Jade
Cela fait trois bonnes heures que nous cheminons avec les Nayasides. Gral et Wröl, les plus coriaces, ont enfin compris qu’ils pouvaient nous faire confiance.
La bruine s’est calmée, et le ciel se teinte de roses, d’ors et d’orangés. Nous arrivons à la lisière de la forêt… Un paysage vallonné, de collines recouvertes de hautes herbes, se dévoile entre d’épais bancs de brume. Nos quatre guides s’éloignent de Bawalaz, rassurés de s’en sortir sans nouvel incident. Même si leur randonnée se solde par un terrible échec, la perte de l’un d’entre eux, ils ne reviennent pas bredouilles… Six étrangers, sympathiques, agréables, mais totalement fous, les accompagnent. Des inconnus qui se prétendent aussi puissants que leur dieu suprême !
En nous faufilant à la queue leu leu au travers d’espèces de grands roseaux, nous descendons un champ en pente douce… Ensuite nous traversons un ruisseau pour atteindre un chemin creux, étroit et pentu, qui monte à flanc de coteau…
Sur la crête, une végétation de lande remplace les hautes herbes, le chemin devient caillouteux et la vue se dégage… Rwal prend un peu d’avance… il se poste au-devant… pour nous présenter, de ses deux mains, notre destination : « Carwal ! »
Un petit village côtier blotti au fond d’une crique, sous des falaises abruptes, devant une plage de galets d’une mer, ou d’un grand lac, d’huile… Le site, baigné d’une atmosphère crépusculaire, est empreint d’un semblant de sérénité, de mélancolie.
Les maisons, étroites, dissymétriques, aux formes arrondies de poires ou de courges, ont deux étages et sont coiffées de toits pentus en accents circonflexes. De fines colonnes de fumée montent de petites cheminées centrées.
Quelques bateaux sont amarrés à une longue digue dont l’extrémité disparaît sous la brume. Élancés et plats, leur étrave, fausse guibre, élevée et courbée vers l’avant, est ornementée de curieuses lames en forme d’ailes de papillon. Leur poupe, très effilée, se termine par deux espèces d’empennages en queue de poisson. Sur la jetée, deux Nayasides embrasent des flambeaux à l’aide de longues perches enflammées… comme s’ils balisaient une piste d’atterrissage…
« Ça te dit quelque chose ? demande Mel à Ève.
— Non. C’est pas ce village. C’est… un lac ? une mer ? »
Les Nayasides s’observent, perplexes. Ils ne comprennent pas la nuance.
« L’eau est-elle salée ? précise Éoïah.
— Anh ! Oui, oui, oui, l’eau est salée, reconnaît Gral. Röd’röl !
— Venez ! » nous enjoint Rwal qui entame la descente… Le chemin, un escalier de larges marches taillées dans du grès, nous mène sur une placette éclairée par les lueurs orangées des petites fenêtres rondes de la dernière rangée de maisons. En équilibre… qui me semble précaire… et dans un agencement… qui me paraît très approximatif… les habitations s’appuient de guingois les unes aux autres, en un improbable alignement de courges géantes…
D’une poche intérieure, Rwal sort un petit objet métallique qu’il cale dans une main, et gratte, d’un geste brusque, de l’autre. L’engin émet une puissante vibration, surprenante de par sa taille.
C’est un appel… Les portes s’ouvrent, et des Nayasides se précipitent, choqués de constater la disparition de leur “spécialiste”… et surpris de découvrir leurs camarades accompagnés de six silhouettes noires…
Rwal nous présente comme des voyageurs de passage… et nous invite à le suivre dans sa demeure… Nous nous faufilons dans un étroit passage entre deux maisons… Les habitations ne sont pas aussi boiteuses, aussi bancales, qu’à première vue.
Les murs sont constitués de grandes pièces de bois arrondies qui s’imbriquent parfaitement à la manière d’un bordé de carène. Les façades comportent de grands motifs en doubles spirales sculptés en creux.
Passé le seuil de pierre, nous nous retrouvons dans une pièce au plafond bas… Des braises rougeoient au cœur d’une cheminée en pierres. Abritant un bûcher, le foyer, surélevé, est surmonté d’une hotte métallique en forme d’entonnoir renversé. Murs et cloisons, tout de bois vêtus, s’harmonisent avec un escalier hélicoïdal qui monte à l’étage.
