Je me réveille… blotti tout contre Yin Thu… qui respire lentement, profondément… Elle dort… J’inspire, avec délice, son parfum de femme-enfant… Sa chaleur est réconfortante, apaisante.
Je me retourne doucement pour regarder l’horloge digitale : “06 : 53″… Il me reste six minutes avant qu’Âliya n’allume les lumières… et réveille Yin Thu… si je ne me lève pas.
“Âliya” est le prénom de l’intelligence artificielle attachée à Taradhish.
Je dépose un baiser discret sur l’épaule de Yin Thu… et me lève sans bruit. Je sors de la chambre à tâtons, nu, referme la porte coulissante… les spots encastrés du couloir s’éclairent doucement.
« Bonjour Âliya. Tu m’prépares… un p’tit café… et un muffin au chocolat.
— Bonjour, Taradhish », répond la voix synthétique d’Âliya. Une voix chaude à l’intonation de mon pays d’origine, l’Indonésie. La voix du moment que j’ai sélectionnée parmi le large éventail de la bibliothèque sonore.
« Pas trop fort… Ne réveille pas Yin Thu. Quel temps fait-il ? Les prévisions météo ? » J’entre aux toilettes.
« Le soleil se lève dans… 111 minutes. Le ciel est dégagé. Il fait 11 °C, un taux d’humidité… à 18 %, et un vent de sud-sud-ouest… de 16 km/h. Les conditions anticycloniques sur Batoka Bay sont stables. Aucune précipitation prévue. »
Après le passage aux toilettes, dans le dressing qui jouxte la salle de bains, je choisis la combinaison noir et jaune, et la paire de chaussures de course à pied assortie pour mon jogging matinal. Je les enfile… et traverse le living vers la machine à repas. Une bonne odeur de café frais flotte déjà dans l’appartement.
Les deux baies vitrées sont fermées, des baies qui donnent sur un grand balcon. Un grand balcon qui donne sur l’esplanade… et sur la mer. Nous sommes au premier et dernier étage du bâtiment.
Nous avons gardé les murs blancs d’origine, une couleur qui met en valeur les tableaux de Yin Thu. Dans cette pièce, le mobilier se résume à un grand canapé d’angle crème, trois étagères garnies d’objets souvenirs, une table ronde au plateau en verre fumé, et quatre chaises.
Je souffle sur la tasse, et trempe les lèvres dans le café… un café à bonne température, sucré à souhait… Je dévore le muffin… et termine la tasse, avant de me rendre vers l’entrée en sautillant pour commencer les échauffements. La porte coulisse sans bruit.
Dans le couloir, je me dirige vers les escaliers de secours. Il n’y a qu’un étage à descendre et je me vois mal prendre l’ascenseur alors que je pars faire du sport !
Je ne suis pas un grand sportif, mais depuis que nous vivons sur Mars… et cela fera deux ans le 9 janvier prochain, deux années terrestres, l’équivalent d’un an et 42 jours sur Mars… Eh bien, j’ai pris la ferme résolution de courir au moins tous les matins. Un minimum pour conserver un peu de muscles et minorer les perturbations physiologiques causées par la différence de pesanteur. La gravité martienne étant bien plus faible que la gravité terrestre, environ 38 %, de 66 kg sur Terre, sur Mars je ne pèse plus que… 25 kg !
Si nous voulons, un jour, revenir sur Terre… et je ne conçois pas notre avenir autrement, la pratique d’un sport limitera les dérèglements. Des perturbations comme l’affaiblissement du système immunitaire, la diminution du volume sanguin, les risques de fracture, l’atrophie musculaire, les douleurs musculaires et ligamentaires, les actions sur les systèmes cardio-vasculaire et respiratoire… J’en passe… et des pires…
Bref, un non-sportif, petit gabarit, plutôt chétif et trouillard comme moi, ne pouvait que se résoudre à adopter une activité physique régulière. Non seulement je m’y suis fait, mais je ne pourrais maintenant envisager de démarrer sereinement la journée sans ce jogging quotidien devenu mon addiction, mon shoot journalier.
