dans neuf nuits.

— Mmh… Dommage ! » Il hausse les épaules.

« Connaissez-vous… d’autres peuples de Nayasis ? reprend Ève.

Oh oui ! réplique Ahaniöl. Les Nayasides !

Et… comment sont-ils ? Sont-ils aux ordres de Cherfa ? Ont-ils une spécialité ? Comme vous… les métaux ? demande Ève.

Non. Ils ne travaillent pas le métal, ils travaillent le bois.

— Yeah ! s’exclame Ève à voix basse, les deux poings tendus.

C’est un peuple de sculpteurs, poursuit Nayöl. Et ils souffrent tout comme nous… des exigences de Dieu.

— Cherfa ! rattrape Mel.

Et comment… pouvons-nous les rencontrer ?

Ils vivent plus au sud, répond Nayöl. Dans une région… autrefois forestière… Un territoire très largement défriché… dévasté… Ils ont dû abattre leurs forêts… pour les sacrifier… à Dieu.

— Cherfa ! coupe Mel. Oh ! Pas possible ! Y vont pas y arriver !

Dites à vos semblables… de garder l’espoir, le courage… et la force ! Je vous promets que le bout du tunnel sera bientôt visible ! Les prochaines générations connaîtront la paix, la liberté, le choix… Je vous le promets ! » termine Ève. Après un haussement de tête entendu, nous laissons les deux Nayaks, pantois, et nous remontons le chemin. Nous enclenchons le camouflage… et je me retourne une dernière fois. Désorienté et confus, Ahaniöl a relevé ses lunettes. Il se demande s’il n’a pas rêvé…

Après une avancée pénible le long des flancs graisseux des terrils, nous regagnons la placette, et nous remontons sur la plate-forme… pour nous diriger plein sud…