Chapitre 4-46

Ève

« La cloche ! La cloche tinte ! » s’exclame le jeune Nayaside, ce qui déclenche un véritable branle-bas de combat. Dans un vent de panique générale, les Nayasides rangent leurs instruments… Ils se sentent coupables ! Coupables d’avoir joué ! de s’être amusé ! d’avoir osé braver leur dieu ! Et ils ont terriblement peur d’être pris en flagrant délit.

« Ils sont déjà là ? demande l’un d’eux.

Je n’sais pas, répond le jeune, plié en deux à reprendre sa respiration.

Je vais voir c’qui s’passe. » Je me concentre pour un petit extra… Dans le ciel nocturne nuageux, une lueur se rapproche. C’est un petit vaisseau. Je réintègre mon corps… Les diptyques sont refermés, ce qui, déjà, les tranquillise.

« Ce n’est qu’un petit vaisseau. On rentre au village avec vous, on vous protège. » Jade s’occupe de l’extinction des vasques et nous remontons au pas de course… Les Nayasides éteignent et posent leurs torches avant d’ouvrir le passage qui donne sur l’extérieur… Nous les suivons… Sur le quai, éclairé par les flambeaux de la jetée, un seul grand personnage fait face aux Nayasides regroupés. Sa silhouette, son équipement ! Ce n’est pas un Vesphéri, c’est un Emnos ! La créature, de profil, est vêtue d’une combinaison métallisée bardée de dispositifs lumineux. Elle tient un bâton dans sa main gauche, un modèle qui me rappelle les sceptres vibrants des “élus” de Torakis. L’Emnos consulte brièvement son avant-bras droit et jette aussitôt un regard dans notre direction. Sous sa visière bleutée, l’Emnos dit quelque chose…

« Vous vouliez voir un Emnos ? Eh ben, en v’là un… et il nous a vus !

Notre camouflage ! remarque Mel.

Trop tard ! On n’va pas disparaître devant lui. Mets ta capuche et baisse la tête… Toi aussi, Thomas. On n’la ramène pas, on s’fait discrets… Et vérifiez vos boucliers… Rwal, qu’est-ce qu’il a dit ?

Vous là-bas, murmure Rwal. Il nous a vus ! Il veut qu’on approche… Ce n’est pas un Vesphéri.

Non… c’est un Emnos… Comme Cherfa. » Ma précision le surprend, elle le foudroie de terreur. « Mais ne t’inquiète pas… nous sommes là… Il ne nous fait pas peur. »

Je ne suis pas soucieuse, plutôt curieuse de connaître les motivations de l’Emnos… et très intéressée par ses réactions. À la suite du petit peuple, nous descendons… sans précipitation, le dos courbé, la tête rentrée dans les épaules, le visage caché par la capuche de notre pèlerine noire. L’Emnos nous apostrophe… toujours par l’intermédiaire d’un traducteur automatique, ce qui m’oblige à demander la traduction.

« Rwal, il va encore falloir que tu joues l’interprète. Que dit-il ?

Il demande qui vous êtes », répond Rwal, terrifié. L’Emnos lui braille quelque chose…

« Pardon, puissant… réplique Rwal.

Hep ! » Je le coupe avant qu’il ne dise une bêtise. « Ne lui dis pas ! que tu sais qu’il est Emnos !

… Dieu, mais ces étrangers ne comprennent pas notre langue… Je leur traduis tes paroles. » L’Emnos réplique aussitôt… je saisis deux mots au vol, Amanndala et Cherfa.

« Dis-lui… qu’on souhaite savoir à qui on a affaire.

Il dit… il dit qu’il est furieux, et qu’il ne répond pas aux questions… Il dit qu’il est… un Ange… un Ange de Cherfa.

Dis-lui… qu’on souhaite lui parler… mais qu’il doit relever sa visière. » Rwal traduit mes paroles, ce qui fait bondir l’Emnos ! Il avance aussitôt vers nous d’un pas décidé… Les Nayasides s’écartent… Je lève la main droite vers lui, paume tendue, pour le faire stopper. Il s’arrête, solidement campé un pied devant l’autre, le sceptre brandi comme une arme, et se remet à nous invectiver…

« Adam ! Retire-lui… le sceptre et la visière.

J’arrive pas… J’comprends pas.

Des compensateurs gravitationnels, explique Jade. Sa combinaison possède des compensateurs… J’les grille ?

Attends, la coupe Mel. J’ai un programme préenregistré… J’peux faire apparaître… six hologrammes sur la jetée.

Ah ouais ! Vas-y ! » Un long “Anh !” parcourt l’assemblée nayaside. L’Emnos se retourne et sursaute, surpris d’apercevoir six nouvelles silhouettes noires sur la jetée. Nous en profitons pour disparaître… Il se retourne et se tasse en constatant notre disparition. Il hésite un instant, avant de se diriger vers l’appontement… Mel coupe aussitôt l’hologramme démultiplié, et nous désactivons notre camouflage pour réapparaître… Désorienté, perturbé, l’Emnos paraît réfléchir.

« Rwal, dis-lui… que nous ne lui voulons aucun mal… mais que nous souhaitons discuter… et qu’il doit relever sa visière pour que nous puissions communiquer. »

Rwal traduit, l’Emnos se fige. J’imagine qu’il s’interroge… Il manipule quelques dispositifs… et le pommeau de son sceptre se met à clignoter d’une lueur violette… Mais il relève sa visière… et le flot de ses pensées me parvient…

Il est sur ses gardes, prêt à frapper le sol de son bâton… qu’il nomme satikka, ce qui déclencherait une explosion… Mais il est curieux, comme moi… Il n’a aucune idée de qui nous sommes… mais suppose que nous avons quelque chose à voir avec les énigmes qui s’abattent sur le secteur…

Il enregistre les évènements !

« Jade, dès que tu peux, tu coupes ses coms.

Oh ! C’est d’jà fait ! Depuis un bout de temps !

Depuis quand ?

Ben… Dès qu’j’l’ai vu ! Réflexe !

Super ! Merci ! Qui es-tu… Emnos ? »

Ma question le fait instinctivement reculer d’un pas. Qu’il me comprenne, que je parle dans sa tête, et, comble du comble, que je sache qu’il est Emnos… le stupéfie !

« Je suis Amanndala ! Amanndala de Cherfa ! » répond-il, l’air faussement arrogant. Il doute… Il se demande s’il n’a pas eu tort de se découvrir.

« Tu n’es pas un ange ! » Je réplique en émettant des claquements de langue. « Tu n’es qu’un simple Emnos à la solde de Cherfa !

Vous ! Qui êtes-vous ?

Des anges… Nous sommes des anges ! » Ma réponse le surprend, mais le fait sourire intérieurement. Il ne me croit pas, mes paroles viennent de lui redonner confiance.

« Vous ?… Des Anges ?… Alors vous servez notre Dieu à tous.

Quel dieu ? demande Thomas.

Cherfa ! Notre Cherfa tout-puissant !

Bien… intervient Mel. Ton Cherfa… n’est qu’un être de chair et de sang… tout comme toi. Ce n’est pas un dieu !

Comment osez-vous ? Qui êtes-vous pour oser un tel blasphème ?

Nous venons de te le dire ! Nous sommes des anges… des envoyés de Dieu… Ne m’interromps pas ! » Je dois lancer mes mots avec force pour le déstabiliser avant qu’il me coupe la parole.

« Vous… les Emnos… n’êtes pas les dépositaires de la connaissance et de la science… Des forces… que vous n’imaginez même pas… vous dépassent totalement… Notre Dieu se nomme Zand. Mais ce n’est pas un être misérable comme ton Cherfa. Zand est un esprit tout-puissant dont les pouvoirs surpassent les planètes, leurs étoiles, Amal Tyrh, les autres galaxies… l’univers, le temps… L’ambition démesurée de ton petit chef pourrait causer votre perte. Il représente ce que nous combattons, l’oppression, la tyrannie, l’esclavage, les ténèbres… L’âge des prétendus dieux, comme ton Cherfa, s’achève… Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle… Et nous apportons la liberté, la paix, la lumière… Pour tous !… Pour toi aussi, mon ami.

Je ne suis pas votre ami ! » Il hurle, troublé, déconcerté.

« Peut-être pas aujourd’hui… mais tu entendras bientôt parler de nous… Attends !… Laisse-moi répondre à quelques-unes de tes interrogations… Quelqu’un a fait disparaître les grawés blancs… Ces pauvres Nayasides n’y sont pour rien. Ils ne sont pas responsables… Nous non plus d’ailleurs… Ils n’ont plus de matière première, ils ne peuvent plus travailler… alors, laisse-les en paix… Les deux Vesphéris ?… Les navettes évanouies avant leur arrivée sur le vaisseau mère ?… Oui, là nous sommes responsables… Sache que tous ceux qui se mettront en travers de notre chemin seront châtiés. » Ma dernière phrase fait mouche, il comprend le langage de la force. L’envie me prend de lui faire une petite démonstration.

« Jade, éteins les flambeaux. Adam, essaie d’lui prendre son sceptre. » Une rafale soudaine éteint les flambeaux. L’Emnos se retourne, et son bâton lui échappe… pour s’élever, d’un bond, à la verticale ! Il tente d’abaisser sa visière, mais elle s’arrache et part virevolter… jusqu’à tomber dans l’eau…

« Tu peux rallumer les torches. » Jade lève les mains… et des étincelles bleutées s’échappent de ses doigts… et rallument les flambeaux ! L’Emnos, pourtant impressionné et troublé, n’en laisse rien paraître.

