Kohor Dod Jaha – Kriemn
Kohor Dod Jaha est le “primat de l’Iscatari”, le président de l’Assemblée du peuple Emnos.
Kriemn est la planète mère des Emnos. Une planète du système d’Affath, dans la galaxie Amal Tyrh, notre Voie Lactée. Une galaxie de l’univers Fèch, notre univers.
Les Emnos sont de grands humanoïdes. Plus de deux mètres pour les femelles, plus de deux mètres vingt pour les mâles.
Ils ont la peau très claire, le teint pâle et des cheveux blancs et lisses. Leur visage, osseux, aux traits toniques et fermes, présente un prognathisme mandibulaire important. Leur front est large, les arcades sourcilières sont marquées, les yeux ont un iris bleu intense, le nez est camus et la mâchoire puissante. Leur dimorphisme sexuel est semblable à celui des humains, hormis l’absence de poils terminaux secondaires.
Nous sommes le 17 Tanéis [onzième mois emnos, 247e jour de l’année]
Il fait nuit sur Iscari, une grande île de l’hémisphère nord. Une chaîne de montagnes, imposante, silencieuse, surplombe le décor. Atari, la capitale de Kriemn, une ville lumière bâtie au cœur de collines boisées, est plongée dans l’obscurité. Une obscurité irradiée de vives lueurs fugaces.
Atari est une mégalopole dominée par des gratte-ciel de verre et de métal qui évoquent des arbres titanesques taillés en nuage. Des monuments futuristes reliés les uns aux autres par de multiples passerelles. La ville a conservé de nombreux édifices historiques, parmi lesquels des monuments baroques somptueux, avec des clochers à bulbes, des coupoles, et des tours richement sculptées coiffées de toits superposés.
Les rues sont désertes, les véhicules, aérodynamiques, à trois roues… à l’arrêt. Des vaisseaux, à aile rhomboédrique intégrée au fuselage, et d’autres, plus imposants, à aile delta gothique, avec empennage en V, sont stationnés sur d’impressionnants belvédères superposés.
Les anciennes sirènes mécaniques de la ville émettent un son montant et descendant qui se mêle à des détonations sourdes et répétées.
Le Jardin du Peuple est le plus grand jardin de la capitale. Un jardin botanique à la française. Les bleus surréalistes des végétaux de Kriemn se révèlent sous les lueurs scintillantes d’un ciel nocturne nuageux.
Un groupe de huit personnages remonte l’allée principale en courant. Trois Emnos vêtus de capes blanches, aux liserés brodés d’arabesques en fils d’or et d’argent, escortés par cinq créatures protégées par une combinaison intégrale au casque à la visière ouverte. Armure ou scaphandre, leur protection, souple, aux reflets bronze, est bardée de dispositifs miniaturisés. Ils portent chacun un satikka, une arme sceptre polyvalente.
Ils franchissent l’entrée du parc, un accès matérialisé par deux piliers en forme de tronc ébranché… et traversent la place de la Nation… Une esplanade recouverte d’une mosaïque de marbre qui représente des scènes champêtres des colonies. Ils contournent le bassin octogonal de la Purification… pour se diriger vers les marches du palais de l’Iscatari.
Le palais est un bâtiment majestueux, imposant, antique. L’Iscatari est l’assemblée des représentants du peuple emnos.
L’un des Emnos, vêtu d’une cape, stoppe au beau milieu de l’escalier. Il se courbe, la tête rentrée dans les épaules, les mains sur les genoux. Ses longs cheveux blancs cachent son visage. Il s’agit de Kohor Dod Jaha, le primat de l’Iscatari.
Deux créatures à combinaison intégrale l’aident à se relever. Kohor grimace, à bout de souffle. Arrivés en haut des marches, les deux autres Emnos à cape se retournent… Le stress et l’épuisement se lisent sur leur visage.
« Kohor ! s’inquiète Tanélias.
— Excellence ! Vous devez vous abriter ! insiste l’un des agents de sécurité.
— C’est bon… » J’inspire et leur signifie, d’une main ouverte, de me lâcher. Je reprends l’ascension et rejoins Tanélias et Apateïn…
Tanélias est médecin. Apateïn est le secrétaire général de L’Iscatari.
Les portes du palais, des vitres blindées, sont ouvertes. Une étrange lueur orangée émane de l’édifice. Le personnel, silencieux, nous attend. Nous parcourons la colonnade de la cour d’honneur… et nous arrivons… enfin ! dans le vestibule. Ils ont déniché des flambeaux ! Et c’est de là que provient cette odeur âcre de combustion. Le groupe s’active, ils referment manuellement les portes… Anterh s’avance, l’air grave…
Anterh est le conseiller pour le Renseignement et les Opérations Spéciales.
