Chapitre 4-41

Mel

« Fff… fff… fff… Je n’vais pas pouvoir rester là… ma cachette se remplit d’eau. Fff… fff… fff… Les coups sourds de l’allulaka… ses hurlements… je ne les entends plus… il n’y a plus que les gouttes de pluie. Il est parti ! Il faut que je sorte d’ici ! Au plus vite ! » C’est ce que pense le premier Nayaside au sortir de la crise de panique. Je ferme les paupières pour visualiser ce qu’il observe… Une lueur… une entrée qui s’élargit au rythme précipité de frottements de deux mains vigoureuses à quatre doigts puissants, crochus et aux ongles recourbés ! Le Nayaside s’immobilise : « Rwal… Zröl… Gral… Wröl ?… Rwal… Zröl… Gral… Wröl ?… Vous êtes là ? » Aucune réponse ne vient le rassurer. L’inquiétude le gagne, un désarroi associé à un terrible doute : « Sont-ils en vie ? L’allulaka ?… Rwal… Zröl… Gral… Wröl ?… Je sors ?… Ou pas ?… Rwal… Zröl… Gral… Wröl ? »

Je vais devoir intervenir… Ève me l’accorde par un « Vas-y ! » avant même que je ne demande l’aval des camarades.

« Suivez-moi… mais pour l’instant… restez cachés. »

Je m’oriente vers l’origine des ondes cérébrales… et avance d’un pas décidé… Je n’ai pas besoin de marcher à pas de loup, le camouflage annule les bruits de ma progression…

Je réfléchis à la manière de l’aborder, lorsque des bruissements me font savoir que je suis arrivé. Je m’immobilise et l’aperçois : sous un tronc d’arbre couché, une petite silhouette s’extirpe d’un épais tas d’aiguilles et de brindilles.

« Je le vois, m’informe Thomas.

Moi aussi ! » Il s’agit bien d’une créature de l’espèce décrite par Ève. Je reconnais sa peau ridée… et ses étonnantes bajoues tombantes. De petite taille, elle est vêtue de plusieurs épaisseurs de vêtements trempés et crasseux qui lui collent à la peau et luisent de reflets soyeux. De ses yeux roses, elle épie de tous côtés, appelant ses camarades d’une faible voix grave et rauque : « Rwal… Zröl… Gral… Wröl ? » Elle se tapit sous le tronc d’arbre. Ses compagnons, toujours paniqués, ont l’esprit loin d’ici. Des flashes d’étranges visages fripés au regard morne, triste, me submergent. Ils pensent à leur famille qu’ils craignent de ne jamais revoir.

« Bon… Je commence par quoi ?

Par l’allulaka, me suggère Éoïah. Ça doit être le nom du monstre.

Merci. Ça m’fait une bonne entrée en matière… Parti… L’allulaka… est parti… Tu n’as plus rien à craindre… Tu es… en sécurité. »

Mes mots n’ont pas le résultat escompté. Sans chercher à savoir d’où provient la voix, le Nayaside pivote sur lui-même et se jette à corps perdu sous le tas de brindilles… Je n’ai réussi qu’à l’effrayer. Son affolement est mêlé d’un saisissement au contact de l’eau glacée qui inonde son asile précaire. Je me rapproche de son terrier, m’accroupis devant l’entrée… et désactive le camouflage.

« N’aie pas peur… Je n’te veux… aucun mal. » Je retire ma capuche. Il se retourne dans l’obscurité et croise mon regard… Je sens de la méfiance, de la crainte. Il n’a aucune confiance en moi, ce que je comprends tout à fait. Il pense que l’étrange inconnu essaie de l’attirer à l’extérieur… pour le capturer !

« Je souhaite simplement t’aider… Tu n’as rien à craindre de moi… Vraiment ! Tu peux sortir… Tu dois sortir ! Tu vas te noyer si tu ne sors pas ! » Après l’angoisse vient le doute… Il comprend qu’il n’a pas le choix, qu’il va se noyer s’il s’obstine…

« Viens ! Nous allons… ensemble… chercher tes compagnons.

Qui es-tu ? » Il se prend la tête à deux mains.

« Je m’appelle… Mel… Et toi ?

Gwöl ! Comment fais-tu pour… parler dans ma tête ?

Je parle dans ta tête… pour que tu me comprennes.

Tu es venu ? avec l’allulaka ?

Non !

Tu es… un esprit ?

Oh non !

Tu es… un Dieu ?

Oh oh !

Dis-lui qu’t’es un ange, intervient Ève. Amanndala.

O.K. ! Je suis… un ange. Amanndala ! » Je prononce le mot à voix haute en lui tendant la main.