« Sa combinaison n’est plus étanche, remarque Adam, il est à nous ! » Il l’élève à deux mètres du sol… et le fait pivoter à l’horizontale, face contre terre ! Mais ce qui arrive à l’Emnos ne l’inquiète pas outre mesure. Il se réjouit même de transmettre les évènements. Il se trompe.

« Nous pourrions faire disparaître ton vaisseau, te faire disparaître ! » Je claque des doigts. « Et ne te réjouis pas, nous lisons tes pensées ! Nous avons coupé tes communications et la scène n’est pas enregistrée. Tes supérieurs ne te croiront pas. »

Mes propos lui font l’effet escompté : la douche froide !

« Comment t’appelles-tu ? Quel est ton nom ? »

Il se demande quelle attitude adopter… pèse le pour, le contre, et décide, coupé de sa base, de jouer franc-jeu.

« Adarané, je me nomme Adarané.

— Adam, repose-le. Eh bien, Adarané… ne te prétends plus Amanndala… Tu sais bien que tu n’as aucun pouvoir… juste un peu de technologie… une simple technologie ! Et je te demande de faire preuve d’indulgence envers ces pauvres Nayasides… qui ont toujours fait le maximum pour vous satisfaire… Le vent va tourner… et toi et tes supérieurs… devez réagir avant qu’il ne soit trop tard !

Mes supérieurs n’admettent aucune concession, aucune contestation… et je n’ai aucune latitude pour agir. Ils refuseront de croire… et d’accepter la disparition des grawés blancs… car eux aussi doivent rendre des comptes… Notre Haut Commandement Suprême est intraitable… L’obéissance absolue est notre premier devoir… et nous avons l’ordre d’engager des représailles en cas de non-respect des objectifs… Alors les villages nayasides sont en danger… Mais ? que pourrais-je faire ? Que pourrais-je dire à mes supérieurs ?

Tu n’as qu’à dire que les représailles ont été… terribles ! Tu en seras peut-être même récompensé.

Mais ? Ce sont les pièces qu’ils veulent.

Tu diras à tes supérieurs que les grawés blancs ont disparu… Qu’ils peuvent aller vérifier… Et que les Nayasides n’y sont pour rien. Tu leur demanderas de consulter leurs archives… et de réfléchir aux étranges incidents qui se sont produits dernièrement sur Torakis… Tu les informeras que ces ennuis techniques… et la disparition des vaisseaux ont un lien… Que des forces inconnues ont décidé de mettre un terme à l’hégémonie… de ton peuple… mais que ces forces respectent tout être vivant ! Nous ne sommes pas les ennemis des Emnos ! mais les ennemis des tyrans… S’ils tentent de reproduire ce qu’ils ont fait subir à Orka… ou Édora… pour ne citer que ces deux planètes, c’est Kriemn qui sera la prochaine… Que tes supérieurs réfléchissent… et qu’ils choisissent leur camp : leur misérable Cherfa… ou Kriemn et le peuple Emnos… As-tu bien compris ?

J’ai compris… Pourrais-je voir vos visages, Anges de Zand ?

Non, Adarané. C’est trop tôt… Mais tu les verras bientôt… Allez ! Tu peux rentrer chez toi.

Merci… Pourrais-je récupérer… mon satikka ?

C’est hors de question ! Rentre chez toi… et n’oublie pas… Aucunes représailles ! Sois persuasif… Tu as l’avenir de ton peuple entre tes mains. »

Les bras écartés en signe d’impuissance, il acquiesce brièvement de la tête, et s’en retourne vers la jetée… De l’un de ses dispositifs, Adarané déclenche l’approche de sa navette…

« Adam ? Son sceptre ?… Son satikka ?… T’en as fait quoi ?

— J’l’ai envoyé valser derrière le village.

— T’as bien fait… mais là, est-ce que tu peux le lui rendre ? » Adam inspire fortement…

« J’essaie ! »

Adarané monte dans sa navette… qui disparaît derrière le rideau de brume… Une lueur violette semble le rejoindre… Adam hoche la tête et fait un clin d’œil.

Le vaisseau emnos s’éloigne… sans mauvaise surprise.

« Lepte ? T’as suivi les derniers évènements ?

Oui.

Alors ?… Qu’en penses-tu ?

J’ai apprécié… Tu t’es bien tirée de ce mauvais pas… Vous ! vous en êtes bien tirés !… Et j’estime que votre formation… est terminée. Vous pouvez rentrer… Bien sûr… si vous le souhaitez.

Laisse-nous encore quelques jours, nous avons quelques villages à aider… et à rassurer.

Comme vous le souhaitez.

Merci, Lepte. Cette fois, j’espère qu’ils comprendront.

Ils se poseront… au moins… quelques questions, intervient Éoïah.

Nayasides ! Notre message… votre message… est passé ! Les Emnos vont apprendre la disparition des grawés blancs… Alors, n’allez plus risquer votre vie dans Bawalaz… Et n’allez plus vous sacrifier dans le yötrök… Au moins tant qu’ils ne vous apportent pas la matière première dont vous avez besoin. Faites simplement ce que bon vous semble, ce qui vous rend heureux… En échange, je ne vous demande… qu’un service… Emmenez-nous, demain matin, avec l’un de vos bateaux… de l’autre côté de Röd’röl. »

Je n’ai pas le temps d’achever ma phrase, que cinq d’entre eux s’avancent… Ils s’observent… et l’un d’eux, le plus âgé, prend la parole.

« Avec grand plaisir !

Merci… Nous souhaitons rencontrer d’autres villageois pour les rassurer, les soutenir.

— C’est parfait tout ça, m’interrompt Jade, mais… en attendant… qu’est-ce qu’on mange ? Je meurs de faim ! »

*

Ma nuit est troublée par un sommeil agité, entrecoupé de nombreux réveils. Je ne suis pas tranquille, quelque chose me travaille. À l’affût d’un tintement, du moindre signe de l’approche d’un vaisseau, je me lève à de nombreuses reprises pour observer le ciel à travers l’œil-de-bœuf…

Le temps, d’ailleurs, a l’air de se dégager. Un croissant de lune joue à cache-cache avec les nuages. Avec l’aube, le ciel, bleu profond, se teinte de lueurs violacées… Il passe du mauve au rose, puis l’horizon se colore de jaune-orangé. La brume s’est dissipée, les toits sont couverts de givre, la matinée s’annonce froide…

Nous nous levons, préparons nos bagages, prenons un petit déjeuner blottis près du feu, et Rwal nous accompagne sur la jetée où sont amarrés huit bateaux élancés à l’étrave bariolée. Encerclés de Nayasides venus nous remercier, et nous toucher comme si cela portait chance, Rwal nous présente à Jäwör, le volontaire âgé, intervenu hier soir, qui va nous faire traverser leur mer, “Röd’röl”…

Chaudement vêtu, il porte un épais bonnet gris qui lui couvre les oreilles.

Son wözl, bateau aux plats-bords crénelés, est prêt. Le pont est encombré par une barre de bois, une dizaine de longues tiges aux extrémités filetées, des bacs et des casiers.

Nous faisons nos adieux, et nous montons à bord. Rwal détache l’amarre et la lance sur le bateau. Tandis que Jäwör se saisit de la barre de bois et pousse, en prenant appui contre la jetée, pour dégager le navire et l’orienter la proue vers l’avant…

Rwal est le dernier à nous crier : « Que Dieu vous garde ! avant de se rattraper. Enfin… que vous vous gardiez… vous-même. »

Nous nous assoyons sur les plats-bords, trois de chaque côté. La mer est calme, presque étale. Pas de vent, aucun moteur, aucune rame, aucun mât, aucune voile…

Jäwör se fraye un chemin vers la proue. Il s’appuie à plat ventre contre l’étrave, avant d’écarter doucement les étranges lames en forme d’ailes de papillon… Des lames qui se mettent curieusement à vibrer… de plus en plus vite et de plus en plus fort, comme si un souffle invisible se levait ! Un son surprenant s’élève…

« C’est ce que j’ai entendu hier matin ! » sourit Éoïah, satisfaite d’avoir enfin la réponse à son énigme. Les sons deviennent sifflements harmonieux, et le wözl avance… L’eau est aspirée sous l’étrave, elle glisse sous la quille, pour être expulsée en deux jets le long des empennages en queue de poisson de la poupe.

« C’est en quoi ? demande Thomas qui désigne de l’index droit les espèces d’ailes de papillon.

En grawé !

— Je l’aurais parié ! » réplique Thomas qui le gratifie d’un clin d’œil complice.