« Combien de temps pour rétablir le courant, les communications ? » Anterh grimace, il me désigne, de l’index, le salon des miroirs.
« Pas ici. » J’acquiesce de la tête et nous nous dirigeons, d’un pas décidé, vers le salon. Je suis attendu : ils sont une trentaine, conseillers, diplomates, quelques hauts gradés des armées, fidèles parmi les fidèles… tous abattus, consternés.
Les grands miroirs sont sombres ! leur cadre éteint ! Les passages vibratoires sont interrompus ! Alors tout simulacre de retraite est impossible…
« Oui, reprend Anterh. L’impulsion a endommagé tous les circuits.
— Il nous faudrait plusieurs jours pour rétablir la situation…
— Faudrait ?
— Oui ! Faudrait… Sauf que le temps… on ne l’a plus.
— La situation s’est aggravée, nos lignes de défense tombent les unes après les autres.
— Ce n’est plus qu’une question de nèmes…
Le nème, la minute pour les Emnos, compte 75 de nos secondes. Le nème est composé de 46 rends. Le rend équivaut à 1,64 seconde. 46 nèmes forment un gref, une heure. Un jour compte 23 grefs, un mois, 23 jours, et une année, 17 mois.
— Alors, faites disparaître toute trace des projets sensibles !
— Je crains… Kohor…
— Quoi ?
— Que les Anastazis n’aient un coup d’avance.
Les Anastazis sont les forces rebelles, quelques oligarques, leurs sbires, des hauts gradés extrémistes des armées, dirigés par celui qui se fait appeler Cherfa Kriemn.
— Le jeune Cherfa et sa troupe ont envahi Tchévesk.
— Le labo ?…
— Oui… Et la base de Karza Hyèl.
— Nous aurions dû éliminer Cherfa avant qu’il n’aveugle nos opposants.
— Il se sert d’eux pour obtenir ce qu’il a toujours voulu, le pouvoir absolu ! Il les trahira dès qu’il l’aura conquis.
— Cherfa au pouvoir ! Alors nous sommes perdus.
— Sa folie conduira notre peuple à sa perte.
— Que peut-on faire ?
— Vous ne devez pas rester ici !
— Aller où ?
— Les abris souterrains.
— Mmm… » Dubitatif, je me laisse entraîner vers les escaliers de secours… Les ascenseurs, aussi, sont en panne, comme tout ce qui, il y a à peine un gref, faisait la fierté, la suffisance, de notre civilisation… Nous avons été bien présomptueux… et stupides ! de nous croire invulnérables… Inutile de nourrir de faux espoirs. La démocratie, cette boulimique compulsive qui se nourrit de l’opposition, finira par en crever.
*
Nous avons entendu plusieurs détonations. Le plafond, les murs, le sol de cette cage, ont tremblé. Sommes-nous enterrés vivants ? Vivants ? Nous avons des réserves de nourriture, d’eau, d’air… mais pour combien de temps ? Cette odeur d’huile brûlée devient insupportable.
*
Les portes blindées viennent de vibrer sèchement. Mes camarades d’infortune ont aussitôt pointé leurs satikkas. Le métal a fondu comme neige au soleil. Une onde de choc nous a violemment plaqués contre les parois. Un son strident, d’une violence inouïe, me vrille les tympans, j’ai l’impression que mon crâne va exploser… je n’arrive pas à respirer… Les flambeaux ont été soufflés, mais une vive lueur bleue m’aveugle. Trois silhouettes surgissent sous les flashes et les décharges de satikkas…
L’imposante silhouette centrale lève les bras… Le bruit cesse… mais les oreilles sifflent, bourdonnent… Le halo s’atténue. Cette carrure impressionnante, cette montagne de muscles…
« Aktor abar ishtar ! » Le dialecte de Cherfax.
Cherfax est une grande île équatoriale de Kriemn.
Le géant s’avance vers moi, à pas lents, mesurés… Il stoppe et éclaire son visage… aux traits rudes, anguleux. Des yeux bridés au regard changeant, glacial, pervers. Cherfa ! Il sourit, un sourire mauvais, diabolique.
« Lève-toi, Kohor ! »
La voix est froide, impersonnelle, une voix sans émotion.
Alors que je m’exécute, en retenant tant bien que mal un gémissement, je le vois lever les deux mains, il brandit quelque chose… L’Aspika !
L’Aspika est un symbole du pouvoir emnos. C’est un svakia, une dague à lame courbe à double tranchant.
Je sens une vive brûlure à la gorge ! Je porte instinctivement les mains… baignées par un liquide chaud, gluant.
« Maudit sois-tu ! » La bouche pleine, je n’émets qu’un gargouillis étouffé. La respiration est bloquée… Le monde tangue… bascule… et s’éteint.
