13 mai 2390
Nous sommes tous les six en salle de navigation, assis, ou plutôt avachis, sur nos fauteuils installés en cercle autour de l’holographe.
Sarah nous repasse, pour la énième fois, le documentaire, assez barbant, mais instructif et détaillé, sur la Confédération… Le film retrace son histoire, ses origines… La Confédération, une fille de l’ancienne Organisation des Nations Unies, l’ONU… Avec son siège en Suisse, à Genève, au Palais des Nations, le siège de l’ancienne Société des Nations.
Le documentaire décrit l’organisation de la Confédération en cinq fédérations : les Fédérations des Amériques, d’Afrique Moyen-Orient, d’Europe, d’Asie et d’Océanie. Il poursuit ses explications sur le fonctionnement de ses institutions, dont la plus éminente, le HCC, le Haut Conseil de la Confédération. Un conseil dirigé par les responsables des fédérations. Il insiste sur l’Assemblée Générale annuelle qui se tient, tour à tour, au siège de chacune des fédérations. New York pour les Amériques, Addis-Abeba pour l’Afrique, Genève pour l’Europe, Rangoun pour l’Asie et Canberra pour l’Océanie…
Nous en sommes à l’énumération de ses organes principaux, rien d’original, rien de nouveau, lorsqu’un étrange phénomène m’interpelle… Une agitation inhabituelle, un trouble cosmique… Je croise le regard d’Éoïah, ses yeux flamboyants grands ouverts d’étonnement. Elle retire son traducteur de l’oreille.
« Vous avez… senti ?
— Quoi ? » Mel plisse le front, une arcade sourcilière relevée.
« Quelque chose vient d’se produire.
— Nous ne sommes plus seuls ! » Éoïah, le regard illuminé, esquisse un sourire.
« Hein ? » Thomas, les yeux dans le vague, a tout l’air de se réveiller.
« C’est aujourd’hui ? me demande Mel.
— Ça s’pourrait bien.
— Jèmaté ? demande Jade qui me fixe de ses yeux noisette. À la Sipséis ?
— Oui. À la Sipséis. Mais pas la peine d’aller loin. On se rejoint à l’extérieur du vaisseau. De là, nous irons ensemble.
— Ah ! » Thomas se lève. « Enfin un peu d’action ! »
Nous allons retrouver les parents pour leur demander de ne pas nous déranger… Ils sont un peu dépités, contrariés, ils s’interrogent, mais ils s’abstiennent de poser les nombreuses questions qui les turlupinent. Nous les embrassons avant de rejoindre nos cabines.
Je m’assois contre le lit. Mel s’assoit à ma droite. Il prend la main que je lui tends et resserre son étreinte, une fois, deux fois… Je tourne la tête pour le regarder et nos regards se croisent… Il sourit, les yeux sombres mi-clos, le regard intense, charmeur, coquin, provocateur… Avec ses nattes africaines impeccables, sa peau caramel qui contraste avec la blancheur de nos robes éthaïres, ce grand jeune homme… est à croquer… Je l’embrasse à pleine bouche ! et ferme les paupières…
« J’chuis désolée… mais on nous attend… » Je me détache de Mel, plonge mon regard dans ses yeux qui brillent d’excitation. J’y lis que je suis une allumeuse… Je dépose un baiser volé sur ses lèvres, avant d’afficher un faux air innocent… Je souris et reprends la position optimale pour un déplacement à la Sipséis : la tête et le dos bien droits, la mâchoire relâchée, les mains posées sur les cuisses…
J’inspire… et me détache de mon corps…
Je traverse la coque d’Alpha Cent pour me retrouver aux côtés du vaisseau lancé à pleine vitesse, ses quatre voiles solaires déployées. À cette vitesse, proche de celle de la lumière, le fond du ciel est totalement distordu, la quasi-totalité de la galaxie est réunie devant moi, dans une tache blanche extrêmement brillante entourée d’un halo blanc bleuté. Je laisse filer le vaisseau qui s’enfuit, tandis que les étoiles reprennent leurs places autour de moi… Alpha Cent n’est plus qu’un point brillant, le propulseur central Meteor V, encerclé de quatre lueurs bleutées, les tuyères des moteurs Centaure IV…
Je me retourne, à temps pour apercevoir le flash de la résorption d’un trou de ver… et la disparition conjointe de ses aberrations associées. Il vient d’être généré de l’une des planètes de Proxima Centauri. Comme celui que nous avons traversé.