Les Nayasides, autour de nous, s’activent. Ils rentrent, sortent, montent et descendent l’escalier, rapprochent deux tables rondes, disposent autour plusieurs tabourets trépieds… et nous invitent à nous asseoir. S’ensuit un hommage à Zröl, leur spécialiste… avant une discussion à bâtons rompus sur divers sujets : leurs échanges avec les Nayaks, les détails des tâches particulières imposées par leur dieu, leur mode de vie, leurs aspirations…
La conversation saute du coq-à-l’âne, ils n’aiment, apparemment pas, approfondir un sujet… Plutôt fiers, mais avares de commentaires sur leur travail, nous nous apercevons qu’ils souhaitent, eux aussi, nous ménager quelques surprises… Ayant appris la leçon, je ne cherche pas à les sonder et reste sur ma réserve.
Ils nous proposent un dîner, servi sur des plateaux de bois arrondis, relevés aux extrémités, et équipés de deux poignées. Un plat unique, succulent, composé de poisson à chair rosée cuit à l’étouffée, dans la braise, avec de grosses graines jaunes, tendres et juteuses. Leur eau, plate, est acidulée.
Après un passage aux toilettes, de petites toilettes sèches, nous montons à l’étage où d’épais matelas de paille ont été agencés autour du conduit de cheminée. Par des ouvertures originales aux formes courbes, l’étage communique avec les deux maisons voisines.
Nous décidons rapidement des tours de garde. Ève prend le premier tour, Mel le deuxième, Éoïah le troisième, ensuite Adam, moi, puis Thomas…
Sous la surveillance d’Ève, nous nous mettons à l’aise et nous rangeons notre matériel au pied de notre couche…
*
« Jade… Thomas… Réveillez-vous ! » murmure Éoïah. J’ouvre les paupières, me redresse sur les coudes, et devine, dans l’obscurité, Mel, Ève et Adam qui s’habillent…
« Qu’est-ce qui s’passe ?
— On a d’la visite », réplique Adam. Sa réponse me fait l’effet d’un électrochoc ! Je me lève d’un bond ! attrape et passe ma robe éthaïre, et me rééquipe… Ève secoue Thomas pour qu’il se lève. Je mets la pèlerine, et, le temps que Thomas se prépare, écoute les bruits extérieurs… Je ne perçois qu’un étrange et lointain son de cloche lancinant… Un son unique qui se reproduit à intervalle régulier… toutes les quatre secondes. Les Nayasides dorment.
« Y sont pas encore arrivés, chuchote Ève, mais y vont pas tarder.
— Qui ça ? demande Thomas.
— J’en sais trop rien, répond Éoïah, mais quelque chose se prépare… Une cloche s’est mise à sonner… comme ça.
— Pas question d’se laisser surprendre », ajoute Mel. Évitant de réveiller nos hôtes qui dorment sous les combles, nous descendons à pas de loup l’escalier… éclairés par les lueurs vacillantes d’un feu moribond. Mel pousse la porte de bois… le son de cloche se fait plus présent. Nous sortons sans notre camouflage pour nous diriger vers l’appontement…
Sous les lueurs funestes des flambeaux toujours allumés, la digue disparaît dans une brume malsaine qui s’étend au-dessus des eaux. Un calme lugubre plane sur le quai. L’étrange son de cloche semble provenir de l’extrémité de l’embarcadère. Nous nous y dirigeons…
La jetée, un bon mètre au-dessus des eaux, est constituée de lattes de bois disjointes qui grincent et craquent sous nos pas, couvrant l’insensible clapot. Serrés les uns les autres, nous enclenchons le camouflage… et nous avançons à la lueur des flambeaux…
Au bout de la jetée, nous découvrons l’origine du bruit : une superbe cloche de bronze et d’argent ornée de fines arabesques sculptées. Incontestablement d’origine nayak. Elle est suspendue à deux lattes de bois qui vibrent en cadence et lui donnent le mouvement de balancier nécessaire à son tintement, alors qu’il n’y a aucun souffle… Les vibrations proviennent des curieux cônes qui surmontent les deux mâts auxquels sont rattachées les lattes.
« Et qu’est-ce qu’on fait ? demande Thomas.
— On attend, réplique Ève. Sois patient ! » croit-elle bon d’ajouter. Derrière nous, le village a disparu sous l’épais brouillard. Les minutes passent… lorsqu’Éoïah lève un bras ! Les cônes se mettent à bourdonner !
« Ils approchent ! » Les lattes s’affolent et la cloche s’emballe…
« Ça y est ! lâche Mel. C’est un signal. Les Nayasides sont réveillés… Ils se rassemblent… ils viennent sur la digue.
