Ève
À la suite du chariot treuil… et de son extraordinaire chargement, nous remontons la pente et je réfléchis à notre future intervention… S’élever tous les six et laisser nos corps sans protection n’est pas envisageable. Intervenir à deux, pendant que les quatre autres veillent, me paraît plus judicieux… Je pressens soudain l’approche d’un vaisseau… Les choses se précipitent !
« Un vaisseau approche ! annonce Éoïah. Les Vesphéris !
— Vesphéris ? reprend Rwal, paniqué. Ils arrivent ?
— Un vaisseau est en approche… mais nous souhaitons rester discrets. Nous n’interviendrons que si vous êtes menacés… Rwal… y a-t-il… près d’ici, un lieu dans lequel nous pouvons nous abriter ?
— Là d’où nous venons ! Au fond du yötrök !
— Euh… non ! En dehors de cette… pyramide.
— En dehors ? Un abri ? La crypte ! Interdite aux étrangers ! Mais… eux sont différents. Je peux faire une exception. Oui… pas très loin.
— Les Vesphéris arrivent au-dessus de Carwal, informe Éoïah.
— Vesphéris ? Carwal ? reprend Rwal.
— Un instant ! »
Je m’immobilise, un bras levé, ferme les paupières, inspire, me concentre un instant… et laisse mon esprit s’élever… Je traverse la pyramide et aperçois le vaisseau, en partie caché par le brouillard, en vol stationnaire au-dessus de la jetée de Carwal. Il est juste au-dessus de la plate-forme des Vesphéris. Plate-forme qui s’élève… pour se diriger vers l’intérieur du vaisseau. Un traqueur électromagnétique la récupère… Je réintègre mon corps.
« Ils ne vont pas tarder. » Je reprends la marche. « Ils récupèrent leur plate-forme.
— Leur plate-forme ? demande Thomas.
— Thomas ! Celle des Vesphéris !
— Ah ! O.K. !
— Ils arrivent. On reste en rang serré et on active le camouflage. Rwal, tu vas encore nous voir disparaître… mais n’oublie pas ! Nous sommes toujours là ! Même si tu ne nous vois pas ! » J’enclenche le système de furtivité. Nous disparaissons un à un…
« Vous êtes… toujours là ? reprend-il à voix basse.
— Oui, oui ! Encore et toujours ! » assure Mel.
Nous atteignons le rez-de-chaussée sous les vibrations de l’approche du vaisseau. Les Nayasides sont regroupés devant le passage qui donne sur la terrasse, le lieu d’atterrissage de l’engin…
« Rwal ! Nous voulons sortir ! Arrange-toi… pour nous faire un passage !
— Euh ? » Rwal lève les bras. « Pardon ! pardon ! Écartez-vous ! » Et les Nayasides se rangent docilement, perplexes, sans comprendre le désir de leur congénère d’être aux premières loges. À la queue leu leu, nous nous faufilons et nous sortons pour nous poster en témoins privilégiés de la scène. Tout près de ce qu’ils viennent vraisemblablement collecter, la marchandise bâchée.
Le vaisseau est en forme d’obus à sabot annulaire central. Il possède deux ailes elliptiques. Deux ailes comportant chacune deux protubérances sphériques, les moteurs de l’appareil. La base ondule sous la chaleur des moteurs… Une large trappe, un hayon, s’abaisse vers la pyramide… Deux Vesphéris, aussi impressionnants que ceux de la nuit dernière, font leur apparition. Ils descendent le hayon, mais s’arrêtent à son extrémité. Une voix puissante aux accents nayasides résonne ! Une voix retransmise, impossible à comprendre.
« Rwal ! Que dit la voix ? Peux-tu répéter ? Comme cette nuit ?
— Elle dit… qu’ils viennent recueillir… notre offrande à Cherfa… notre Dieu tout-puissant… Que nous allons devoir… redoubler d’efforts… pour apaiser sa colère… Que nous avons… une demi-lune… pour fabriquer les nouvelles pièces… Ils nous amènent… de nouveaux gabarits… et de nouvelles clés.