Je pousse la porte de la cage d’escalier, et jette un regard vers les portes d’entrée vitrées de l’immeuble. Il fait encore nuit noire. J’effectue mes étirements sous les lumières discrètes du rez-de-chaussée. À respirer, à souffler en rythme, j’ai l’impression de faire un boucan d’enfer dans le silence du vestibule. Je suis peut-être le seul à être réveillé… Mais rien n’est moins sûr parce que les appartements sont parfaitement insonorisés.
Je m’approche du sas d’entrée et les portes s’ouvrent sur une bonne fraîcheur matinale… Mais je ne me laisse pas démonter et entame la course en inspirant à plein nez la fraîche odeur marine… D’une foulée décidée, je bifurque à droite, vers le nord… À cette allure, je battrais n’importe quel athlète sur Terre.
J’aime beaucoup cette ambiance nocturne. Et ce matin, les étoiles brillent dans un ciel dégagé ! Un fait assez rare pour être souligné. Phobos est à l’ouest, son reflet luit sur la mer ténébreuse.
Les réverbères de l’avenue, une avenue qui longe la baie, s’allument les uns les autres à mon approche.
Notre immeuble est l’un des vingt-trois bâtiments de Capri Bay. De petits immeubles de deux niveaux, identiques, avec trois appartements en rez-de-chaussée et trois autres à l’étage. Nous partageons le toit-terrasse. Un toit-terrasse paysagé, aménagé en véritable jardin, avec un système d’arrosage régulier qui élimine les poussières…
Tous ces petits bâtiments sont exposés sud-ouest, sur deux rangs. Les neuf premiers, dont le nôtre, en front de mer. Les quatorze autres, en léger retrait, surélevés sur le flanc du cratère. Capri Bay est nichée au cœur d’un cratère d’impact. Un cratère égueulé en fer à cheval ouvert vers le sud-ouest. Des travaux de stabilisation ont permis de constituer une longue esplanade qui domine la mer d’une vingtaine de mètres. À la pointe sud de Capri Bay se trouve le Centre d’Études et d’Observations de Valles Marineris. Un Centre où œuvrent la plupart des colons de Capri Bay. Comme Yin Thu, qui, en tant que biologiste marine, étudie l’adaptation et l’évolution des organismes marins au fond des canyons inondés.
Je veille, pour ma part, au bon fonctionnement des systèmes de gestion du trafic aérien et spatial au Centre de l’Espace de Daga, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau. J’ai le même rythme que les scolaires et les étudiants. Capri Bay n’ayant pas d’établissement d’enseignement, j’effectue les trajets en leur compagnie. Je me rends à Daga cinq jours d’affilée, et le sixième jour est libre. Et cela cinq fois par mois, les quelques derniers jours de chaque mois étant fériés.
L’année martienne est divisée en quatre saisons. Chaque saison comprend cinq mois. Les premiers, troisièmes et cinquièmes mois comportent 33 jours, les deuxièmes et quatrièmes 34 jours. Soit 668 jours pour cette année. Chaque décennie, six années ont un jour supplémentaire pour aligner au mieux le calendrier à l’année tropique.
J’ai dépassé les derniers immeubles, j’atteins déjà la limite de l’aménagement… mais je suis encore bien loin de la pointe nord-ouest du cratère qui se trouve à 44 km de Capri Bay…
Le sentier, rocailleux, monte avec un dénivelé… de 2 140 mètres ! Tous les vingt mètres environ, une borne lumineuse s’épanouit, comme pour me souhaiter la bienvenue.
C’est une journée… un peu spéciale, aujourd’hui. L’une de mes collègues, Isa Espinola, d’origine chilienne, fête son trentième anniversaire ! Ce sera mon tour dans moins de deux ans. Yin Thu a 25 ans. Elle est née un 14 septembre à Kawthoung, au sud du Myanmar… Je suis né sur l’île de Bali.