Jäwör prend une direction sud-sud-ouest… se dirigeant grâce à l’astre stellaire, une circonstance inhabituelle pour cette journée qu’il trouve exceptionnelle. Il nous présente et nous explique le fonctionnement de son instrument de navigation habituel, une espèce de compas magnétique jumelé à une minuterie, reliée elle-même à un système de détection de la vitesse du navire…

En fin de matinée, alors que nous filons bon train, le wözl est soudain escorté, sur tribord, par un poisson volant… Un animal vif, au corps fuselé, argenté, disposant d’étonnantes nageoires surdéveloppées, qui saute et plane de vague en vague, semblant chercher à tout prix à s’arracher de son milieu naturel pour venir à la lumière. Ses congénères apparaissent, ils viennent l’accompagner dans sa course folle, le moment que choisit Jäwör pour nous initier à sa technique de pêche…

Il va chercher l’un des bacs, inspecté par Jade et Thomas qui ont réalisé l’inventaire en règle du navire, et le pose sur le pont. Après avoir dégagé un espace, en poussant du pied les longues tiges, il vient s’asseoir tout près… réfléchit un instant… farfouille avec précaution le contenu du bac, et en sort deux appâts. De miniguirlandes d’hameçons accrochées à un manchon taraudé. Il s’empare de l’une des tiges, visse un manchon à chaque extrémité… positionne la barre perpendiculairement au wözl… et la cale entre les créneaux. Jäwör se positionne au milieu… il appuie ses avant-bras contre la tige… et engage de légères flexions, ce qui fait aussitôt danser les appâts ! Et la réaction des poissons volants ne se fait pas attendre : l’un d’eux vient tester une guirlande de bâbord… La tige se plie instantanément sous le poids de l’animal, mais, flexible et résistante, ne se rompt pas. Jäwör s’apprête à hisser la tige, lorsqu’un deuxième poisson vient mordre à l’un des hameçons de tribord ! Il nous jette un regard agréablement surpris, avant de s’accroupir et de s’aider de l’épaule pour soulever la tige et ses deux prises… Il la fait pivoter, la repose… et va empoigner l’un des poissons. Il s’excuse auprès de lui… avant de le décrocher, il lui coupe la tête d’un geste vif, et le vide prestement de ses entrailles… qu’il jette par-dessus bord… Il remonte le navire et renouvelle son rituel avec le second poisson…

Jäwör partage ses prises et mange sa portion crue. Nous préférons que Jade grille les nôtres… et nous dégustons les poissons malchanceux devant leurs infatigables congénères qui escortent encore le navire…

En milieu d’après-midi, une côte pointe à l’horizon… En marin familier de la région, Jäwör oriente les lames de l’étrave pour diriger le wözl vers un massif montagneux… Un massif peu élevé, au relief accidenté, victime d’une importante déforestation… Notre pilote met le cap sur une vallée rocheuse, encaissée, étroite et sinueuse, l’embouchure d’un cours d’eau. Il ralentit le wözl en écartant les lames de l’étrave… ce qui atténue l’étrange sifflement.

D’inquiétants croassements résonnent en écho dans la passe que Jäwör entreprend de remonter… manœuvrant son navire à plat ventre contre l’étrave… Je ne ressens aucune présence nayaside dans le secteur. Seules d’importantes colonies d’oiseaux peuplent cette région lugubre…

Le ciel se bouche… et la nuit tombe… soudaine, lorsqu’au détour d’un méandre apparaît, dans l’obscurité naissante, la silhouette de notre destination, Dawöz, un petit port plongé dans les ténèbres…

Ce qui surprend Jäwör. Il stoppe aussitôt le bateau qui termine sa course lente sans bruit… et rase l’extrémité d’un appontement… Sans un mot, Jäwör nous désigne, de ses deux mains tendues, deux formes hérissées au bout du débarcadère. Des mâts… qui ne soutiennent plus rien… Je devine également les silhouettes de deux rangées de poteaux qui supportent de larges vasques. Des torchères que Jade se propose, d’emblée, d’embraser.

Elles s’enflamment deux par deux… éclairant progressivement une jetée à laquelle sont amarrés cinq autres wözls. Nous découvrons un quai de grosses pierres de granit, et une rangée de façades de petites maisons à colombages séparées par d’obscures ruelles montantes.

Nous aidons Jäwör à encorder le navire, et nous remontons l’appontement… Un silence inquiétant plane sur Dawöz. Mel confirme mon pressentiment, il n’y a pas âme qui vive dans le secteur.

De l’eau qui coule, c’est le seul bruit… qui provient d’une fontaine de pierre située sur notre gauche. Un bruissement tranquille, habituellement apaisant, mais qui ne présage rien de bon… Je ne vois aucun signe d’une lutte quelconque, il semble que les villageois se soient évanouis…

À la suite de Jäwör, nous pénétrons à l’intérieur de la première maison… Une odeur de suie froide, âcre, imprègne une atmosphère humide, pénétrante. Sous les lueurs des flambeaux de la digue, je devine une table de bois, des bancs, deux bahuts, une échelle montant à l’étage, et une cheminée de pierre qui jouxte un bûcher.

Thomas et Jade se chargent d’empiler trois bûches moisies au cœur du foyer, et Jade allume un feu qui dégage une épaisse fumée… Grimaçant et toussotant, Adam s’aperçoit qu’une trappe bouche le conduit. Il l’ouvre… ce qui améliore aussitôt le tirage. À la lueur des flammes, je découvre que les poutres sont sculptées de petits animaux marins et de motifs décoratifs qui rappellent des coquillages… et des mains aux doigts crochus… ou des griffes de vagues.

Jäwör nous déniche de quoi manger… et nous rapprochons la table et deux bancs du feu. Inquiet pour les villageois, Jäwör fait le parallèle avec une ancienne légende nayaside qu’il ne peut s’empêcher de raconter… Un récit évoquant de mystérieuses disparitions, qu’il nous conte avec angoisse, malaise, ses yeux brillant dans la lueur du feu… Après cette histoire à faire des cauchemars, nous repoussons la table, les bancs, pour faire place nette à des paillasses que nous descendons de l’étage. Nous les posons sur le dallage de pierres… Nous allons dormir tout habillés près du feu…

*

Je me réveille brusquement, alors que le vent siffle sous la porte, s’engouffre et mugit dans la cheminée. De sinistres craquements, des grincements inquiétants, proviennent de l’étage, comme si quelque fantôme errait au-dessus… Des battements secs résonnent à l’extérieur… Mon imagination s’emballe, mais mes sens aiguisés, à l’écoute du moindre bruit, ne perçoivent aucune présence. Je me lève pour alimenter le feu, et attends, sans pouvoir me rendormir, que les compagnons se réveillent, et que le jour se lève…

Au petit matin, le vent s’est calmé, mais des nuages bas ont envahi un ciel gris-noir et un crachin persistant s’abat sur Dawöz. Nous raccompagnons Jäwör jusqu’au wözl, et nous l’aidons à appareiller. Avant de nous quitter, il nous rappelle l’emplacement des villages voisins… et nous décrit, à nouveau, les différents parcours pour y parvenir… Pendant notre croisière de la veille, je me suis renseignée, lui demandant s’il connaissait un village de sculpteurs adossé à une falaise… Malgré la description poussée, ses réponses ne m’ont pas plus avancée. Mis à part Dawöz, le village de pêcheurs, tous les villages de la contrée correspondent au signalement… Je suis quand même sur la bonne route…

Quand la silhouette du navire disparaît au détour du premier méandre, nous remontons l’appontement et nous choisissons le premier chemin… Un escalier de larges marches usées par le temps, les pluies et les pas… Un escalier qui monte, monte, monte… Lorsque je me retourne, nous sommes au niveau des fines volutes de fumée qui s’échappent de la seule cheminée active, celle de la maison que nous venons de quitter. Les marches nous conduisent au niveau d’une terrasse panoramique qui domine le village fantôme et la rivière. Nous poursuivons vers un petit chemin creux pavé qui s’enfonce dans une campagne de collines boisées… Suivant les indications de Jäwör, au premier carrefour, devant un vieux mur de pierres, nous prenons à gauche… Au deuxième embranchement, nous bifurquons à droite… Nous passons comme prévu sous un tunnel de verdure, et, à la fourche suivante, nous nous dirigeons à nouveau vers la droite… À moins d’un kilomètre, nous rejoignons un petit pont de bois qui enjambe un ruisseau en sous-bois, avant de remonter le flanc d’une colline…

En milieu d’après-midi, au détour du chemin, Roswöz, le village attendu, est en vue. C’est bien une petite cité de chalets aux toits de chaume pointus, mais les habitations sont disposées autrement que dans mon souvenir. Roswöz n’est pas le village de sculpteurs que je recherche. Dans la brume et le crachin qui perdurent depuis ce matin, le village paraît désert, mais Mel nous confirme la présence de deux Nayasides. Et nous n’avons pas besoin de perception extrasensorielle pour deviner où ils sont : une seule cheminée fume.

« Si on leur tombe dessus ! Comme ça ! On va leur faire peur, remarque, à juste titre, Éoïah.

— Juste ! acquiesce Mel. Vous engagez votre camouflage… et j’y vais seul. »

Mel prend un peu d’avance… et va frapper trois coups contre la porte de bois moulurée… avant de la pousser doucement… Ses deux panneaux sculptés forment un grand huit.

« Bonsoir ! » Il enjambe un seuil de pierre. Je ressens de la surprise, de l’inquiétude, un malaise grandissant chez les deux Nayasides qui, désemparés, se sentent pris au piège.

« Qui es-tu ? demande l’un d’eux.

Un voyageur de passage… Je ne vous veux aucun mal ! » Ils ne le croient pas. Je sens une méfiance… totalement justifiée, et de l’anxiété.

« Vous êtes blessés ? » demande-t-il, alors que nous entrons discrètement. L’intérieur de la pièce, tout de bois richement travaillé, me rappelle aussitôt le voyage extratemporel passé.

« Tu le vois bien ! répond avec défiance le Nayaside au bras gauche en écharpe.

Et c’est bien pour ça que nous sommes ici ! ajoute le second dont la jambe gauche est maintenue par une attelle. Mais c’est quoi ça ? Tu parles dans notre tête ?