« Anh !… lâche-t-il, troublé, intimidé. Amanndala ?

Oui... Amanndala… Mel ! Viens vite ! Sors de là, il faut que nous retrouvions tes camarades ! Ils ne sont plus que trois, l’allulaka… en a pris un. » La consternation du moment, le chagrin, la tristesse, sont atténués par le soulagement de ne pas être seul. Tentant le tout pour le tout, il se décide à affronter ses démons… Toujours accroupi, je me recule doucement… sans lui tourner le dos. Frissonnant de tout son être, de froid, de peur et de résignation, l’esprit vidé, il se relève sans oser croiser mon regard. Il n’est pas vêtu de vieux cuirs, comme je le pensais à première vue, mais d’un étonnant assemblage de lanières d’écorces.

« Gwöl. C’est ton nom ?

Oui, répond-il, les yeux baissés.

Eh bien Gwöl… suis-moi ! Nous allons chercher tes camarades. » Je me relève doucement… pour ne pas trop l’impressionner davantage… Le sentant disposé à me suivre, je localise par la pensée le Nayaside le plus proche… et entame une marche lente dans sa direction…

« Demande-lui… ce qu’il faisait ici, me souffle Ève.

O.K. ! Gwöl… tu habites dans la forêt ?

Dans la forêt ? me répond-il, surpris.

Oui. Quelque part par ici ?

Oh non, non, non ! Ici… c’est Bawalaz ! La forêt interdite !

La forêt… interdite ?

Oui ! Bawalaz, la forêt interdite !

Mais ? Si la forêt est interdite… alors que faisiez-vous ici ?

Ben nous cherchons des grawés blancs !

Des ?

Des grawés blancs !

Et… c’est quoi… un grawé blanc ?

Ben ? Un arbre !

En forêt… bien sûr… Et ? il a quelque chose de particulier, cet arbre ?

Oh ! Ben ? Évidemment !

Attends… » Je m’accroupis. « L’un de tes camarades… est caché tout près. Tu peux appeler ?

Rwal… Zröl… Gral… Wröl… C’est moi… Gwöl ! Où êtes-vous ? » L’appel reste sans réponse. L’air accablé, il m’adresse un premier véritable regard… empreint d’une tristesse… sans espoir…

« Ne te décourage pas. Il t’a entendu… Il nous voit tous les deux… et je lui fais peur. Il n’ose pas se montrer.

N’aie pas peur… L’allulaka est parti ! Où es-tu ?

C’est toi ? Gwöl ? » répond une voix enrouée. Une broussaille est prudemment écartée… Pour se cacher, le malheureux Nayaside n’a pas trouvé mieux que de se blottir dans une position inconfortable… au cœur… d’un buisson épineux !

« Gral ! crie Gwöl qui s’élance vers son camarade.

Doucement ! Gwöl… Ça pique ! dit-il en sortant de sa cachette à gestes mesurés. C’est qui ? l’étranger qui t’accompagne ? » Il m’observe, l’air méfiant.

« Il s’appelle… Mel… Amanndala Mel.

Amanndala ? » Il se tasse sur lui-même, figé d’incrédulité.

« Oui, Gral… Je m’appelle Mel. Amanndala Mel.

Il parle dans la tête ! s’exclame Gral, ébahi par une telle prouesse.

C’est normal… c’est un Ange, lui explique Gwöl.

Non ! C’est un esprit de Bawalaz, répond-il avec défiance. Qu’est-ce qu’il nous veut ?

L’ange veut votre bien. Je suis intervenu pour combattre l’allulaka.

Méfie-toi, Gwöl. C’est un menteur. Tout seul, il ne peut rien contre l’allulaka, réplique Gral.

Je ne suis pas un menteur, Gral… Et je ne suis pas seul !

Alors qui est avec toi ? » me demande-t-il sans se démonter. Le courage… ou l’inconscience, de ce Nayaside m’épate. Qu’il tienne tête à celui qu’il prend pour un esprit… me sidère… J’aurais plutôt imaginé qu’il détale sans demander son reste.

« D’autres anges. »

Ma réponse est accueillie avec scepticisme.

« Il ne me croit pas. Une petite démonstration lui ferait le plus grand bien. Entourez-les… et à mon signal… vous vous découvrez.

Ça marche, m’accorde Ève. Quand tu veux, ajoute-t-elle alors que les deux Nayasides complotent contre moi.

Puisque vous ne me croyez pas… alors… regardez derrière vous ! »

Tous deux font volte-face, à temps pour voir Jade apparaître, immobile dans sa longue cape à pèlerine noire, le visage caché sous l’obscure capuche.