« Taradhish ! » prévient la voix d’Âliya surgie de nulle part. Perdu dans mes pensées, j’escaladais les pentes volcaniques du lointain mont Batur…
« Tu dois faire demi-tour ! » Stoppé dans ma lancée, je pivote sur un pied et entame la descente en levant instinctivement le bras droit… Comme si cela servait à quelque chose de signaler que j’ai saisi la remarque… Nous portons tous, et sans exception que je sache, des nano-implants neuronaux qui nous transforment en véritable antenne vivante. Nous sommes tous émetteur-récepteur en liaison permanente. À tout moment, nous sommes identifiés, localisés. Cela pourrait s’apparenter à une violation de la vie privée, une atteinte aux libertés fondamentales. Les dérives de ce système de contrôle ont tellement ébranlé l’opinion publique aux siècles derniers, que de nombreux garde-fous ont été institués. Notre comportement ne peut plus être modifié, rectifié, corrigé, altéré… du moins, c’est ce qui nous est assuré. Nous conservons notre libre arbitre, nos libertés d’action, d’association, d’expression, notre liberté de pensée…
Le bon côté de la contrainte, c’est le contrôle de nos fonctions vitales. Un contrôle qui a fait ses preuves et qui revient à une surveillance médicale constante.
Les premières lueurs de l’aube se devinent à l’horizon. Les ténèbres vont être doucement remplacées par une lumière rose-orangé qui va s’éclaircir jusqu’à teinter le ciel en azur brume.
Je suis encore loin de Capri Bay, mais j’aperçois les lumières de quelques baies vitrées. La vie reprend doucement son cours… Avec ses 334 habitants, Capri Bay, loin de toute effervescence, n’est qu’un modeste village de colons à l’agitation contenue, l’exaltation mesurée… l’animation modérée. Mais on ne s’ennuie pas pour autant. Et la solidarité et l’entraide ne sont pas de vains mots. Entre les activités ludiques, nautiques, les randonnées, nous avons largement de quoi occuper notre temps libre. Quand il ne s’agit pas de travaux d’aménagement, ou de nettoyage en grand ! Le nettoyage est ici, un véritable travail de Sisyphe… Quand on vient sur Mars, il ne faut surtout pas être un maniaque de la propreté… Les vents fréquents apportent des poussières de sable ocre qui se déposent et s’infiltrent partout ! Des poussières de sable… mais pas de sable. Et ce qui me manque ici… c’est le sable ! Je rêve d’avoir une véritable plage de sable fin… Mais on a beau rajouter du sable, et le sable, ce n’est vraiment pas ce qui manque sur Mars, le sable rapporté est régulièrement entraîné par la mer… Ici, il n’y a que des roches grossières d’origine volcanique. Elles n’ont pas encore eu le temps de s’arrondir pour devenir galets. Dans quelques siècles… ou quelques décennies… Le paysage, ici, change à une telle vitesse…
Je salue et gratifie mes quelques voisins matinaux d’un large sourire et retrouve le hall d’entrée de mon immeuble “Gangale Recif”, du nom du vaste plateau immergé au large de Capri Bay.
À peine essoufflé, je monte l’escalier quatre à quatre et m’approche de ma porte qui s’ouvre seule… Je pénètre mon univers à pas feutrés, et découvre Yin Thu attablée devant son bol de thé fumant, vêtue de son peignoir de soie fuchsia. Un peignoir brodé de fils d’or et décoré de motifs floraux et de plumes de paons. Encore ensommeillée, elle lève la tête et me sourit. Je plonge mon regard avec délice dans ses yeux sombres et brillants… Ses longs cheveux de jais, délicieusement attachés en queue de cheval haute, dégagent son visage rond. Sa peau laiteuse est rehaussée par des pommettes rosées qui lui donnent un air doux, enfantin. Sa beauté naturelle, son charme enivrant, sa noblesse, son intelligence, son calme à toute épreuve, un calme si surprenant… me font craquer depuis… quatre ans maintenant.
« Bonjour, ma douce… » Je m’approche pour l’embrasser.
« Mmm… T’es salé ! » Elle grimace, je souris.