Oui… Pour que vous puissiez me comprendre… Mais ? que vous est-il arrivé ?… Et que se passe-t-il ici ?… Je viens de Dawöz… Le village était désert.

Tu ne le sais pas ? » s’étonne le Nayaside au bras blessé. La question de Mel lui fait reprendre de l’assurance.

« Alors t’es bien un étranger ! » Il soupire avec un mélange de soulagement et une infinie tristesse.

« Tous les villageois ont quitté Roswöz, poursuit le second. Ils ont dû accompagner les pêcheurs de Dawöz.

Comment ça ?

Ils sont tous passés par ici, escortés par quatre Vesphéris… il y a de ça… trois jours… Tous nos compagnons ont dû les suivre… Je n’en sais pas plus.

À propos de compagnons… Je ne suis pas seul… Je voyage avec cinq camarades… Ils sont avec moi.

Où ça ? questionne avec suspicion le Nayaside à la jambe appareillée.

Promettez-moi de ne pas avoir peur… » Ils s’observent, perplexes, avant de hausser les épaules. Mel se tourne et acquiesce de la tête. Un signe que nous interprétons comme un accord. Étant les uns contre les autres, nous apparaissons tous les cinq en même temps… ce qui… c’était à prévoir… épouvante les Nayasides !

« N’ayez pas peur. Nous sommes ici pour vous aider, pour aider votre peuple… Nous venons pour vous assister contre les Vesphéris… » Ils pensent que leur dieu nous envoie ! « Non, nous ne sommes pas des envoyés de dieu. D’ailleurs Cherfa n’est pas un dieu… Cherfa n’est qu’un usurpateur… Et nous ne sommes pas des dieux… nous sommes “les Anges”. Amanndala ! »

Frappés de stupeur, ils sont incapables de réagir. Éoïah retire sa pèlerine et s’avance vers eux les deux mains tendues… Elle leur fait signe de s’approcher, ils obéissent mécaniquement, comme hypnotisés… Elle pose une main contre le bras blessé… l’autre contre la jambe à l’attelle… baisse la tête, puis ferme les paupières… Je m’approche pour l’aider, et pose mes deux mains contre sa nuque…

Plusieurs minutes de recueillement plus tard, alors que le travail de guérison s’achève, Éoïah relève la tête. Elle rouvre les paupières, étire les cervicales… Avant de commencer à enlever l’attelle. Ce qui sort le Nayaside de sa torpeur. Paniqué, il se lève et recule de quelques pas… ce qui le stupéfie. Il se fige, l’air interdit, avant d’avancer doucement en insistant sur sa jambe blessée : « Ma jambe ! » Il a l’air médusé. « On dirait… qu’elle est… guérie ! C’est… C’est pas possible ? »

D’un simple hochement de tête, Éoïah encourage le second Nayaside à retirer l’écharpe. Il dégage son bras délicatement… l’étire lentement… les yeux exorbités ! Il tend son bras, main et doigts tendus, le replie, effectue quelques gestes, l’air incrédule, avant de s’adresser à son compagnon : « C’est un miracle ! »

Un miracle ! Quoi de plus naturel qu’un miracle pour des anges ! Nous nous présentons… et nous donnons les raisons de notre présence… Awaz et Dröz insistent pour nous aider dans notre quête… Nous acceptons de bonne grâce… Deux options se présentent désormais : le chemin décrit par Jäwör, qui part vers l’ouest et mène aux prochains villages, ou la piste empruntée par les Vesphéris et leurs captifs… Je pourrais prospecter en extra… mais dans mon souvenir, je découvrais le village… Alors je choisis de ne pas le faire et de ne pas contrarier… la destinée… si tant est qu’il y ait une “destinée”… Nous choisissons de nous séparer… comme dans mon souvenir… Thomas, Jade, et Awaz vont suivre le chemin de Jäwör. Adam, Éoïah, Mel, Dröz et moi allons remonter les traces des Vesphéris… Nous poursuivrons notre route demain matin…

*

Je me réveille… en pleine forme, après une nuit passée dans un somptueux lit à colonnes. Les quatre colonnes, finement ciselées, représentent chacune un arbre dont les houppiers étalés s’entremêlent… Un exceptionnel travail d’artiste… J’ai d’ailleurs eu l’impression de dormir sous des arbres pétrifiés.

Après un petit déjeuner composé de baies violacées acidulées, de graines et de fruits secs, nous préparons notre départ en emportant les provisions regroupées par nos hôtes.

Et c’est sous le crachin persistant, sous un ciel plombé par de lourds nuages gris ardoise, que nous nous quittons à la sortie du village… Une séparation de corps… mais certainement pas d’esprit. Nous restons, bien entendu, en contact télépathique.

Suivre la piste des Vesphéris, et de leurs détenus, est un véritable jeu d’enfant. Que ce soit volontaire ou non, les Nayasides ont laissé des tas d’indices. Ils ont filé vers l’est, à travers des champs de hautes herbes mouillées qui ne se sont pas relevées. Avec, par moments, l’aide discrète, mais efficace d’Adam, nous avançons au pas de course… Et Dröz trouve cela très plaisant de se voir de temps à autre soulevé… et transporté pour suivre notre cadence infernale.

Notre persévérance est payante : l’après-midi débute à peine, que je sens que nous nous rapprochons… Mais ce n’est qu’en début de soirée que des échos de craquements secs et répétés de bois abattus nous parviennent… Et plus nous avançons… et plus ils se confirment, accompagnés par un mitraillage de martèlements…

Entre-temps, Thomas, Jade et Awaz ont atteint le village suivant. Ils sont chaleureusement accueillis et vont y rester pour la nuit.

Alors que la lumière décline, nous nous arrêtons au creux d’un vallon, à l’abri d’un bosquet. Les bruits sont tout proches… Un petit extra m’amène à découvrir l’autre versant de la colline… Une trentaine de yourtes élancées, en forme de zomes, sont regroupées le long d’un ruisseau, au fond d’une large vallée boueuse. Leurs dômes ont une protection extérieure conçue dans un matériau aluminisé, un matériau visiblement exotique pour Nayasis. De fines volutes de fumée s’échappent des cheminées centrales.

Le versant de gauche a été entièrement déboisé ! Celui de droite est un vaste chantier. Plus d’une centaine de Nayasides travaillent d’arrache-pied… Ils s’attaquent aux arbres systématiquement… Ils les sculptent directement… sur pied, adaptant leur sculpture à la forme des troncs et des branches principales… Je ne vois aucun signe de Vesphéris. Je réintègre mon corps, et nous réfléchissons à notre stratégie d’approche… Nous choisissons de ne pas nous camoufler, mais nous vérifions nos boucliers avant d’entamer l’ascension du tertre herbeux… La vallée est en vue, des lueurs s’agitent sous les yourtes. Notre coteau est entièrement déboisé. Nous descendons en nous frayant un chemin dans un sol boueux couvert de branchages, entre de grosses pierres et des souches coupées à ras de terre…

Nous sommes à mi-pente, lorsqu’un premier Nayaside nous aperçoit. Sortant d’une yourte, il se met à courir vers le chantier, en hurlant d’une voix rauque, tout en indiquant notre direction des deux bras tendus… Ses cris déclenchent l’arrêt des martèlements… La scène se fige, tous nous observent, tandis que le silence tombe sur la vallée… D’autres Nayasides, curieux, sortent des yourtes…

« Blöz ! » s’écrie Dröz. Sautant de souche en souche, il dévale la pente avec une agilité déconcertante. Nous pressons le pas pour le suivre…

« Dröz ?… C’est toi ? s’étonne un Nayaside qui vient de sortir de la yourte la plus proche. Mais ?… Ta jambe ?

C’est bien moi, Blöz ! Mes amis m’ont guéri ! » ajoute Dröz en sautant au cou du Nayaside qui reste figé par l’incompréhension. Nous stoppons à quelques mètres du campement, et nous retirons nos capuches… Blöz nous examine d’un regard suspicieux…

« Qui sont ? tes amis ? demande, d’une voix puissante, un autre Nayaside trapu, robuste, venu tout droit du chantier à notre rencontre.

Nous sommes… “les Anges” ! Éoïah, à toi ! » Éoïah prend une profonde inspiration… et hurle :

« Amann… dala ! » Son cri résonne dans la vallée… Il surprend les Nayasides qui lâchent de longs “Anh…” d’étonnement. Leurs pensées sont multiples, contradictoires, mais c’est la crainte et l’effroi qui prédominent. La crainte de la colère de Cherfa, la peur du châtiment… Ils pensent que nous venons inspecter, contrôler leur travail, que Cherfa nous envoie… Ils vont être si surpris par ce que je m’apprête à leur dire, qu’ils ne me comprendront pas… Pas tout de suite en tout cas. Je prends, à mon tour, une profonde inspiration… lève le bras droit… et me concentre pour lancer, à tous, mon message…

« Nous ne sommes pas ici… pour contrôler votre travail… Nous ne sommes pas des émissaires… de celui que vous nommez… Dieu… Nous venons vous donner un message… Un message que vous porterez aux quatre coins de votre monde… Les ténèbres qui se sont abattues sur Nayasis… le pillage systématique de vos ressources… l’exploitation outrancière de vos talents… l’oppression des peuples Nayasides et Nayaks… Tout cela… doit cesser !… Votre Dieu… Cherfa… n’est qu’un imposteur !… Un être de chair et de sang… tout comme les Vesphéris… tout comme vous… Leur avance technologique ne leur donne pas le droit de profiter de vos supposées faiblesses… Nous venons pour apporter la paix… la liberté… Les Vesphéris vont revenir… mais nous nous occuperons d’eux… Adam, à toi ! » Un courant d’air se lève autour des yourtes.