Nous unissons nos énergies pour bondir dans sa direction… et surprendre un seul vaisseau. Un engin qui fuse à une vitesse si proche de la vitesse lumière, que la Voie Lactée se retrouve concentrée en un seul point lumineux. Le vaisseau présente une forme générale en “fer à cheval”, avec une proue sphérique, cerclée d’un anneau aussi noir qu’un trou noir… Noir à l’avant, mais iridescent à l’arrière ! Les rayonnements de deux propulseurs se rejoignent pour former un Y blanc. La proue de l’astronef est habitée par des êtres pensants aux ondes psychiques familières ; l’équipage est éthaïre… Ils sont cinq et Lepte en fait partie !
La coque du vaisseau, aux couleurs bleu outremer et jaune safran, est luisante comme une peau de batracien. L’anneau, iridescent et satiné, vibre comme la membrane d’un haut-parleur… Un haut-parleur qui serait aphone… Nous traversons la coque de la proue, pour découvrir une salle blanche aux parois luminescentes… Quatre Éthaïres, de dos, en combinaisons scintillantes gris acier, silencieux, semblent absorbés dans leurs réflexions devant un hologramme coloré qui affiche une cartographie tridimensionnelle et une suite de graphiques… Nous apparaissons sous forme spectrale, dans un total silence, mais les Éthaïres détectent aussitôt notre présence et se retournent… Lepte est avec trois compagnons que je ne connais pas. Un mâle, petit, malingre, et deux femelles au visage poupin. Les quatre se sont régénérés avant leur départ. Ils ont l’apparence physique d’adolescents, une apparence qui contraste avec la sagacité de leurs regards.
« Bonjour les jeunes ! Eh ben ! Vous n’traînez pas ! » Lepte est visiblement ravie de nous revoir.
« Bonjour Lepte ! Nous avons… senti quelque chose… alors nous sommes venus vérifier.
— Et vous avez bien fait ! Alors ? Comment se passe le voyage ?
— C’est long ! grimace Jade. Très long ! J’ai vraiment hâte d’arriver !
— Vous arriverez bien assez tôt.
— T’es venue ? avec des renforts ? demande Thomas. Vous avez mis l’paquet… question armement ? » Sa question me surprend.
« Thomas ! T’as encore dû louper un épisode ! Tu rêves ?
— Armement ? reprend Lepte. Pour que faire ?… Nous n’avons que le matériel nécessaire au montage des atertex… et à la formation de l’élemtex. L’équipage, que tu vois presque au complet, Orep, Vansept, Keypier, n’est formé que de techniciens et de scientifiques. Il ne manque qu’Hansprep.
— Et le virus ? demande Éoïah.
— Nous n’allons pas reproduire les erreurs du passé. La contamination de masse n’est pas au programme. L’équipage a reçu le traitement que vous avez suivi avant de débarquer sur Torakis… J’espère… que vous n’êtes pas allés sur les planètes Emnos ? demande Lepte, le regard inquisiteur, suspicieux.
— On n’s’est pas approché de Kriemn ! Comme on avait promis ! Juré, craché ! déclare Thomas. On va juste sur Torakis… et Nayasis… pour suivre les évènements.
— Et sans intervenir ! précise Jade.
— Alors ? demande Lepte. Que se passe-t-il là-bas ?
— Sur Torakis… » Mel grimace. « Ça va pas fort… Le conflit s’enlise… Sur Nayasis, Antévéki n’est plus là. Il a été remplacé par un nouvel émissaire… qui veille au reboisement… C’est déjà ça… au moins pour l’instant.
— Bien, reprend Lepte. Chaque instant nous rapproche de notre rendez-vous avec l’Histoire… Revenez quand vous voulez… Tenez-moi au courant.
— Tu peux compter sur nous, réplique Mel.
— Kabal, les jeunes !
— Kabal ! Les Éthaïres ! » Nous nous regroupons pour regagner Alpha Cent…
