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« Adam ! Éoïah ! lance Ève. Thomas ! Jade !… Nous aurons peut-être besoin de vous ! Soyez prêts à intervenir à la Sipséis. »
Je m’éloigne de la cohue des pensées nayasides pour me focaliser sur le vaisseau en approche… Les étranges élucubrations décalées des Vesphéris sont présentes dans l’astronef. J’en compte quatre… Je sens également les présences tendues, concentrées, prudentes, de quatre Emnos. Ils ne sont pas véritablement inquiets, mais ils se méfient, conscients qu’une certaine menace, non quantifiée, rôde… Une vague de stupeur les gagne soudain, sitôt suivie par un embarras passager. Nous sommes repérés ! Ils déclenchent un appel à l’aide… Deux esprits s’évanouissent, ils viennent de pressuriser leur combinaison. Mais je peux suivre le raisonnement des deux autres. Ils sont au courant des derniers évènements, les équipes emnos ont été renforcées. Ils hésitent sur la stratégie à adopter face à nous, la force, la prudence… Un enregistrement est lancé, ils vont étudier nos réactions.
« On n’a pas l’droit à l’erreur ! »
Le vaisseau apparaît… Un modèle identique à celui que nous avons aperçu près du yötrök. Il se pose à une petite centaine de mètres, projetant un nuage de branchages, de feuilles et d’humus… L’engin ne s’ouvre pas, les Emnos poursuivent leurs conversations… Ils attendent l’arrivée des renforts…
« C’est une… véritable armada qui s’approche, chuchote Ève. Tu les sens ?
— Oui ! » J’acquiesce simplement, ressentant l’apparition soudaine de nombreux Vesphéris et Emnos…
« Adam, Éoïah… Thomas, Jade, reprend Ève. Nous avons le droit à un véritable débarquement… Ils semblent préférer la prudence, pourtant ils arrivent en force… Je compte sur vous pour les impressionner… Je veux qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas à l’abri dans leurs vaisseaux… Laissez de côté les Vesphéris, mettez le paquet sur les Emnos… Ils n’ont pas confiance dans les réactions des Vesphéris qu’ils jugent… ingérables… Alors… amusez-vous… mais sans trop d’agressivité.
— Ils attendent.
— Alors on en fait de même. »
Le ciel s’obscurcit… les nuages s’animent… terrorisant les Nayasides. Le sol se met à trembler… Je compte trois appareils gigantesques… qui se positionnent autour de nous… Les forces des ténèbres se déchaînent devant la puissance cumulée des trois engins. Une intense activité électrique orageuse se déclenche, des éclairs rougeâtres jaillissent, tandis qu’éclate un tonnerre d’apocalypse.
« Waouh ! » Je suis… ébahi par le spectacle. « Tout ça pour nous ! » J’ai un curieux sentiment de fierté farouche, hautaine, et de hardiesse provocante. Face à la puissance de l’adversité, je me sens gagné par une surprenante force intérieure, une exaltation… presque orgueilleuse.
L’orage se calme, lorsque deux bandes lumineuses, telles des étoiles filantes, apparaissent à ma droite… Leurs trajectoires s’incurvent, elles nous survolent… avant de disparaître au contact de l’un des vaisseaux… Et les réactions ne se font pas attendre : je ressens de la surprise, de la stupeur, de l’agitation, de l’affolement, du désordre, de la panique, tandis que deux nouvelles traînées lumineuses surgissent à ma gauche… Elles font un tour complet du site… avant de plonger, comme deux missiles téléguidés, vers un autre vaisseau…
« Doucement, quand même, intervient Ève. Laissez-les prendre contact. »
Une écoutille s’éclaire à la base de l’un des appareils. Elle se décale… et une plate-forme se présente dans l’ouverture. Elle descend, elle vient vers nous… Je n’aperçois qu’un seul Emnos. Je le vois tendre les deux mains et appuyer contre son avant-bras. Ses pensées me parviennent aussitôt, il a dépressurisé sa combinaison. Ce n’est autre qu’Antévéki. Il souhaite parlementer. Je sens en lui un mélange d’excitation et d’appréhension, mais beaucoup de cran… Quatre formes spectrales menaçantes s’approchent de lui, elles l’encerclent, mais il ne se démonte pas. Son aplomb et son panache sont impressionnants… Il ne vient pas sans arrière-pensée…
« Antévéki ! lui lance Ève. Tu viens en force aujourd’hui ? demande-t-elle, le ton ironique.