« La nuit va tomber… vous pourrez, dès demain matin, rejoindre vos villages respectifs ! » Des bois sculptés entrent en lévitation autour du campement… Une petite démonstration programmée pour les impressionner, les marquer, leur donner confiance.

« D’ici là… vous êtes libres… Libres de choisir votre voie… Si vous craignez les représailles, si vous doutez… alors restez avec nous… Nous avons un plan pour stopper les tyrans… Et pour ce soir… je vous propose une grande fête… une grande fête pour célébrer votre prochaine liberté… La fête des anges ! »

Ils se mettent à crier, visiblement enchantés. L’auditoire semble conquis, ce qui me surprend au plus haut point.

« Ça a l’air de marcher ? me répond Mel.

— Tu… nous donneras… ton plan… notre plan, complète Adam.

— Si les Vesphéris ne sont pas totalement décérébrés, on va essayer de… les influencer… et peut-être même de les retourner.

Et… si ce sont… des Emnos ? suppose Éoïah.

— Eh ben… j’espère que leurs visières seront relevées. »

Sur l’initiative d’Éoïah, nous commençons, elle et moi, par soigner trois d’entre eux. Ils ne souffraient que de blessures légères, mais leur guérison accélérée fait forte impression sur l’ensemble des Nayasides. Nous soulageons ensuite nombre de mains meurtries, de doigts estropiés… Tous ces Nayasides sont issus de sept villages. Six villages de sculpteurs, et les pêcheurs de Dawöz. Des pêcheurs chargés de l’intendance. La fête débute à la nuit tombée, autour d’un grand feu, au son de flûtes sculptées sur le tas, et d’instruments de percussion improvisés. Les Nayasides jouent des airs tristes, mélancoliques. Nous devons rivaliser d’efforts pour dynamiser le rythme et engendrer un semblant de chaleur et d’ambiance festive… Je sens bien que le cœur n’y est pas…

*

Je suis réveillée en sursaut ! avec l’impression d’avoir reçu une décharge électrique ! Le souffle coupé, je me redresse d’un bond. Dans la faible lueur orangée du foyer central de la yourte, je vois que tout le monde dort autour de moi… Jade ! Il est arrivé quelque chose à Jade ! « Jade ! » Mais Jade va bien… très bien même… dans les bras de mon petit frère !

« Ève ? » Tous deux s’étonnent. « Tout va bien ?

Oui, oui. Ici tout va bien… Chez vous aussi… je suppose ?

Mmm, mmm… » Ils me répondent de concert… Ils sont sur un petit nuage. « Ça va...

Bien… Bonne nuit vous deux.

Bonne nuit, Ève. »

Je m’allonge avec le sourire. Eux aussi ont grandi… Comme le temps passe !

*

L’insidieux crachin s’est arrêté, remplacé par une brume qui laisse à peine entrevoir les silhouettes des yourtes.

Nous commençons la journée par réunir les Nayasides qui souhaitent rentrer chez eux… plus de la moitié des présents ! Et je leur suggère l’idée d’un chantier bien plus vaste que celui qu’ils quittent : celui du reboisement des zones défrichées ! Un message qui passe d’autant plus facilement, que tous se sentent concernés par l’importance d’une telle entreprise.

À la mi-journée, la brume s’est dissipée. Plus des deux tiers des Nayasides ont quitté le campement. Dans l’attente des Vesphéris, nous mettons au point notre stratégie…

Le plus important, c’est d’assurer la protection de la soixantaine de Nayasides qui restent au campement. Ils n’ont pas la chance d’avoir des boucliers, et si la rencontre tourne au vinaigre, ils ne doivent surtout pas servir de moyens de pression contre nous. Nous choisissons de nous séparer, le moment venu, en deux groupes. Mel et Adam au cœur du campement, en évidence, avec un volontaire nayaside pour leur servir d’interprète. Éoïah et moi cachées, à l’abri, avec les Nayasides…

Nous exposons notre plan… et Dröz se porte aussitôt volontaire pour être l’interprète. Il nous reste à trouver un lieu sûr qui serve de cachette… Et certainement pas les zomes, des cibles bien trop vulnérables… Après l’étude du site, nous choisissons un renfoncement naturel à flanc de coteau. Nous allons creuser un abri suffisamment grand, et le dissimuler sous un amoncellement de sculptures… Tout le monde s’y met… Notre planque est prête en fin d’après-midi.

Ensuite, les heures passent… Aucun signe de l’approche d’un quelconque vaisseau… Rien ne vient troubler la sérénité des lieux…

*

Et ce n’est que le lendemain après-midi, à la faveur d’une timide éclaircie, que je détecte l’apparition d’un vaisseau.

« Aah ! se réjouit Mel. Les choses sérieuses commencent, ajoute-t-il en se frottant les mains.

— Ta capuche ! » Je positionne la mienne. D’une voix puissante, Éoïah sonne le branle-bas de combat ! Les Nayasides montent aussitôt se réfugier dans l’abri… Éoïah et moi les suivons, tandis que les silhouettes noires de Mel et d’Adam vont tranquillement s’asseoir au bord de la rivière, aux côtés de Dröz…

Cette fois, il ne s’agit pas d’une simple navette, les vibrations sont bien trop puissantes. Avant de refermer notre cachette, je jette un dernier regard vers le ciel : c’est bien un gros vaisseau qui apparaît au zénith. La forme générale de sa base, déformée par la chaleur que diffusent quatre disques lumineux blancs, est une succession de losanges imbriqués. Il descend se positionner au-dessus de la vallée. Éoïah et moi dissimulons l’entrée… et nous nous assoyons.

« Adam ? Mel ? C’est bon ?… Vous êtes prêts ?

T’inquiète, répond Mel. Tout est O.K. ! Les boucliers, les séquences préenregistrées… Dröz est à l’abri entre nous deux… Ça roule. »

Je pars suivre les évènements en extra… Les zomes tremblent, les feuilles et les branchages tourbillonnent, sous les infrasons de l’appareil. L’immense vaisseau s’immobilise au-dessus du site… Il recouvre la vallée, l’étouffe, l’éteint, c’est comme si la nuit venait de tomber…

Un, deux, puis trois bourdonnements, viennent accompagner le déplacement de trois drones… Argentés, ovoïdes, ils sont encerclés par deux anneaux irisés qui tournoient et vrombissent. Comme de monstrueux insectes de métal, ils descendent se faufiler entre les zomes, filent inspecter la vallée… avant de remonter vers le vaisseau mère.

De longues minutes, interminables, s’écoulent avant qu’un claquement métallique sourd ne retentisse, suivi d’un bruit de décompression. Une alarme intermittente, sonore et lumineuse, bleu profond, accompagne l’ouverture d’une trappe rectangulaire, qui glisse latéralement… Un objet lumineux apparaît : une plate-forme centrale reliée à trois plates-formes périphériques, le même appareil que celui des Vesphéris de Carwal. Deux silhouettes occupent la plate-forme centrale, deux Vesphéris lourdement armés.

L’engin s’éloigne vers le fond de la vallée, lorsqu’un deuxième appareil, identique, sort du vaisseau pour rejoindre l’opposé du campement… Un troisième, puis un quatrième appareil, tous similaires, viennent se positionner autour de la zone… Les quatre engins encerclent le site. En vol stationnaire, à quelques mètres du sol, ils sont occupés, chacun, par deux Vesphéris… Et leurs pensées me parviennent… Ils ne sont pas décérébrés, mais ils sont bien loin de Nayasis… Je visualise de sinistres ciels gris anthracite, des projections de matières en fusion, j’entends d’abominables hurlements de rage mêlés à de terribles déflagrations… Encerclés de rivières de lave, ils revivent en boucle des scènes de combats au corps à corps d’une folie meurtrière et destructrice, des luttes à l’arme blanche d’une sauvagerie insoutenable, d’horribles scènes de cannibalisme… Lorsqu’un cinquième engin apparaît… Un engin piloté par un Emnos vêtu d’une combinaison intégrale.

L’appareil se positionne à une dizaine de mètres d’Adam et de Mel. Adam et Mel qui restent immobiles, la tête baissée sous la capuche de leur pèlerine noire, les bras croisés dissimulés sous les larges manches… Impassibles… comme si de rien n’était.

Une voix aux accents nayasides retentit…

« Que se passe-t-il ici ? traduit Dröz. Où sont nos valeureux ouvriers ?… Et qui êtes-vous ?… Je m’appelle Dröz… Je suis l’interprète de ces deux étrangers… Ils ne parlent pas notre langue, ajoute-t-il semblant s’excuser, alors que la voix reprend sur un ton plus agressif. Il demande : qui êtes-vous étrangers ?… Ce sont deux Anges », répond Dröz. Le ton monte, la voix hurle…

« Il n’est pas content… Il veut savoir où sont les ouvriers… Les Anges leur ont donné l’ordre… de rentrer chez eux », poursuit Dröz, l’angoisse dans la voix. L’Emnos reprend sur une intonation plus calme.

« Il dit : les Anges ?… Vous êtes les Anges ?… Les Anges de Zand ?… Je croyais que vous étiez… six… Montrez-vous !