— Merci, Rwal. Tu leur demandes… Que sont devenus les trois Nayasides… enlevés cette nuit.
— Mais ?… Personne n’a été…
— Fais-moi confiance.
— Pardonnez-moi ! Puissants Vesphéris ! commence Rwal qui se détache du groupe et s’avance. Que sont devenus… nos trois camarades… que vous avez enlevés cette nuit ? » ajoute-t-il, sous les regards effarés de ses congénères. Un silence pesant s’abat sur l’assemblée… et la voix électronique reprend…
« Que dit-elle ?
— Que nous les reverrons… si le compte y est ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ?… Personne n’a été enlevé !
— Ça veut dire que ce n’est pas un message enregistré ! Quelqu’un t’a répondu ! Tu peux… NON ! Tu DOIS ! prévenir que tu n’as plus de matière première ! Que les grawés blancs disparaissent.
— Merci… puissants Vesphéris ! reprend Rwal. Mais les retards ne sont pas de notre fait… Nous n’avons plus… de matière première ! Les grawés blancs… ont disparu ! Sans grawé blanc… plus de pièce ! Alors… s’il vous plaît… s’il vous plaît… trouvez-nous des grawés blancs… et c’est avec grand plaisir… que nous vous satisferons ! »
Un silence s’ensuit, alors qu’une espèce de chariot élévateur téléguidé apparaît. Il descend le hayon, se faufile entre les deux Vesphéris, imperturbables, et commence à charger la marchandise…
« Est-ce qu’ils m’ont entendu ? s’interroge Rwal, inquiet, dépité. Ils ne répondent pas… Pensez-vous qu’ils m’ont entendu ?
— Ils t’ont entendu ! » Je confirme sans le savoir. « C’était parfait ! Ils réfléchissent. »
La marchandise chargée, le chariot vient déposer une pile de gabarits, sur laquelle est fixée une sacoche, les clés probablement. Il fait aussitôt demi-tour et rentre dans le vaisseau… Les deux Vesphéris se retournent de concert et remontent à leur tour le hayon… qui s’élève… L’engin spatial s’apprête à décoller.
« Rwal ! Le temps presse ! Nous devons intervenir ! Dirige-toi rapidement vers le lieu de notre cachette ! Nous te suivons… Vite ! » Je dois insister devant son manque de réactivité. Il tressaille, comme s’il se réveillait, et se met à courir…
« Rwal ? Qu’est-ce que ? demande l’un d’eux.
— T’inquiète ! Pas le temps ! Vous me suivez ?
— Oui… Tu peux même courir plus vite », répond Mel. Il se dirige vers la falaise… Au pied des rochers, il commence à les escalader…
« Mais… qu’est-ce qu’y fait ? s’étonne Thomas. On n’a pas l’temps d’faire une balade !
— Rwal ! C’est loin d’ici ?
— De l’autre côté, répond-il à voix basse.
— Alors, cache-toi ! Quelque part entre les rochers ! Que tes compagnons ne te voient plus, lui demande Adam. On va l’embarquer, ça ira plus vite !
— Chouette ! » s’exclame Jade.
Rwal réfléchit… Il scrute les environs et redescend se blottir contre une fissure de la paroi.
« Ici ? murmure-t-il. Anh ! » Il est surpris de nous voir apparaître si proches. Nous l’englobons dans notre bulle furtive.
« Tes mains ! » lui demandent Jade et Thomas. Nous formons la chaîne, et Adam nous élève…
« Anh ! gémit Rwal, totalement paniqué par la situation.
— Pas si fort ! Ne serre pas si fort ! Doucement ! » s’écrie Thomas, le regard exorbité sur la poigne de Rwal. Dominant la mer, nous parvenons à la hauteur d’un plateau de landes.
« Alors ? C’est où ? s’inquiète Adam.
— Anh… Par là ! » Il hoche vaguement la tête sur la gauche. Adam, à deux mètres à peine de la lande côtière, accélère… et nous arrivons en vue de la crique suivante, une anse plus étroite et sauvage…
« Là-bas… à mi-pente ! »
Un chemin profite d’une faille entre les roches pour descendre jusqu’à la crique. Nous nous rapprochons… et je remarque un obscur renfoncement. Adam nous dépose sur le chemin… Après avoir vérifié l’absence de curieux, nous désactivons le camouflage.