« J’vais prendre ma douche. Âliya ! Un bon café ! bien corsé ! Un jus de fruits… et des biscuits vitaminés. »
J’entre dans la salle de bains… Le miroir au-dessus de la double vasque affiche “08 : 07″ ! Il va falloir que j’accélère la cadence ! J’ouvre l’armoire, attrape le rasoir, règle le faisceau sur la largeur maximale et le fais courir sommairement sur le bas du visage… et le cou.
Je me déshabille, passe sous la douche, dépose mon linge sale dans le lave-linge, et me dirige vers le dressing. Je prends un shorty et des chaussettes noires que j’enfile… Je choisis une chemise à manches longues, la rayée bleu roi à col blanc, un pantalon de toile bleu gris, et un pull bleu fumée que j’enfilerai en sortant. Un nouveau coup d’œil à l’horloge : il est “08 : 19″… J’avale en vitesse le petit déjeuner, repasse en salle de bains pour un bref bain de bouche, il est “08 : 27″… J’embrasse Yin Thu d’un baiser volé, lui souhaite une bonne journée, saute dans mes mocassins qui m’attendent devant l’entrée, sors le pull à la main, et descends les escaliers quatre à quatre…
Le grand Karl est dans l’entrée de l’immeuble, un voisin au physique caractéristique des humains nés sur Mars : une physionomie longiligne et sèche, avec une taille qui avoisine les deux mètres. Ses cheveux blonds, raides et longs, accentuent les traits allongés, étirés, de son visage pâle.
Je le gratifie d’un “Salut Karl ! Bonne journée !”, et sors sans attendre. Je n’ai pas le temps de discuter aujourd’hui. À l’extérieur, Capri Bay s’est réveillée. Bien que le ciel se soit éclairci, les réverbères de l’esplanade sont encore allumés. Le ciel est dégagé, comme prévu, hormis quelques nuages d’altitude orangés.
Je vois que je ne suis pas le dernier. Des jeunes, derrière moi, se rendent aussi à l’embarquement… Je ralentis l’allure et prends le temps de passer le pull. Notre funiculaire, le “Funny Train” comme l’appellent les enfants, attendra…
Situé à la sortie sud de Capri Bay, l’embarcadère ne comporte qu’une seule voie. Une voie couverte d’une cinquantaine de mètres. Notre moyen de transport est un élément automoteur électrique de deux caisses de quarante places assises chacune. Dans chaque caisse se trouvent six compartiments de quatre places, regroupés à l’avant et à l’arrière de la rame. Les autres sièges sont au centre.
Avec deux collègues et une camarade, j’ai l’habitude que l’on se retrouve dans l’un des compartiments du wagon de tête.
Le “Funny Train” est doté de lignes futuristes et fluides. Sa carrosserie, gris métallisé, profilée, est décorée de motifs abstraits rouge-orangé qui évoquent des braises et des flammes. Les becquets, aérodynamiques, à l’avant comme à l’arrière, portent les logos de la Confédération, le griffon aux cinq étoiles et celui du Gouvernement Martien. Ils sont surmontés d’un pare-brise incliné. Blindé et photosensible, il offre, comme toutes les vitres de ce moyen de transport, des vues panoramiques exceptionnelles.
Je remonte la rame et aperçois mes camarades déjà présents à l’intérieur de l’un des compartiments. Je grimpe les rejoindre.
Dès qu’il me repère, Brady O’Hara, mon collègue Brad, se lève et me fait signe d’approcher. Véritable caricature ambulante de ce que je peux m’imaginer de plus typique, Brad, la quarantaine fatiguée, est un grand costaud, roux, aux traits irlandais très prononcés. Bien en chair, un tantinet bedonnant, c’est un homme chaleureux, débonnaire, mais également goguenard et provocateur. Il aime chambrer… et se faire chambrer. Avec lui, il faut avoir du répondant… et du mordant !
« Taradhish ! » Sa voix, forte, rocailleuse, a l’accent irlandais. « Viens t’asseoir ici !