Le moment de vérité, intervient Mel. Dröz, reste bien près de nous. Adam, on déclenche la séquence deux. »

Deux silhouettes noires apparaissent à flanc de coteau, puis deux autres, à l’opposé. L’Emnos saisit une espèce de tube posé devant lui. Il le secoue d’un coup sec, ce qui enclenche un sifflement montant… L’appareil, une arme, j’imagine, se charge…

« Attention ! » Deux puissantes détonations font trembler le site. Deux tirs ont été lancés du vaisseau… Ils ont atteint leurs cibles, nos hologrammes, faisant voler en éclats, de roches, de terre et d’humus, les coteaux… Constatant les deux nuages de débris, l’Emnos vise Adam et Mel… Une déflagration sèche retentit ! Une boule d’énergie blanc bleuté vient frapper de plein fouet les boucliers ! Une partie de l’énergie est absorbée, mais la majeure partie est repoussée : les zomes à proximité voient leurs protections désintégrées ! Leur ossature part voltiger ! Et l’Emnos et son engin se mettent à tanguer dangereusement… Alors qu’Adam et Mel n’ont pas bougé… Dröz disparaît presque entre eux, la tête blottie contre la poitrine.

L’Emnos recharge son arme… Il s’apprête à récidiver, lorsqu’il s’aperçoit, le premier nuage de débris dissipé, que deux de nos silhouettes n’ont pas bronché. Il regarde aussitôt l’autre nuage, plus dense, mais les hologrammes sont perceptibles.

« Dröz ! À toi ! le secoue Mel. Dröz !

Dernière sommation, Emnos, lance Dröz d’une voix timide. Retourne chez toi et laisse les Nayasides tranquilles. »

L’Emnos lui répond quelque chose, et Dröz répète son texte un ton au-dessus… Ce qui surprend l’Emnos qui lève le bras droit et tourne la main d’un coup sec en vociférant…

« Qu’est-ce qu’il dit ? demande Mel.

Je n’sais pas… réplique Dröz. Je n’ai pas compris.

Il s’adresse aux Vesphéris ! Mel, à toi d’les embrouiller ! Je passe à la vitesse supérieure ! »

Je réintègre mon corps, me cale contre la paroi de notre abri de fortune, prends une profonde inspiration, et m’élève à la Sipséis… Une lutte de pression est engagée entre les rugissements de l’Emnos, qui maintenant secoue des poings, et les insidieuses allégations télépathiques de Mel adressées aux Vesphéris… Une argumentation que nous avons préparée hier.

Choisissant d’émettre une vague lueur spectrale, je me dirige droit vers l’Emnos, mais ralentis… pour qu’il m’aperçoive avant de le traverser… Il hurle de surprise et frissonne de terreur, avant de faire volte-face, à la recherche du spectre qu’il a cru discerner…

Je m’avance vers lui, approche mon visage fantomatique de sa visière bleutée, semble le fixer alors qu’il recule son visage… Cette fois, je le traverse lentement, tout en prenant le temps de saisir ses pensées… Il ne comprend pas, il panique, il n’a pas été préparé à ça… Ses poumons sont bloqués, il n’arrive pas à respirer… Au bord de l’évanouissement, il dépressurise par instinct sa combinaison… et relève sa visière avant de tomber à genoux… Je le quitte aussitôt, réintègre mon corps, reprends une nouvelle inspiration… et repars en extra.

« Misérable Emnos ! » Il sursaute comme s’il venait de recevoir une décharge électrique. « Comment oses-tu nous attaquer ! Alors que tu sais qui nous sommes ! Ta technologie minable, tes armes pitoyables, ne peuvent rien contre nous… Comment oses-tu dresser… ces pauvres Vesphéris… contre les Anges de Zand ! Tu vas apprendre… à tes dépens… que lorsqu’on joue avec le feu… on se brûle ! »

Les Vesphéris réagissent comme prévu à l’argumentation de Mel… Son exposé débutait par de la pommade. Il devait les aborder en les qualifiant de fiers conquérants, des guerriers tout-puissants, des combattants valeureux… Il devait ensuite les réveiller, leur faire prendre conscience de leur condition, et leur demander de se rebeller contre leurs tyrans. Qu’ils ne s’en prennent plus ni aux Nayasides ni aux Nayaks, mais qu’ils choisissent des cibles à la hauteur de leur toute-puissance…

« Vesphéris ! » crie l’Emnos en voyant que les quatre engins se déplacent. Ils s’élèvent et remontent vers le vaisseau…

« Que faites-vous ? Où allez-vous ? » demande-t-il d’une voix autoritaire.

Je n’oublierai jamais le bref regard, empli de condescendance et de mépris, lancé par l’un des Vesphéris sur l’Emnos. Il ne daigne s’appesantir sur cette proie… négligeable, et déjà condamnée, que représente pour lui cet Emnos misérable…

Des flashes et des bruits de détonation parviennent de l’intérieur même du vaisseau ! L’Emnos reçoit une communication… La langue m’est inconnue… mais sa pensée me permet de comprendre les propos : il se nomme Antévéki… et semble avoir un grade important… L’un de ses subalternes vient de lui annoncer que les Vesphéris s’attaquent à l’équipage du vaisseau !

« J’arrive ! Isolez les quartiers sept, huit et neuf ! Préparez-vous au départ ! » Il avance les deux mains, index tendus, vers Adam et Mel. Il ne dit mot, mais ne s’avoue pas vaincu, il promet une revanche…

« Quand tu voudras ! Mon pote ! » lui envoie Mel alors qu’il rabaisse la visière et décolle pour rejoindre le vaisseau… Je réintègre mon corps en urgence, et préviens Éoïah du lancement de la dernière phase. Nous nous tenons la main, et nous partons toutes deux rejoindre le vaisseau à la Sipséis… Tout cela pour nous assurer qu’ils ne nous préparent aucun coup tordu…

Les bruits de la bataille s’estompent avec la fermeture de la trappe. Nous la traversons pour déboucher dans un vaste hangar… Un hangar qui sert d’entrepôt de matériaux divers, et de garage pour les plates-formes. Trois Emnos sont au sol ! Antévéki court, une arme à la main… Il tire des salves laser sur trois Vesphéris enragés qui essaient de l’attraper ! Il se replie dans un sas… qui se ferme in extremis ! Il dépressurise sa combinaison, expire bruyamment… et se plie en deux… Il se pense à l’abri, hors d’atteinte, alors que les trois Vesphéris se démènent comme des diables enragés contre la porte blindée du sas.

« Ascoria ! Départ immédiat ! ordonne-t-il d’une voix tranchante. Préparez un “okiando” ! J’arrive ! » Une voix féminine répète le mot sur un ton surpris. Il réitère aussitôt sa demande avec insistance.

« Okiando ? reprend Éoïah. Ça n’me dit rien qui vaille.

À moi non plus. »

Sous les vibrations grandissantes du vaisseau qui appareille, nous suivons Antévéki à travers un dédale de couloirs obscurs, d’ascenseurs métalliques, de sas de sécurité… pour arriver dans une salle à peine éclairée où sont assis deux autres Emnos. Un mâle et une femelle qui portent un même exosquelette aux reflets bronze. Tous deux se lèvent à l’arrivée d’Antévéki. Antévéki qui retire son casque, le jette au plancher, avant de se laisser choir dans un fauteuil.

« Le point sur la situation, demande-t-il sèchement, après avoir poussé un long soupir de fatigue et d’exaspération.

Les quartiers sept, huit et neuf sont bouclés, Commandant », répond le mâle d’une voix grave et puissante. Il hésite avant de poursuivre.

« Mais je crains que nous soyons pris de court.

Comment ça, pris de court ?

Avant le bouclage des secteurs, reprend le mâle, l’air chiffonné, les Vesphéris ont envahi les quartiers six et dix… Et je crains qu’ils ne soient hors de contrôle.

Aarrhh ! Eh bien bouclez l’intégralité des quartiers ! »

Le mâle exécute l’ordre sur un écran holographique qui détaille le plan du vaisseau.

« Ensuite vous repérez les Vesphéris… et vous dépressurisez tous les secteurs contaminés !

Mais ?… Les nôtres, Commandant ?

C’est un ordre ! Ascoria ! Et l’okiando ?

L’okiando est prêt, Commandant, répond la femelle d’une voix féminine tonique et dure.

La distance ? L’onde de choc ? On est assez loin ?

Nous sommes hors de portée, Commandant.

Bien ! » Le moment que je choisis pour intervenir.

« Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! » J’apparais sous forme spectrale, entre les trois Emnos. « Tu ne crois quand même pas, misérable Antévéki, que tu peux nous atteindre avec tes joujoux ! »

Antévéki est paralysé par la surprise ! Les deux autres Emnos s’apprêtent à réagir… lorsqu’Éoïah passe au travers d’eux… Ce qui fait son petit effet…

« Tu n’as pas eu assez de temps ? pour réfléchir à ta leçon de la journée ?… Laisse les Nayasides… et les Nayaks… tranquilles… Nous te l’avons déjà dit ! Antévéki ! Ce n’était pas un conseil… C’EST UN ORDRE ! » Les Emnos sont figés, dans une totale incompréhension. Éoïah et moi, nous tournoyons dans la pièce pour faire chuter la température…

« Qu’est-ce que je peux faire ? se demande Antévéki. L’équipage ? Je ne peux le sacrifier ! Okori… laisse tomber la dépressurisation », dit-il d’une voix atone. Okori acquiesce d’un simple hochement de tête.

