Chapitre 4-40

Ève

Une triste grisaille s’installe au fur et à mesure de notre avancée. Les nuages s’épaississent, ciel et terre s’assombrissent, et la bruine commence à tomber. C’est un relief de collines boisées, et de vallées modelées par de petits cours d’eau, que nous survolons.

Des terrasses étagées, entièrement défrichées, apparaissent sur notre droite. Nous dévions de notre trajectoire pour les observer, et nous voyons les signes d’exploitation se multiplier. Les bois sont troués de clairières circulaires au cœur marqué par de grandes souches de couleur ambre. Ce qui reste de grands arbres qui ont été coupés au ras du sol.

Une ondée froide succède au crachin. Une pluie qui a au moins l’avantage de nous faire profiter des propriétés autonettoyantes des tissus éthaïres. Nous passons nos capes à pèlerine noire… Celles de mes souvenirs ! Un nouveau morceau du puzzle se met en place…

Nous arrivons au-dessus d’une épaisse forêt parsemée de bancs de brume. Une sensation désagréable grandit avec notre avancée. Un malaise obscur, diffus. Quelque chose de mauvais se trame au-devant… Je me concentre pour définir le trouble, lorsqu’Éoïah nous fait remarquer la présence d’une forme artificielle dans le lointain : une tour qui transparaît derrière la brume. Elle prie aussitôt Adam de se dérouter pour s’en approcher…

C’est un curieux refuge qui surplombe la canopée : une petite navette, avec deux ailerons dorsaux triangulaires et un empennage horizontal en delta, posée sur un pylône à sections.

Éoïah, l’air désolé, me fixe en grimaçant : « Tu sens ? » Le malaise, entre-temps, s’est précisé : des fréquences et modulations caractéristiques des monstres d’Édora. Je ne ressens la présence que d’une seule créature, pourtant les ondes sont extraordinairement puissantes. Elles dégagent des résonances d’une cruauté pure… Je renvoie sa grimace à Éoïah, et réponds d’un simple hochement de tête.

Je sens d’autres présences. Des créatures terrorisées… Elles se cachent, prostrées, misérables… Ce sont des Nayasides ! Et la bête est en chasse ! Nous allons devoir intervenir !

Focalisée sur l’imminence du drame, un drame qui va s’abattre quelque part sous nos pieds, je suis terriblement contrariée de devoir le reléguer au second plan… Il nous faut à tout prix découvrir ce que cache cet habitacle surprenant, métallique, argenté, posté à quelques mètres de la plate-forme. Mel me l’indique d’un index pointé : « Ils sont deux… » Il hésite, l’air soucieux. « Enfin, j’crois… Je capte deux fréquences cérébrales… mais… j’comprends pas… Elles sont… totalement stables ! Comme s’ils avaient… l’esprit vide ! mais vide ! totalement vide ! Je ne ressens aucune émotion ! Des créatures ? Des robots ? Entre les deux ? »

Je ferme les paupières pour me projeter en extra dans l’étrange structure… qui est bien une petite navette. Deux créatures, en position demi-assise, sont harnachées contre la paroi d’un cockpit sommaire. Elles portent un exosquelette bleuté aux reflets rougeoyants. Un chatoiement qui provient de l’affichage clignotant de la console qui leur fait face. Leur casque, au front surélevé, fait partie de la cloison. Ces êtres inconnus, massifs, robustes, sont bipèdes, et possèdent deux bras qui comportent une articulation supplémentaire entre le coude et le poignet… Et ce ne sont pas des humanoïdes. Leur visage, large, osseux, a une peau reptilienne, écailleuse, brillante, au teint olivâtre et aux petits ocelles bruns. Ils ont le front haut, bombé, et deux yeux globuleux jaunes, à pupille dilatée, horizontale, verte. Leur appendice nasal se résume à une bosse discrète entre deux fentes verticales boursouflées. La bouche, fermée, suit l’intégralité d’une large mâchoire inférieure… Ils sont immobiles, comme paralysés, pétrifiés, le regard fixé sur des symboles lumineux qui défilent en flashant à vive allure… C’est un décompte, un compte à rebours ! Je ne vais pas les sonder davantage. L’urgence est ailleurs !