« Gwöl ! Gral ! Je suis Amanndala Jade. » Elle retire lentement sa capuche d’un geste mesuré, très solennel.

« Et moi… Amanndala Thomas, poursuit Thomas qui apparaît à leur droite.

Je suis Amanndala Adam.

Et moi… Amanndala Éoïah.

Et moi… Amanndala Ève. La dernière… Nous sommes six, six anges descendus du ciel pour aider votre peuple ! »

Gwöl est certes impressionné, mais il est également rassuré de voir qu’il ne s’est pas trompé. Gral comprend sa bévue… il se demande comment six anges courroucés vont se comporter à son égard…

« Pourquoi étiez-vous à la recherche de grawés blancs ? reprend Ève.

Pour leur âme !

Leur âme ?

On ne peut pas fabriquer les pièces que Dieu demande… sans l’âme des grawés blancs, répond Gwöl.

Des pièces ? répète Ève. Des statues ?

Des statues ? s’étonne Gwöl. Non, non, non. Nous ne faisons pas de statues. Pas nous.

Alors quel genre de pièces ?

Des pièces… destinées à l’assemblage d’appareils, répond Gwöl.

— Tiens ?… V’là aut’chose, s’exclame Thomas.

Des appareils ? reprend Ève. Quels appareils ?

Je ne sais pas, assure Gwöl. Nous n’avons que les gabarits… et les caractéristiques des pièces qui nous sont demandées. Je sais simplement qu’elles entrent… dans la composition d’étranges appareils. Mais nous, nous ne créons que les pièces en grawé… C’est un autre peuple qui fabrique les accessoires en métal.

Un autre peuple ? Les Nayaks ?

Oui ! s’exclame Gral stupéfait. Tu les connais ?

Oui ! Nous les connaissons, répond Ève. Et eux aussi nous connaissent.

Mais qu’est-ce qu’ils ont… de particulier, les… grawés blancs ? » demande Jade. Gwöl et Gral s’observent mutuellement. La question formulée par Jade n’implique apparemment pas de réponse simple… Ils parlementent et hésitent avant de répondre. Les deux autres Nayasides sont sortis de leur cachette. Ils se sont trouvés, ils viennent à notre rencontre.

« Gwöl, Gral, vos deux camarades vous cherchent.

Anh ! » Ils se tournent de tous côtés…

« Par là ! » Je pointe une direction. « Allez à leur rencontre, nous vous suivrons. » Nous les laissons prendre un peu d’avance, le temps qu’ils se retrouvent, s’expliquent, et que Gwöl et Gral nous introduisent auprès des deux autres… Rwal et Wröl. Ils conversent, atterrés, sur le sort de leur compagnon, Zröl, qu’ils surnomment “le spécialiste”, avant de nous présenter…

Lorsque Jade repose sa question, c’est Rwal, le plus âgé des quatre, qui répond : « Je vais vous expliquer… mais pas ici. En chemin. Nous ne devons pas rester ici, la nuit ne va pas tarder à tomber… et les esprits vont revenir ! Nous devons nous dépêcher de rentrer au village. Vous allez nous suivre…

Anh !? » grogne Wröl. Il se méfie de nous, il n’est pas d’accord avec Rwal.

« Pourquoi tu t’inquiètes ? lui demande Gwöl. Qu’avons-nous à perdre ?… Entre l’allulaka… les Vesphéris…

Vous connaissez les Vesphéris ? le coupe Éoïah.

Oui… réplique gravement Gwöl.

Je suppose qu’ils sont les messagers… de votre dieu, avance Ève.

Les messagers… et tortionnaires ! précise Rwal. Que nos objectifs soient atteints… ou pas… ils trouvent toujours une raison de nous tourmenter, de nous malmener… Dieu… est bien exigeant, lâche-t-il, l’air abattu.

Nous avons rencontré les Nayaks, poursuit Ève. Ils sont dans la même situation que vous.

Je sais… Hélas… laisse échapper Rwal. Mais que pouvons-nous faire ?

Nous avons un message à porter à votre peuple, ajoute Ève.

Alors ça tombe bien ! » Rwal examine le tronc le plus proche. Il s’oriente par l’emplacement d’une espèce de lichen gris sombre. Il vérifie d’un bref coup d’œil son hypothèse sur les troncs voisins, avant de s’engager, d’une démarche cahotée, mais décidée, dans la direction opposée… Wröl et Gral vérifient instinctivement l’orientation, avant de lui emboîter le pas.

« Suivez-nous… vous êtes nos invités !

Les grawés blancs ? reprend Jade. Qu’ont-ils de spécial ?