— Et qu’est-ce qu’on fait ? redemande Thomas.
— Rien pour l’instant », répond Ève. L’appontement se met à vibrer sous de puissants infrasons… la surface de l’eau frémit d’innombrables vaguelettes… Un vaisseau approche !
Transperçant le brouillard, d’étranges lueurs célestes blanches apparaissent, alors qu’une formidable corne de brume résonne ! S’il est certain d’une chose, c’est que nos mystérieux visiteurs nocturnes ne souhaitent pas passer inaperçus ! Trois cercles lumineux bleutés se déplacent conjointement. C’est un engin qui vient de se détacher du vaisseau mère pour descendre vers le village… tandis que le vaisseau mère s’éloigne…
« Là ! réagit Ève. Maintenant on s’approche ! »
Le camouflage actif, nous remontons la digue à la rencontre de l’objet lumineux… Nous stoppons à la limite du brouillard, à environ six mètres de l’engin qui a atterri au-dessus de la jetée. Il se compose d’une plate-forme centrale circulaire reliée, par des passerelles, à trois plates-formes périphériques également circulaires. Deux créatures bipèdes, herculéennes, qui portent un exosquelette bleu métallisé, en descendent d’un pas lent et mesuré… Nous tournant le dos, elles suivent la digue en direction du quai où sont réunis les Nayasides.
« Leurs bras ! s’exclame Ève. Regardez leurs bras ! Entre le coude et le poignet ! Ce sont les mêmes créatures que celles de la navette de l’allulaka.
— Mais celles-là pensent, intervient Mel. Des pensées bizarres… froides, insensibles, obscures… Ils sont là… sans vraiment y être… Ils n’ont que faire des Nayasides. Je vois des combats sanglants… ailleurs qu’ici… avec une autre espèce… Wouah !… Du feu, des hurlements… de la haine !
— Et les Nayasides ? demande Thomas. Y pensent à quoi ?
— Tu pourrais faire un effort, lui fait remarquer sa sœur.
— De l’inquiétude, reprend Mel. De la lassitude… du dégoût… envers… les Vesphéris ! Ce sont des Vesphéris ! »
Les deux colosses s’arrêtent devant l’assemblée nayaside… Des géants devant le petit peuple ! Une voix puissante, aux accents rauques nayasides, résonne… Un message enregistré sans pensée associée, impossible à comprendre.
« Rwal ! intervient Ève. Nous sommes là ! Même si tu ne nous vois pas. Que dit la voix ? Peux-tu… dans ta tête, répéter ce qu’elle dit ? »
Surpris, et très embarrassé, Rwal met un moment avant de comprendre… mais il se ressaisit : « Des reproches, encore des reproches, toujours des reproches… Ce que dit la voix… Elle dit que nous n’avons pas fourni toutes les pièces demandées lors de notre dernière livraison… Évidemment, puisque nous n’avons pas la matière première ! Mais on ne peut rien dire… ils ne nous écoutent pas… Elle dit que Cherfa n’est pas content, qu’il n’aime pas les paresseux, les fainéants, les lâches… que nous devons nous racheter ! Les Vesphéris vont revenir cet après-midi ! Pour récupérer la nouvelle livraison ! Plus les trois pièces qui manquaient à la livraison précédente ! Mais c’est impossible ! On ne peut pas ! On ne les a pas ! La voix demande que trois d’entre nous les suivent… Autant de Nayasides que de pièces manquantes… Nous ne les reverrons pas si la liste des fournitures réclamées est incomplète… » Un vent de panique s’étend à l’assemblée nayaside. Ils se regardent, s’observent, consternés, sans savoir ni que dire ni que faire.
« Je fais quoi ? nous demande Rwal, épouvanté.
— Et nous ? questionne Thomas. On fait quoi ?
— Essayez de gagner un peu de temps, répond Ève. Nous allons intervenir.
— Le vaisseau mère… J’peux essayer de le mettre hors d’état de nuire.
— Oui ! m’accorde Ève avant de se rétracter. Non ! Si le vaisseau s’écrase, il va provoquer un raz-de-marée, le village entier sera détruit ! Lepte !… Tu m’reçois ?… Lepte ?
— Oui, Ève… je te reçois.
— Ah ! lâche-t-elle, soulagée. Si la soucoupe et la plate-forme sont dans le coin, alors tu les éloignes immédiatement.
— Bien… Soyez prudents.
— Le lien entre les Vesphéris et le vaisseau mère ! annonce Éoïah. C’est ce que nous devons rompre en premier.