Adam a déjà entamé la descente. Les ramures supérieures de grands conifères, à longues aiguilles, s’écartent… comme par magie… autour de notre bouclier… Thomas a sorti son yortalk : « J’ai un seul repère jaune… nous, et cinq repères bleus. Le jaune zigzague ! Waouh ! À toute vitesse ! J’y vais ? » demande-t-il, prêt à acquérir la cible. Je lui donne l’aval, il pointe… et lance son arme ! L’engin slalome entre les troncs… des troncs à l’écorce épaisse, brune, qui se desquame en longs rubans suspendus… et disparaît de notre champ de vision…

Nous mettons pied à terre sur un sol spongieux… éclaboussé par de grosses gouttes qui tombent sur un tapis inégal d’aiguilles et de gros cônes à vague forme de cloche. Nous laissons le camouflage engagé, et nous restons côte à côte pour garder le contact visuel. Jade, le yortalk tenu à deux mains, suit les opérations :

« Mmm ! » Elle grimace, fixe Thomas, et hoche la tête négativement.

« Fais gaffe ! Ton yortalk revient ! Mais la bête est encore là ! »

L’arme de Thomas rapplique, lorsque je ressens un éclair de terreur absolue ! Un Nayaside…

« Ah ! La saleté ! » explose Mel. Le Nayaside découvert n’a pas bougé… il n’a pas crié ; il s’est éteint sans un murmure, noyé dans le silence d’une mort instantanée.

« Oh ! s’exclame Jade. Elle en a eu un !

— J’l’ai senti ! Vite ! Il faut qu’on l’attire vers nous ! »

Éoïah se redresse, elle inspire à fond… bascule la tête en arrière… et hurle ! Le tapis d’aiguilles ondule sous les puissantes vibrations ! Des lambeaux d’écorce sont projetés au passage des ondes vocales ligures.

« Ça marche ! crie Jade, l’arme tenue à deux mains. Elle a changé de direction ! Elle vient sur nous !

— Vos némadous ! Prêts ? Ça va au moins lui griller les ailes ! »

Des coups sourds résonnent… La forêt tremble… Le monstre approche ! Il apparaît, les ailes à la verticale entre les troncs, en se catapultant par bonds contre les arbres à l’aide de ses pattes griffues ! En l’apercevant, je suis prise d’un instant de panique ! Malgré les systèmes de camouflage et de protection ! C’est bien un monstre d’Édora… mais il est beaucoup plus gros que ceux que nous avons aperçus ! Son envergure doit dépasser… les huit mètres ! Et il fonce sauvagement sur nous !

« Wouah ! » s’exclament Jade et Thomas. J’ai juste le temps de remarquer, sur sa gueule de cauchemar, des traces de scarifications en forme de spirale, seules marques probables de l’arme de Thomas. Ses yeux à facettes, ses pièces buccales, prédatrices, sont intacts, mais ses antennes, encore fumantes, semblent avoir été réduites.

Nous déclenchons nos armes de poing à l’unisson ! Les ondes cumulées glissent sur la tête de l’animal ! Elles projettent un feu d’artifice d’étincelles bleutées au niveau d’un collier métallique ! Un collier aux maillons imposants qu’il porte serré contre le premier segment de son thorax… Mais il n’a aucun effet apparent sur ses puissantes pattes caparaçonnées… Tout se passe à une vitesse extrême, et je compte trois nouvelles gerbes d’étincelles… avant d’apercevoir la combustion de la partie membraneuse de ses quatre hémiélytres ! D’un mouvement brusque, il pivote pour retomber sur ses pattes ! et rebondit droit vers nous ! Son abdomen relevé porte deux anneaux métalliques, dernières lueurs témoins des effets dérisoires de nos misérables némadous face au géant…

J’inspire à fond, je vais prendre le contrôle de la situation. Et le temps semble se ralentir… J’espère avoir suffisamment de puissance pour désintégrer une telle horreur, avant qu’elle ne nous envoie valser chacun de notre côté… Et avant qu’elle n’atteigne la plate-forme !!! Trop proche ! trop basse ! bien qu’invisible…

Campée sur les deux jambes, je relève les mains vers l’animal… Je m’apprête, les poumons bloqués, à projeter une puissante énergie destructrice… mais il se fige soudain ! stoppé net dans son élan !

La tête tendue, les pièces buccales en action, ses pattes se mettent à gratter furieusement le sol, désintégrant l’épais tapis d’aiguilles, dégageant l’humus jusqu’aux racines ! Il cherche désespérément à avancer, son corps entier, interminable, se raidit, et il entame, bien malgré lui, une lente reculade… Une force surprenante l’entraîne vers l’arrière ! Je réalise que ses quatre robustes colliers, et ses deux anneaux, le retiennent prisonnier par une force électromagnétique.

« Qu’est-ce qui s’passe ? s’étonne Thomas.

— Une force magnétique le rappelle ! répond Jade. Quelqu’un le contrôle ! Mince ! J’aurais pu faire la même chose ! si j’avais su… » ajoute-t-elle, l’air désolé.