« Eh ben ! Heureusement qu’tu nous as aidés ! s’exclame Mel à Adam.
— Vous volez ? s’étonne Rwal.
— Eh oui, mon pote ! répond Thomas qui hoche la tête, un sourire narquois au visage. Tu n’es pas au bout d’tes surprises, ajoute-t-il, laissant Rwal perplexe.
— C’est ici ? » Je suis surprise de ne découvrir qu’une mince anfractuosité.
« L’endroit où je vous amène… est secret. Les Vesphéris ignorent son existence.
— Intéressant, remarque Jade.
— Et je n’ai pas le droit de vous y conduire… Promettez-moi… de garder le secret.
— Promis, Rwal ! Le temps presse !
— Venez ! Suivez-moi ! » Il se faufile dans l’obscurité, nous entraînant dans une étroite galerie…
« Euh… on va où, comme ça ? questionne Thomas.
— Rwal ! Ici, ce sera parfait !
— Mais ?… On n’est pas arrivés !
— Rwal ! On n’a pas le temps d’aller plus loin. Qui vient avec moi ?
— Je viens ! décide Mel.
— Non, Mel. J’ai besoin de toi ici, près de moi.
— Je ! propose Jade.
— Non ! C’est moi ! décide Éoïah. Et toi, Adam… tu veilles sur moi. » Adam se contente d’acquiescer.
Je m’assois à même le sol, le dos calé contre la roche. Éoïah s’installe près de moi. Nous échangeons un regard, avec un léger hochement de tête, et je ferme les paupières… pour m’élever aux côtés de la forme luminescente d’Éoïah… Nous nous échappons à la poursuite du vaisseau emnos… Les couches de l’atmosphère franchies, nous tombons sur deux vaisseaux… Deux vaisseaux identiques qui filent dans une même direction…
« Lequel ? demande Éoïah.
— Une chance sur deux… Celui de gauche ? de droite ?
— De gauche ! »
Nous traversons la poupe… pour découvrir la soute d’un vaisseau cargo chargé à ras bord de marchandises diverses. Des quantités de pièces métalliques, de bois, mais aucune trace des bâches fauves.
« Rien de mon côté, et toi ?
— Rien non plus.
— On passe à l’autre. »
Nous sortons de l’appareil pour inspecter le second… où nous trouvons tout de suite la plate-forme des Vesphéris et les pièces de grawé dissimulées sous les bâches.
« Bien… Neutraliser le vaisseau… Ta stratégie ?
— On explore… après… on verra.
— On y va ! » Nous remontons vers l’avant… traversons un sas profond… autour duquel bourdonnent des systèmes mécaniques complexes… pour arriver dans un petit compartiment où sont assis quatre Vesphéris. Des Vesphéris immobiles, silencieux, assis dans des fauteuils incorporés dans les cloisons, sur deux rangées qui se font face. Nous filons entre eux sans qu’ils nous voient. Leur esprit est ailleurs, dans des déchaînements de fureur, de brutalité, des corps à corps cruels, barbares, meurtriers, sous des ciels d’encre et de feu…
Nous poursuivons… à travers d’étranges systèmes contenus dans un dispositif annulaire… pour arriver… au poste de commandement !
Une cabine de pilotage occupée par deux grandes créatures humanoïdes aux cheveux blancs mi-longs. Deux Emnos mâles, vêtus d’une protection métallisée aux reflets bronze, assis dans des fauteuils à haut dossier, devant un large cockpit vitré. Ils conversent avec un autre Emnos… Par écran interposé.
Je stoppe in extremis Éoïah qui s’apprêtait à les traverser : « Attends ! Nous devons rester discrets ! On n’intervient pas tant qu’ils sont en contact radio.
— Pigé ! Je m’attendais… à des créatures… plus féroces.