Les grawés blancs sont des arbres sacrés, commence Rwal, des arbres qui abritent les génies de la forêt… Les bons esprits qui veillent… et protègent la forêt. Nous n’exploitons le bois du grawé qu’après sa première… et dernière floraison. Après que ses graines se soient disséminées…

Et vous en faites quoi ? demande Thomas.

Des instruments de musique, précise Rwal.

— Oh ! Et quel genre d’instruments de musique ? questionne Éoïah. Nous aimons beaucoup la musique… et le chant !

Des instruments à vent, à corde, à percussion. Nous sommes spécialisés dans la conception d’harmoniques et de partiels.

— Wow ! s’étonne Jade. Tu pourras nous montrer… tes instruments ?

Dieu les a tous confisqués, répond Rwal, la musique est interdite.

— Oooh ! s’exclame Éoïah, choquée.

Mais… je crois que je peux arranger ça », ajoute Rwal. Ce qui lui attire les foudres de Wröl qui le dévisage d’un air mauvais.

« Le bois du grawé blanc est meilleur que celui des autres arbres ? reprend Jade.

Incomparable ! s’insurge Rwal. Sa structure, sa densité, sa régularité, sont… très particulières. Elles lui assurent une qualité sonore… inégalable !

Et les grawés blancs ne poussent que dans cette forêt ? demande Ève.

Dans Bawalaz ?… Oh non !… Nous ne sommes même pas sûrs d’en découvrir ici, réplique Rwal.

Alors ? Pourquoi vous aventurer ici ? Si la forêt est dangereuse ? et de plus interdite ?

Les grawés blancs… notre… patrimoine naturel… d’une richesse… inégalée… poussent… ou plutôt poussaient… sur une zone bien particulière… une zone aménagée et protégée… Mais ils ont… mystérieusement disparu.

Comment ça, disparu ? interroge Jade.

Un matin, nous nous sommes aperçus de leur disparition… soudaine… brutale ! Ils avaient tous été découpés… en une nuit !

Ne restait-il pas… une large souche bien ronde… de couleur, hésite Ève.

— Tu penses aux disques ambrés des clairières ?

— Oui. De la couleur de l’astre couchant ?

Tout à fait ! s’exclame Rwal.

Donc… si j’comprends bien… » Je tente de résumer. « Vous devez exploiter le bois des grawés blancs pour répondre aux exigences de votre dieu ?

C’est bien ça.

Et ces arbres disparaissent… mystérieusement… vous privant ainsi… de la matière première.

Tout à fait !

Et s’il reste quelques spécimens… ils seraient cachés quelque part dans cette forêt ?

Peut-être ?

Alors vous bravez l’allulaka pour satisfaire votre dieu.

Oui… Nous sommes obligés.

— C’est quand même bizarre… Y a encore un truc que j’pige pas… Pourquoi Cherfa irait-il découper les arbres qui servent de matière première aux Nayasides ?

— Et pourquoi enverrait-il un allulaka contre eux… alors qu’il a besoin de leur savoir-faire ? souligne Adam. C’est vraiment pas logique…

Cherfa ? Vous parlez de Cherfa ? Notre dieu tout-puissant ? » Gwöl a saisi le mot au vol.

« Nous parlons bien de Cherfa, confirme Ève. Sauf que Cherfa… n’est pas un dieu.

Anh !… » Un tel blasphème les scandalise !

« Cherfa, tout comme nous, reprend Ève, est un être de chair et de sang. Ce n’est ni un dieu… ni un magicien. Il bénéficie simplement d’une technologie avancée… et il en profite pour vous tromper… et exploiter honteusement vos compétences !

Cherfa, les Vesphéris, l’allulaka… et maintenant les Amanndalas ! pense Gral. Nous n’aurons jamais la paix…

Gral... En plus d’une technologie avancée, comme celle qui nous a fait apparaître devant toi, nous possédons quelques pouvoirs… dont celui de lire les pensées… Nous ne voulons surtout pas remplacer un tyran… par un autre tyran ! Ce que nous souhaitons… c’est mettre un terme à l’âge des dieux, l’âge sombre de l’oppression… pour le remplacer par l’âge des anges, l’âge de la lumière, de la liberté…

Et ? comment comptez-vous vous y prendre ? interroge Rwal, dubitatif et sceptique.

Cela ne se fera pas du jour au lendemain, reprend Ève, mais petit à petit… C’est une révolution qui se prépare… D’autres peuples commencent à se rebeller… Et nous porterons l’estocade au moment opportun !

— Oh ! Pas mal ! Et d’où tu sors ça ?

— J’en sais rien. Ça m’est venu comme ça. »