— Anges de Zand ! Je ne peux rien vous cacher… poursuit-il avec sarcasme. Surtout si vous lisez mes pensées.
— Oui, Antévéki. Nous lisons en toi comme dans un livre ouvert.
— Bien… Je souhaite jouer franc-jeu… Je n’ai d’ailleurs pas le choix… Je suis l’émissaire de Cherfa, notre Dieu tout-puissant, sur cette colonie. En son nom vénéré, je suis chargé d’assurer le maintien de l’ordre et la garantie de ses intérêts. Mais Cherfa ne défend que ses propres intérêts, et non ceux de son peuple. Il ne connaît ni la pitié ni la discussion, et ne tolère aucun compromis. Si les faits qui se sont déroulés depuis votre arrivée lui parviennent, nous sommes perdus… Nayasis… tout comme nous tous… Nous sommes pris entre deux feux. Je suis moi-même espionné, et je vais devoir rendre des comptes, alors je me dois de garder la face… Tout ne doit pas lui être révélé.
— Que souhaites-tu, Antévéki ? demande Ève.
— Pour l’intérêt général, nous allons devoir faire des concessions… Comprenez que vous représentez une menace difficilement quantifiable. Votre argumentation fait débat au sein de mon état-major… Si vous êtes aussi puissants que vous en avez l’air, je vous propose une alliance… Avec votre aide, votre collaboration… peut-être pourrions-nous le vaincre ?… Je dirigerais…
— Tu veux prendre la place de Cherfa ? » Je le coupe, surpris de saisir de telles pensées.
« Antévéki, nous servons le bien de tous… et non ton ambition personnelle ! lance Ève. Ce que tu vois… » Elle désigne, d’un geste large, les marchandises empilées. « … tu peux l’emporter… Mais explique bien à Cherfa que les forêts de Nayasis sont détruites ! Et que s’il souhaite exploiter les talents de sculpteurs des Nayasides… eh bien il devra attendre que les arbres repoussent.
— C’est un bon argument… Cherfa attendra… Et il reviendra à la charge… si vous n’intervenez pas entre-temps. Le temps est son allié… Cherfa est immortel…
— Immortel ? » Je répète, pensant avoir mal compris.
« Oui.
— Quel âge a-t-il ? précise Ève.
— Il n’a pas d’âge… Cherfa est notre histoire… Cherfa est notre ancêtre à tous… Venez embarquer la marchandise ! ordonne Antévéki. Apléya Deux ! Apléya Trois ! Quittez les lieux ! Rendez-vous au point éta. » Le petit vaisseau au sol s’entrouvre, un hayon s’abaisse… tandis que la terre se remet à trembler sous la formidable accélération des moteurs de deux des trois monstrueux engins spatiaux… L’orage se réveille… le tonnerre gronde… alors que trois robots tout-terrain débarquent… Avec rapidité, fluidité et précision, ils sélectionnent le fret et commencent à charger les sculptures… Les deux engins s’éloignent… Un calme tout relatif revient sur le site.
« Nayasides ! reprend Antévéki. Je suis l’émissaire de notre Dieu tout-puissant, Cherfa ! annonce-t-il dans leur langue. En son nom vénéré, je vous remercie pour l’excellence de votre travail.
— Tiens ! Il veut s’faire bien voir.
— Intelligent… remarque Ève. C’est dommage qu’il soit aussi intéressé.
