Je viens de quitter la salle de navigation pour la salle de réunion. Je dois recevoir Gérus Fot Nagger et Akord Hat Ostoba pour notre briefing journalier. Akord Hat Ostoba est le biophysicien délégué de Tanacé Cinq. Nous faisons le point sur les avancées, les éventuels problèmes rencontrés, et les solutions envisagées. En fin de réunion, nous joignons le commandant Adar pour le mettre au courant de l’évolution de la situation.
Il est 17 grefs 42… je suis en avance, j’ai le temps de contacter Délia pour prendre de ses nouvelles. Délia, et vingt-cinq membres de l’équipage, sont dans un quartier du vaisseau sous confinement niveau cinq. Le niveau maximum, comme celui du secteur des quatre exobiologistes. Des exobiologistes qui voient leur état de santé se dégrader…
Après une simple gêne respiratoire, leurs premiers symptômes, les complications sont allées crescendo. Les spores ont commencé à se développer, occasionnant un œdème de l’épithélium bronchique, des douleurs thoraciques et des toux avec expectorations sanglantes… Ils sont en apesanteur, sous vatsine… (vatsine : oxygène) L’équipe médicale devait tenter d’aspirer les spores germées par fibroscopie bronchique…
J’avance devant l’écran qui trône au-dessus de la table centrale. Il me renvoie le reflet de ma combinaison intégrale. Je demande à l’intelligence artificielle de joindre Délia…
Délia qui apparaît… vêtue du simple sous-vêtement gris clair, la tenue de rigueur de son quartier. Elle semble exténuée, vidée, brisée, vieillie… Le visage creusé, d’une pâleur cendrée, les traits tirés, avec de profonds cernes violacés ! Sa respiration est bruyante, rapide, comme au bord de la suffocation… Encore heureux, si je puis dire… qu’elle ne puisse lire l’inquiétude sur mon visage…
« Adria… parvient-elle tout juste à prononcer entre deux quintes de toux.
— Délia… Ma Chérie… » Choquée par son état, je ne trouve pas les mots…
« Dépêchez-vous… reprend-elle à voix basse, de trouver une solution… » Elle est secouée par une nouvelle quinte de toux…
« Repose-toi, Délia… et garde confiance… nous sommes sur la bonne piste… Puissé-je dire la vérité… Je t’aime… » La porte de la cabine de l’ascenseur de droite s’ouvre. Délia me répond par un haussement d’épaules de lassitude, de résignation, et baisse la tête.
« Leader Adria ! m’interpelle Akord, le plus grand des deux.
— Je vous en prie… » Je les invite à s’asseoir devant moi. « Qui commence ? » Gérus lève la main droite : « Je commence ! » Il s’éclaircit la voix…
« Le bilan de la journée… n’est guère encourageant… » Il se tasse sur lui-même. « Alors… Nous avons donc tenté de retirer les spores par aspiration… par fibrobronchoscopie… comme nous l’avions envisagé… Mais les spores se sont enfouies jusqu’aux bronchioles respiratoires ! Et ce… juste avant l’approche du fibroscope ! Bouchant ainsi les canaux alvéolaires… Elles semblent… organisées en un inconscient groupal… Elles réagissent comme un seul être, doué d’une intelligence… non seulement réactive, mais proactive ! C’est invraisemblable… »
Je le sens dépassé par les évènements. Gérus a bien perdu de sa superbe ! Il n’a plus cet aplomb déconcertant, cette apparente assurance, cette force de caractère, qu’il possédait en arrivant.
« Nous avons tenté de les prélever avec des pinces à biopsie… Elles ont immédiatement développé un vaste réseau radiculaire… C’est stupéfiant, elles devancent nos actes… C’est un échec total… on ne peut les retirer… Nous sommes en train de perdre nos quatre exobiologistes… » L’air abattu, il s’enfonce dans son fauteuil.
« Puisqu’on ne peut les retirer, intervient Akord, alors il faut qu’elles se retirent d’elles-mêmes…
— Et comment ça ? Vous avez une idée ?
— Mon équipe pense au colubiol.
— Pardon ?
— Le colubiol ! Un fluide respiratoire, saturé en vatsine, utilisé par les plongeurs des grands fonds de Ptolazar… dans la constellation d’Édonié… Nous avons pensé faire respirer l’émulsion aux sujets atteints… La ventilation liquidienne aura l’avantage d’augmenter leur compliance pulmonaire…
— Et elle préviendra de l’atélectasie ! réagit Gérus. Mais… comment pouvez-vous penser que ces spores… germées… ou non d’ailleurs, se retireront d’elles-mêmes ?
— Nous les inciterons, réplique Akord.
— Et comment ? rétorque Gérus. Vous y avez réfléchi ?
— Évidemment ! mon cher Gérus, reprend Akord, le ton ironique. La richesse de leur équipement enzymatique… peut devenir… leur faiblesse !
— C’est-à-dire ?
— Elles réagissent aux vibrations et aux forces électriques… Nous avons donc imaginé un circuit fermé permettant la circulation du fluide… Un tube métallique, équipé d’un transducteur, dans lequel seront plongés, d’un côté, le sujet, et de l’autre, un piège à spores… Le sujet, baigné dans le colubiol, sera soumis à un champ électrique combiné à un cocktail d’ultrasons… À nous de définir l’intensité du champ magnétique associé pour obtenir le champ acousto-électrique qui provoquera le déplacement indolore des spores… Elles seront ensuite piégées par un simple filtre à particules.
— Brillant ! lance Gérus, avant de se raviser. Mais comment contrôlerez-vous leur déplacement ?… Si déplacement il y a ?
— Nous disposerons un aimant supraconducteur au-dessus du tube pour suivre les évènements.
— Remarquable ! Nous n’avons pas un nème à perdre ! Avez-vous commencé à réunir les pièces nécessaires à la réalisation de l’appareil ?
— Oui… Nous les avons réunies. » Il sourit. « Mon équipe les monte en ce moment même.
— Oh ! Fantastique ! Et quand allez-vous pouvoir commencer l’expérimentation ?
— Si vous êtes d’accord… et si le commandant Adar nous donne son aval, nous engagerons le processus de synthèse du colubiol.
— Nous n’avons pas le temps de tergiverser ! Nous n’avons rien à perdre ! Allez-y ! J’en prends l’entière responsabilité ! Alors ?… Dans combien de temps les expérimentations ?
— Si, nous commençons aussitôt… d’ici… sss… il hésite, huit grefs.
— Bien ! Je vous en donne six ! »