Malgré sa furie, le monstre recule inexorablement, secouant vigoureusement les arbres à chacun de ses chocs contre les troncs ! Curieux de découvrir l’explication des évènements, nous entamons une course poursuite, et nous arrivons à temps pour le voir happé, sans ménagement, à l’intérieur d’une cage polygonale adaptée à ses mensurations ! Le piège se prolonge vers les hauteurs : le pylône à sections de la navette ! Dans un vacarme sourd, les pans de la cage se referment un à un… Le monstre disparaît, comme dévoré par une abominable mâchoire métallique ! Refermée, la cellule émet un puissant souffle… dû probablement à une pressurisation, avant d’entamer une remontée… Des hauteurs, chaque section s’emboîte par glissement souple dans celle qui précède… Un mât télescopique !

La navette s’éloigne, elle va s’éclipser derrière les nuages.

« Ils s’en vont ! Je peux ? me demande Jade.

— Vas-y ! » Je réponds sans connaître les détails de son plan… que je devine destructeur… Je ferme les paupières et me projette en extra vers la navette… Elle entame une courbe ascendante vers l’espace. L’appareil est quasi instantanément rattrapé par le flux d’ondes électromagnétiques à large spectre de Jade ! Secoué durement, il dévie un instant de sa trajectoire, mais se repositionne et reprend sa fuite ascensionnelle…

Je gagne l’intérieur de l’engin… et découvre les effets ravageurs des ondes de Jade. Les perturbations ont brouillé une partie du dispositif censé immobiliser l’animal. Ses deux premiers colliers, et le dernier anneau, sont libérés ! Et la bête enragée en profite pour tenter de se libérer totalement ! Elle déchaîne sa furie ! S’agite dans tous les sens, frappe et enfonce la partie antérieure de son corps contre les cloisons ! Sa tête estropiée lui sert de marteau-pilon ! Et ses pattes griffues raclent frénétiquement les parois ! Pendant que le dard de la pointe arquée de sa queue cogne comme un heurtoir acéré, percutant tour à tour le plancher et le plafond de la cage !

L’étage supérieur, dans lequel sont repliées les sections du pied télescopique, ainsi qu’un système auxiliaire que je découvre, vibre et sursaute sous les violentes secousses du monstre ! Le cockpit, juste au-dessus, est plongé dans une totale obscurité.

Les deux créatures n’ont pas bougé, elles n’ont aucune réaction, malgré les évidentes trépidations anormales de leur navette. Leur esprit, toujours aussi étrangement vide, me laisse perplexe…

Sous les coups de boutoir répétés et accrus de l’animal en furie, le piège se déforme, lentement… mais sûrement ! Les empilements de sections amplifient leurs vibrations, ils entrent en résonance, entament le plancher de l’habitacle ! La situation empire, mais je ne repère aucune réaction de la part des deux zombies. La plus petite section, centrée autour du mécanisme inconnu, finit par percer le plancher ! Ce qui induit une réaction en chaîne : les unes après les autres, les pièces de l’étage inférieur montent s’encastrer dans la navette ! déclenchant une soudaine dépressurisation explosive ! L’engin se disloque, détruit en orbite basse de Nayasis…

Je ne sens plus aucun signe de vie parmi les débris. Le monstre n’a pas survécu. Ni ses deux étranges accompagnateurs. Bien qu’attentive, je n’ai remarqué aucune modification de leur comportement. Ils se sont même éteints, insensibles, inertes. Étaient-ils réellement vivants ? Étaient-ce des hybrides bioniques, des chimères ?

Un nouvel incident, pour les Emnos, qui pourra encore passer comme accident. Je réintègre mon corps…

« Jade ! Navette détruite ! » Elle serre les lèvres de contentement.

« Et une bonne chose de faite ! souligne Mel qui la gratifie, le poing droit levé.

— Mais c’était quoi, ça ? me demande Thomas.

— Une navette de transport, apparemment tout spécialement conçue pour ce monstre.

C’est notre intervention qui a déclenché son rappel ? m’interpelle Éoïah.

— Je ne pense pas. J’ai senti qu’il y avait un compte à rebours, enclenché bien avant.

— Un compte à rebours ? s’étonne Thomas, de plus en plus perplexe. Mais pourquoi ?

— Alors ça ? J’en sais rien.

— Ça n’a pas de sens, reprend Thomas. Ils lâchent le monstre… et le rappellent automatiquement avant qu’il n’ait terminé ?

— Ben… désolée… mais j’peux pas t’en dire plus !

— Ça sent… l’intimidation, remarque Adam.

— Hein, hein, acquiesce Mel. Alors on ne vient pas de sauver les Nayasides cachés.

— Sans doute que non.

— Ce qui n’empêche pas d’entrer en contact…

— On y va ? » demande Thomas qui prend son yortalk pour les localiser…