— La gestion des ressources fait également partie de mon mandat, poursuit Antévéki. En conséquence, pour préserver l’avenir de votre planète… et celui de votre peuple, j’ai le devoir de prendre en urgence des mesures de sauvegarde… À vous tous, Nayasides amis et alliés, un vaste chantier de reboisement vous attend. Restaurez les essences détruites avant que la désertification ne soit irréparable. »
Les Nayasides, apeurés puis surpris, interloqués et suspicieux, sont incapables de réagir. Ils s’observent sans comprendre.
« Comment vais-je pouvoir lui annoncer ça ? se demande Antévéki. Comment réagira-t-il lorsqu’il apprendra votre existence ?… Et comment pourrais-je lui faire avaler la pilule ?
— À toi de faire preuve… de persuasion et de diplomatie, lance Ève. Je t’en sens… capable… ajoute-t-elle avec ironie.
— Pensez à moi !… Je pense à vous », termine-t-il, contrarié, mais plutôt satisfait. Il pressurise sa combinaison et sa plate-forme remonte, escortée par quatre formes spectrales… Antévéki disparaît à l’intérieur du vaisseau, et l’écoutille lumineuse se referme…
Quelques instants plus tard, les infrasons reprennent, les moteurs du gigantesque vaisseau accélèrent… il s’éloigne pour disparaître derrière les nuages. Seul reste le petit appareil chargé de l’embarquement des marchandises. Les Emnos à bord sont très inquiets, ils n’ont qu’une hâte, débarrasser le plancher !
Les robots ont à peine terminé le chargement que le hayon remonte… Le vaisseau décolle sous les cris rauques de soulagement des Nayasides.
« Adam, Éoïah… Thomas, Jade… merci pour votre participation. Vous pouvez réintégrer vos corps. Nous n’allons pas tarder à passer vous récupérer », précise Ève, ce qui m’informe également que notre périple sur Nayasis touche à sa fin. Le calme retrouvé, les Nayasides n’en reviennent toujours pas. Ils restent figés, leurs yeux tristes grands ouverts, à s’observer étrangement comme s’ils se réveillaient d’un long cauchemar. Ils se demandent s’ils n’ont pas rêvé, assaillis par des doutes, écartelés entre ce qu’ils viennent d’entendre, et l’asservissement qu’ils ont connu, pour la plupart d’entre eux, de tout temps… Lorsqu’ils reviennent à la réalité, pleinement conscients d’avoir eu la chance de vivre un moment historique, ils ne savent comment nous remercier. Ève les prie simplement de profiter du répit qui s’offre à eux, et nous leur faisons nos adieux… ce qui les pousse à venir s’agglutiner pour nous toucher… S’ils pensent que cela peut leur porter chance…
« Lepte ? appelle Ève.
— Oui, Ève ?
— Notre plate-forme ?
— Vous êtes… décidés à rentrer ?
— Oui ! À l’instant ! Alors, dépêche-toi avant qu’on change d’avis !
— Je serai près de vous dans quelques instants. D’ici là… mettez-vous à couvert. »
J’observe les environs, suis la ligne de crête… et me retourne… Près d’un col, je repère un petit escarpement rocheux en surplomb de la vallée. De la corniche, à environ un kilomètre de notre position, un sentier s’étire à flanc de coteau et descend jusqu’au vallon. Prenant difficilement congé des Nayasides, nous nous éloignons et nous escaladons le raidillon… Parvenu sur l’escarpement, je me retourne pour aider Ève à franchir la dernière enjambée. Main dans la main, nous nous rapprochons épaule contre épaule pour contempler le site… Alors que les Nayasides s’éparpillent, les nuages se déchirent… Une trouée soudaine permet aux rayons d’Énoria de descendre sur les terres… Dans cette éclaircie inattendue, je vois un signe, indubitable, annonciateur d’un renouveau plein d’espérances. Nous nous éloignons à l’abri des regards.
« Lepte ? questionne Ève.
— Juste au-dessus.
— Mel… ta main ! » me demande Ève qui tend la main droite. Elle me sourit tendrement et me fixe de son regard magnétique si clair… si envoûtant.