« Ascoria… laisse tomber l’okiando.

Laisse tomber ? cogite Ascoria. Je… stoppe le processus ? Ou je laisse tomber le projectile ?… Le commandant veut certainement me dire de lancer l’okiando ! Bien, Commandant ! » Elle s’approche d’un mécanisme… Je m’apprête à m’interposer… mais Antévéki réagit !

« Non ! Ascoria ! » Il se jette sur elle pour l’arrêter.

« Mais ?

Bien… Antévéki. Tu viens de sauver ton vaisseau… À toi… à vous aussi, Okori et Ascoria… de diffuser notre message… Celui que nous avons transmis à l’un des vôtres, Adarané… À vous de le relayer… L’empire de Cherfa, sa domination, son hégémonie… sont voués à l’échec. Il est allé trop loin, il se croit tout-puissant, se prend pour Dieu… Mais des forces invisibles… dont vous ne soupçonnez même pas la puissance… règnent sur l’univers. Le seul vrai Dieu se nomme Zand… et contrairement à Cherfa, Zand apporte la paix, la liberté, la lumière… Zand est un esprit, nous sommes ses envoyés, les Anges de Zand… Nous ne sommes pas vos ennemis… nous ne désirons que la liberté des peuples… dont celle du peuple Emnos… Alors, réfléchissez… Combattez votre despote… Un jour viendra où vous… Emnos… serez nos alliés. »

Tous trois, perplexes, repassent en boucle ce que je viens d’annoncer. Ils sont plutôt sceptiques, mais embarrassés… J’ai l’impression d’avoir ouvert une porte quelque part, vers un monde différent… et que des embryons d’espoir de renouveau s’engouffrent dans l’entrebâillement…

« Allez en paix ! » Je suis certaine, cette fois qu’ils ne vont pas faire de bêtise… En tout cas… pas tout de suite. Éoïah et moi, main dans la main, réintégrons nos corps respectifs. Nous nous relevons et nous annonçons la bonne nouvelle aux Nayasides…

Transportés de joie, “aux anges”, ils s’agglutinent autour de nous deux pour nous remercier, nous féliciter, nous célébrer… Je dois réfréner leurs ardeurs et leur rappeler que leur cauchemar n’est pas terminé… Mais ils ne m’écoutent pas…

Nous sortons retrouver Mel, Adam et Dröz venus à notre rencontre. Ils sont vite assaillis par les Nayasides qui crient leur joie et leur bonheur… Après ces moments d’extrême tension, un peu d’euphorie ne peut pas faire de mal.

Le calme retrouvé, les Nayasides décident, presque à regret, de rentrer chez eux. Ils remontent vers l’amas de sculptures pour emporter des souvenirs des instants mémorables qu’ils viennent de vivre…

« Lepte… tu as suivi ?

Oui.

Bon… C’était mieux que l’aut’fois… mais je n’suis qu’à moitié satisfaite.

Non, Ève ! Cette fois, vous vous étiez correctement préparés, vous avez pleinement assuré ! C’était parfait ! Vous pouvez rentrer.

Pas encore… Nous avons… une dernière tâche à accomplir.

Quand vous serez prêts.

Merci, Lepte.

— Tu n’es qu’à moitié satisfaite ? s’étonne Mel. T’exagères !

— Je n’serai entièrement satisfaite… qu’une fois tout ça terminé. »

Les Nayasides se séparent en trois groupes. Le groupe le plus important repart vers l’ouest, vers Roswöz. Un autre prend une direction nord-est, et le dernier, le sud-sud-est. Tous souhaitent que nous les accompagnions. Nous n’allons retourner sur nos pas, il nous reste donc… deux options. Et voilà donc pourquoi, dans mon aventure extratemporelle, je ne suis qu’avec Mel… Cette séparation était certainement inévitable puisqu’inscrite dans notre futur…

Je laisse le soin à Adam et Éoïah de choisir leur groupe… Ils se décident pour le sud… Ensuite Mel demande mon avis, je le laisse trancher… Mel ne souhaite pas faire demi-tour, moi non plus d’ailleurs, nous allons donc marcher vers le nord-est… Vers notre futur, vers le village que j’attends de retrouver.

Nous prenons des nouvelles de Thomas et de Jade… qui se baladent de village en village et s’en sortent à merveille… avant de nous quitter. Sur la crête, nous échangeons de derniers signes de la main… avant de descendre, Mel et moi, vers notre destin…

Notre groupe se compose de dix-sept Nayasides, une troupe dynamique qui connaît parfaitement la région. Ils viennent, pour la plupart, du même village, Cröz, un village assez lointain vers lequel nous cheminons. Nous traversons des champs de hautes herbes, des prairies humides, des pistes herbeuses qui se faufilent entre des bosquets d’arbres chevelus… des arbres porteurs d’une toison d’étranges mousses laineuses, avant d’atteindre la forêt…

Nous marchons sans nous arrêter, d’un bon pas, et les Nayasides nous assurent que la route est encore longue et qu’ils ne souhaitent surtout pas passer la nuit dans la forêt… Adam et Éoïah nous annoncent qu’ils s’arrêtent dans un village pour la nuit… Nous sommes encore loin de Cröz… et la nuit tombe… Le vent agite les hautes branches et le froid commence à se faire sentir… La forêt s’anime d’ombres et de bruits inquiétants. Pour chasser les mauvais esprits, nos éclaireurs, guère rassurés, se mettent à chanter et à frapper les troncs…

Il nous faut deux bonnes heures avant de sortir de la forêt… et nous devons encore escalader deux collines, dans cette nuit sans lune, avant d’apercevoir une lueur… Elle provient d’un grand brasero qui trône au milieu d’une place. Nous arrivons sans bruit, nos guides souhaitent surprendre leurs compagnons… Lorsque le silence est rompu par une explosion de joie ! Les portes s’ouvrent, une clameur stupéfaite, enthousiaste, s’élève ! S’ensuivent de chaleureuses retrouvailles… Nous présenter est inutile, les habitants de Cröz étaient au campement. Nous n’avons que l’embarras du choix pour décider de notre abri pour la nuit…

Après une courte nuit de sommeil et un petit déjeuner copieux… je soupçonne qu’ils se sont mis en quatre pour nous dénicher un tel assortiment de graines et de fruits secs, nous sortons sur la place. Sous les premières lueurs du jour, les pavés luisent de givre et de rosée. Le brasero, éteint, fume encore…

Nous rejoignons l’attroupement formé autour des cinq Nayasides, originaires d’autres villages, qui s’apprêtent à rentrer chez eux. Trois options se présentent, trois chemins différents… Deux vont être empruntés par un groupe de deux… Nous choisissons d’accompagner Fiöl, un Nayaside solitaire malchanceux. Originaire de Valöz, il se trouvait à Cröz au moment de la rafle des Vesphéris…

Nous atteignons Valöz le midi, accueillis par de surprenants “Amanndala !” Nous n’avons pas à nous présenter, les villageois sont déjà au courant de notre présence dans la région et de la raison de notre passage. Ce qui me surprend, c’est l’efficacité de la circulation des informations entre les villages. Fiöl en rajoute une couche, racontant avec force détails l’épisode du campement… Après une brève pause déjeuner, nous repartons… Mel et moi… Cette fois rien que nous deux…

À la première bifurcation du chemin creux, Mel choisit de prendre à gauche… À la deuxième, nous optons pour la droite… En milieu d’après-midi, le crachin recommence à tomber… La lumière décline au troisième embranchement. Nous avons le choix de prendre à droite, vers des bois qui s’épaississent, ou à gauche, vers des champs vallonnés. Nous choisissons la voie de gauche…

La nuit tombe, mais je n’ai pas besoin d’un extra pour voir où nous en sommes, des lueurs apparaissent au loin… Je presse le pas… et découvre ce que j’accueille comme une véritable révélation : un premier flambeau composé d’un bâton résineux enduit de cire, fiché dans une bague métallique ancrée au sommet d’un pieu de bois sculpté ! Je reconnais le style des sculptures. Je m’en approche et les examine attentivement. Il s’agit bien d’une représentation de trois serpents entrelacés. Je remarque une particularité qui m’avait forcément échappé : si leurs corps sont bien cylindriques, allongés, recouverts d’écailles et dépourvus de pattes, leurs têtes sont celles… de Vesphéris ! De nombreux autres flambeaux balisent le chemin…

« Mel ! Ça y est ! » La découverte m’électrise. « C’est ici !

— T’es sûre ? me demande-t-il avec un sourire en coin.

— Les flambeaux, les sculptures, le temps minable, le chemin boueux, les broussailles, nous deux… Tout concorde ! »

Me voici rassurée. Moi qui commençais secrètement à ressentir les prémices d’une certaine lassitude.

« Et pourquoi ce village ?… Pourquoi ce moment ? »

Je me contente de hausser les épaules…

Je revis et subis la scène comme une somnambule… Bien plus qu’une impression de déjà-vu, j’ai la sensation de jouer un rôle maintes et maintes fois répété. Le village de chalets aux toits de chaume blottis contre la falaise apparaît… le Nayaside sort chercher sa bûche, il nous aperçoit… Et les villageois accourent, se prosternent devant nous… Le décor de leur intérieur, la table au plateau en forme de fleur… Nos deux sièges à haut dossier sculpté représentant un monstre au visage déformé, démesurément allongé, les yeux vides, obscurs, la gueule béante prête à nous dévorer… Tout s’enchaîne en une chorégraphie réglée comme du papier à musique…

« Mais ? Demain ? La visite d’inspection ?