— Moi aussi. Ces deux-là n’ont pas l’air agressifs. »
En conversation avec leur quartier général, ils sont plutôt préoccupés.
« … comprends pas, dit l’un d’eux d’une voix caverneuse. Ça n’peut pas être eux… »
L’interlocuteur répond, mais je ne saisis pas ses propos.
« Bien, Commandant ! Neuf étadexis ! Nous arrivons. »
Il coupe la communication.
« Alors ?
— Alors, j’n’en sais trop rien… C’qu’il faut déjà… c’est les rendre muets… C’qu’on peut faire… c’est éteindre les lumières… tu les attires au fond de la cabine… sans les affoler… et j’m’occupe de griller les transmissions.
— Ensuite ?
— Les endormir… et stopper le vaisseau. Ça s’ra déjà pas mal.
— Et les Vesphéris ?
— On n’s’en occupe pas… En tout cas, pour l’instant.
— Et pour le second vaisseau ?
— Ah ! Mince !
— Ben oui… On n’peut pas le laisser filer.
— Mince… mince… mince… On a besoin d’aide. Jade ? Et Thomas ?
— Alors je prends Jade… et tu prends Thomas ?
— Les jeunes, intervient Lepte, occupez-vous de neutraliser votre vaisseau… comme convenu. Les Solènes se chargent du second vaisseau.
— Ah ? Bien… Alors merci… Merci notre ange gardien !
— Alors ? C’est parti ?
— Tu t’occupes des lumières de ce côté, et j’prends l’autre côté. Tu commences près d’eux, et tu vas vers le fond. Et moi j’fais l’inverse.
— Ça marche !
— À toi l’honneur. »
Éoïah ouvre le bal : les lueurs s’éteignent une à une, surprenant les deux Emnos qui se retournent… lorsque je passe, à mon tour, à travers les tubes… des diodes électroluminescentes simples à griller.
« Qu’est-ce qui s’passe ? Une surcharge ?
— Non ! Les lumières ne se seraient pas éteintes comme ça ! »
Il est sûr de lui, soupçonneux et contrarié. D’un geste vif, il attrape un casque intégral de couleur bronze d’une main, et de l’autre regroupe ses cheveux.
« Ton casque ! » ordonne-t-il avant de positionner le sien… Il abaisse sa visière qui prend une phosphorescence bleutée. Le second en fait de même, lorsque des bruits résonnent… Quelqu’un, Éoïah, frappe contre la porte de la cabine ! Les deux Emnos manipulent des dispositifs de leurs avant-bras… Ils prennent chacun un objet inconnu, une arme probablement, avant de s’approcher de la porte… Ils communiquent entre eux, mais je ne peux lire leurs pensées. Je choisis de traverser le cockpit en dégageant de l’énergie… Ce qui a pour effet de projeter des gerbes d’étincelles ! et de déclencher une alarme ! Les propulseurs s’arrêtent, le vaisseau est stoppé… mais les Emnos sont loin d’être neutralisés !
« Éoïah ! Positionne-toi sur l’un d’eux ! J’en ferais autant sur l’autre ! On va voir c’que ça leur fait. »
L’un des Emnos commence à gesticuler ! De son arme jaillit une rafale de rayons blancs éblouissants… Des faisceaux qui rebondissent dans l’habitacle… sans faire de dégâts apparents.
À mon tour, je me place sur le second Emnos… me rappelant les terribles sensations éprouvées sur Kylèn… Les pensées de mon hôte me parviennent, alors qu’il gesticule, terrorisé et submergé par une totale incompréhension. Il souffre, se déplace, mais j’accompagne ses déplacements… jusqu’à ce qu’il tombe… inanimé. Le second Emnos s’effondre.
« Voilà ! lâche Éoïah. Vaisseau neutralisé !
— Lepte ?
— Oui… Vous pouvez réintégrer vos corps… Bon… vous…
— Je sais ! » Je préfère la couper avant les reproches. « Manque de préparation, précipitation, trop grande confiance en soi.
— Mais le résultat est là, me rassure Lepte. Les Solènes arrivent. Merci pour votre intervention.
— De rien… Éoïah… ta main. »