— C’est pour moi !
— Vas-y », convient Ève.
Je ferme les paupières, me concentre sur ma respiration… et fais le vide pour faire apparaître les liens énergétiques… Une fréquence relie les Vesphéris à leur vaisseau mère, une simple onde radioélectrique, centimétrique, celle de l’appareil qui retransmet le message… Leur plate-forme communique avec le vaisseau grâce à un bouquet d’ondes ultra-courtes.
En premier, je choisis de brouiller la transmission radio. En lui couplant une impulsion pour produire un signal auto-ondulatoire… Le phénomène de rétroaction acoustique apparaît aussitôt : un désagréable effet Larsen qui surprend les Nayasides et les Vesphéris. Les Vesphéris qui s’observent, nous laissant ainsi découvrir leur gueule de cauchemar.
Une peau reptilienne olivâtre avec de petits ocelles bruns, un front haut bombé, deux yeux globuleux jaune-orangé à pupille horizontale vert pâle, un nez constitué d’un simple renflement avec deux fentes verticales et une énorme bouche… Une sale gueule… qui ne nous impressionne pas. Nous en avons vu d’autres… Kylèniens, Opiriens… et de probablement bien plus redoutables que ces deux malheureux pantins…
Je m’attaque ensuite au faisceau d’ondes ultra-courtes : je remonte à la source pour saturer et griller le système : les trois plates-formes périphériques s’éteignent, les vibrations stoppent. Seule la petite plate-forme centrale reste allumée. Son système est autonome…
Encore plus surpris par la tournure des évènements, les Vesphéris se retournent et nous font face… évidemment sans nous voir. Devant cet imprévu, leur esprit refait surface, comme s’ils se réveillaient d’un cauchemar.
« Mais qu’est-ce que ? Qu’est-ce qu’on fait là ? demande l’un d’eux d’une voix sifflante.
— J’en sais… fichtre rien, répond le second qui manipule… ce qui s’avère être l’appareil émetteur. Je n’ai pas de liaison.
— Qu’est-ce qui s’passe ?… Les ordres ? Quels sont les ordres ?
— Je… je ne sais pas. On ne reste pas ici, on rentre. »
Ils se dirigent vers la plate-forme centrale, manipulent une console… et la plate-forme se désolidarise du reste de l’engin pour remonter… devant des Nayasides sidérés…
« Ève ? Tu crois ? Que ?
— Là ! Tu peux. »
Une légère concentration me suffit pour stopper l’engin. Le cercle blanc de l’unique propulseur papillote avant de s’éteindre. Un sifflement grandissant… est suivi d’un énorme “plouf” !
« Ceux-là ne vous dérangeront plus », annonce Ève qui désactive son camouflage. Nous en faisons de même… devant l’assemblée interloquée.
« C’était vous ? demande l’un d’eux.
— Oui, oui. C’était bien nous, répond Thomas.
— Mais… comment vont-ils réagir ? questionne un ancien.
— Comment Cherfa… va réagir ! précise un plus jeune.
— Avec de terribles représailles ! avance un autre.
— Nous sommes fichus ! crie l’ancien.
— Calmez-vous ! reprend Ève. Nous venons de sauver… trois d’entre vous. Ils ne peuvent pas savoir ce qui s’est passé. À aucun moment, ils n’envisageront votre responsabilité… Ce qui, d’ailleurs, est la stricte vérité.
— Mais ils vont revenir ! rétorque un jeune.
— Certainement… Mais pas tout de suite. Ils essaieront d’abord de comprendre ce qui s’est passé.
— Je leur souhaite bien du courage.
— Je pense que nous avons… au moins une demi-journée devant nous, poursuit Ève. Le temps de réfléchir à la suite à donner à l’intervention… D’ici là… nous pouvons retourner nous coucher.
— Pas mal, votre cloche, lance Mel. D’ailleurs… écoutez…
— Elle ne tinte plus, annonce l’un d’eux.
— Ce qui veut dire ? ajoute Mel.
— Qu’ils sont partis ! » répond le Nayaside.
Nous franchissons l’épave de l’engin… en prenant garde qu’il ne se remette en fonction.
« Qu’est-ce qu’on en fait ? demande Adam.
— On verra demain, répond Ève.
— Oui, acquiesce Thomas. À chaque jour suffit sa peine », ajoute-t-il, ce qui nous fait sourire… La journée risquant d’être longue, nous retournons nous reposer… et cette fois sans tour de garde, comptant sur l’astucieux système à cloche.