— Une visite d’inspection ! Hmm, hmm… Intéressant. » Mel m’adresse un adorable sourire en coin. « Ne craignez pas la visite d’inspection. Nous serons là pour vous soutenir ! »

Je me sens soudain très mal, comme réveillée en sursaut au bord d’un précipice sans fond. Une bouffée de chaleur me monte à la tête… et je dois écarter mon col pour respirer… Un étrange phénomène se produit, je me sens essoufflée, oppressée… Remarquant mon malaise, Mel s’inquiète : « Ève ! Hou ! Hou ! Ève ! Ça va ? » Je souffle…

« Oui, oui… Ça y est !… Le passé… et le futur… ou l’inverse… se sont rejoints… La boucle est bouclée ! Ça fait bizarre… » Je grimace. L’étourdissement s’efface pour laisser une sensation comparable à celle d’une poussée d’adrénaline… Le cœur s’emballe, et j’ai un soudain coup de fringale. L’estomac se met à gargouiller si fort… que nos hôtes déchiffrent aussitôt mon impérieux besoin de me sustenter…

Ils s’agitent… et finissent par nous tendre deux gamelles remplies d’un infâme bouillon tiède où surnage une pellicule huileuse peu ragoûtante… Des bouchées racornies non identifiées trempent dans le brouet… C’est presque immangeable, mais j’ai tellement faim que je passe au-delà de mon dégoût et de ma répulsion… Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec la nourriture heibirod. L’eau qui nous est proposée, dans un pichet en grès à forme originale d’oiseau, est heureusement fraîche et agréable. Le dîner se termine par des bâtonnets de végétaux à mâcher… Des racines facilitant la digestion… d’après nos hôtes… Leur goût est sucré, amer et plutôt agréable. Ils laissent la langue bleue et les dents bien blanches…

Hüez, notre interlocuteur principal, le plus ridé d’entre eux, accepte, pour demain, le rôle d’interprète.

Nous passons ensuite à l’étage, en montant par l’échelle à la rambarde sculptée de serpents à tête de Vesphéri. Les trois Nayasides présents s’affairent à préparer notre couchage en pivotant, puis en joignant, trois sommiers sur lesquels ils déroulent un matelas de paille. Ils ajoutent une couverture faite d’écorces finement tressées, avant de nous laisser enfin seuls…

Ils quittent la maison et le silence s’établit, renforcé par les crépitements du feu dans la cheminée et les craquements des boiseries… Blottie sous la couverture, la tête contre l’épaule de Mel, je laisse mes pensées dériver, vagabonder, attendant que le sommeil me gagne… mais quelque chose d’étrangement indéfinissable me perturbe…

Je me retourne… patiente… mais n’arrive pas à m’endormir. J’hésite entre un voyage en extra ou une balade dans le village ? Je m’assois contre le rebord du lit, m’apprête à passer la pèlerine, lorsque je me ravise… Il fait nuit, il fait froid, il crachine… Prise d’une soudaine flemme, je repose le vêtement et me rallonge sans bruit aux côtés de Mel.

« Mmm ?… Ça va ? demande-t-il d’une voix ensommeillée.

— Y a… quéqu’chose qui cloche.

— Hein ? s’étonne Mel qui se redresse d’un bond.

— J’sais pas… J’m’apprêtais à sortir… mais j’vais plutôt faire un tour en extra.

— O.K. Je veille. »

Allongée sur le dos, je laisse mon esprit s’élever… traverser la charpente, la toiture, suivre les volutes de fumée des hautes cheminées… pour dominer le village avec une vue imprenable. Deux sentiers sont éclairés par des flambeaux. L’un serpente en descendant vers les profondeurs d’un vallon boisé encaissé… L’autre emprunte, en zigzaguant, un couloir de pierres en forte pente. Je le remonte, traverse le voile de fumée… et m’élève dans la nuit obscure pour aborder un plateau rocheux dénudé, lugubre. Seules quelques silhouettes se profilent dans la pénombre, me laissant imaginer un invraisemblable chaos rocheux. J’explore le site… un paysage sauvage, fantomatique, balayé par une étrange brume éthérée, intermittente, fugace, très faiblement luminescente. Elle va… elle vient, comme la manifestation d’une lente respiration.

Je redescends la falaise pour me diriger vers le vallon. Le chemin creux s’enfonce sous le couvert végétal du sous-bois… Il est éclairé jusqu’à un bassin rectangulaire pourvu de deux margelles empierrées. Nichée au pied de la falaise, la pièce d’eau est alimentée par une source. Entre des pierres recouvertes de mousses, une rivière s’écoule vers le fond d’un ravin… Je n’en suis pas certaine, mais j’ai l’impression que quelque chose d’immatériel s’échappe de la source, comme d’impalpables lueurs vaporeuses qui dansent au-dessus de la surface du bassin… Je réintègre mon corps, décidée à aller le vérifier de mes propres yeux.

« Alors ? demande Mel, suspendu à mes lèvres lorsque je rouvre les paupières.

— Y a bien un truc bizarre… Y faut qu’j’aille voir.

— Comment ça ? bizarre ? s’étonne Mel.

— Des lueurs… un peu comme… » Je m’interromps, car soudain tout s’éclaire ! tout s’illumine ! La réponse à mes interrogations m’apparaît… évidente ! Comment ai-je pu passer à côté !

« Comme quoi ? reprend Mel.

— Eh bien comme les lueurs qui environnent les icosaèdres ! C’est pour ça que j’me suis retrouvée ici ! Y en a un dans le coin ! Attends !… Pas la peine de sortir, je demande confirmation à Lepte. Lepte ?… Bon… Elle dort… On n’a plus qu’à en faire autant. »

Dès mon réveil, alors que l’obscurité règne encore, je tente un nouveau contact avec Lepte. Après renseignement pris auprès des Solènes, elle me confirme la présence d’un cristal sous la falaise…

Au petit matin, après un bien triste petit déjeuner, nous accompagnons la vingtaine de Nayasides sur leur lieu de travail. Nous empruntons le sentier rocailleux qui escalade la falaise, pour nous retrouver sur le plateau. En file indienne, la capuche rabaissée, nous nous faufilons pendant plus d’une heure à travers un dédale de roches grenues grises, élevées, déchiquetées, aux formes étranges. Nous avançons sous un ciel bouché gris sombre, sans la moindre éclaircie, sans le moindre souffle de vent. Les seules taches de couleur sont les camaïeux de bruns et d’acajou des vêtements des Nayasides.

Lorsque notre destination est en vue, je découvre une nouvelle et vaste zone, en pleine déforestation, sur laquelle s’acharnent déjà de nombreux Nayasides issus d’autres villages. Une impressionnante suite d’empilements de panneaux décoratifs sculptés est alignée le long du chemin. Nous choisissons de nous arrêter au milieu d’un espace dégagé. Harangués par nos guides, Hüez en tête, les sculpteurs interrompent leur labeur, et un silence fragile s’établit…

Hüez nous présente, il annonce que nous souhaitons réunir tout le monde… Nous devenons la curiosité du moment, mais leur attention est vite détournée par leur ouvrage qu’ils reprennent de plus belle… Nos accompagnateurs doivent insister pour qu’ils quittent, à contrecœur, leur poste de travail pour venir se réunir en cercle autour de nous deux… Ils sont inquiets, ils attendent la visite d’inspection avec une angoisse grandissante…

Je vais à nouveau répéter mon petit laïus…

« Bien… » Je les salue de hochements de tête. « Merci à tous de venir m’écouter… J’ai un message vital à vous transmettre… Un message que vous devrez porter autour de vous… Ce qui se passe ici… comme un peu partout sur Nayasis, est grave et navrant… Vous le savez aussi bien que moi… votre survie dépend de ces forêts que vous anéantissez… Le déboisement détruit les sols, et vous n’aurez bientôt plus de quoi vous nourrir.

C’est déjà le cas ! » intervient un jeune Nayaside. En retrait du groupe, il est assis nonchalamment sur l’un des empilements.

« Et tout ça pour quoi ?… Pour qui ?

Pour celui qui nous impose de croire en lui… de lui obéir ! » réplique le jeune Nayaside. Une graine de révolté qui ne demande qu’à germer.

« Oui ! » J’acquiesce de la tête et pointe un index pour le soutenir. « Pour satisfaire la folie hégémonique d’une seule créature aux dents longues qui se prend… pour Dieu… Cherfa… n’est qu’un imposteur !

Anh ! » L’exclamation générale attendue.

« Cherfa vous a plongé dans les ténèbres… dans l’esclavage… Le temps est venu… pour vous tous… de vous révolter !

Mais nous ne sommes pas de taille à lutter ! s’exclame l’un des plus trapus.

C’est pour ça que nous sommes ici… avec vous… Pour vous montrer le chemin des lumières, de la liberté… Vous devez stopper immédiatement l’exploitation de vos forêts, sauver et protéger ce qui reste… et entamer une grande campagne de reboisement. Sinon, c’est le désastre assuré… » Je m’interromps, pressentant l’arrivée imminente d’un vaisseau.

« Mel… Ils arrivent ! » Je repositionne ma capuche. Mel acquiesce d’un signe de tête et en fait autant.

« Pour la visite d’inspection, nous nous chargeons de ceux qui arrivent. » Je lève les index vers le ciel. « Éloignez-vous… Ne restez pas près de nous. »