— J’arrive…
— Alors ? le sportif ? » Il attaque sur un ton ironique. Ses yeux, d’un bleu délavé, débordent d’énergie et pétillent de malice. Ils illuminent un visage rond à la peau lunaire couverte de taches de rousseur.
« T’as fait ton jogging, c’matin ?
— Mais oui… J’tiens à ma ligne… moi ! » Je le fixe, tout en me tapotant l’estomac.
« Pap, pap, pap ! Balivernes ! » Il serre une poigne énergique tout en haussant les épaules. « Tu vois… » Il gonfle le ventre, fier de sa panse… « Pour combattre la différence de pesanteur, toi, tu fais du sport… et moi… je m’engraisse !
— Ouais, ouais… C’est ça ! » Je souris et ajoute, avec un clin d’œil : « Tu t’engraisses à la bière !
— Oh là ! » Il grimace et prend un faux air contrarié. « Tu mets l’doigt… là où ça fait mal… J’m’y f’rai pas… » Il soupire. « Aaahh ! Si elle était aussi bonne qu’au pays… » Il prend un air rêveur.
Il se rassoit, songeur, boudiné dans sa chemise verte à carreaux. Je souris en imaginant que l’un de ses malheureux boutons saute… Je me penche pour embrasser mes deux autres camarades.
Mon autre collègue, Dasha Tvrdíková, ingénieur en aérospatiale comme moi. Une petite brune de 34 ans, aux cheveux bouclés, à la peau claire et aux yeux noisette en amande. Une femme au visage doux et au regard affirmé. Une femme pleine de fraîcheur et de spontanéité. Dasha est russe, originaire de Sibérie.
Ashley Douglas est états-unienne. C’est une grande blonde aux traits fins de 29 ans. Ses cheveux courts sont coupés au carré, effilés. Sa frange, ramenée vers l’avant, lui donne un air espiègle, mutin. Ses seins pointent avec insolence sous un sous-pull blanc à col roulé qu’elle porte sous un chemisier à fleurs ouvert… Ashley est mince, musclée et très sportive. J’ai d’ailleurs couru plus d’une fois en sa compagnie. Elle s’occupe de la vie scolaire. Elle veille au bon déroulement de l’enseignement et à la personnalisation des cours virtuels pour les élèves en difficulté.
Je m’assois aux côtés de Brad…
Nous échangeons quelques mots, nos impressions sur le spectacle de la soirée précédente, lorsque Brad s’étonne :
« Ben !?… Pourquoi ça démarre pas ?
— Nous attendons un retardataire, prévient une voix féminine sirupeuse, la tonalité choisie par Brad.
— Il arrive ! » réplique Dasha de sa voix cassée, grave, à l’accent russe. Penchée sur la vitre latérale, elle scrute l’embarcadère.
« C’est le fils du doc, Andreas, ajoute-t-elle un sourire entendu au coin des lèvres.
— Encore ! » grommelle Brad qui grimace.
L’ado, déjà très grand et mince, blond, les cheveux en bataille, grimpe dans notre wagon. Il rejoint ses camarades tandis que Brad se lève, les poings sur les hanches, avec un air de reproche. Andreas l’aperçoit, il esquisse une mimique d’excuse et hausse tout bonnement les épaules. Brad se rassoit. Une vibration est suivie d’une légère secousse.
« Et c’est parti ! » lance Brad.
L’accélération est progressive, nous prenons de la hauteur… Les sièges s’inclinent automatiquement pour compenser la déclivité. Les accords d’une musique classique de flûtes accompagnées par des cordes montent dans la rame.
« Oh ! T’as pas aut’chose ? s’exclame Brad.
— Et si nous on aime ça ? rétorque Dasha, l’air interrogateur, un index levé près des lèvres.
— “La Moldau”, non ? demande Ashley.
— “La Moldau”, précise une voix masculine. Le deuxième des six poèmes symphoniques du cycle “Ma Patrie”. Écrit par le compositeur tchèque Bedrich Smetana entre 1874 et 1879. Interprété par l’orchestre philharmonique de Genève, dirigé par Antonia Morales, le 21 juin 2383.
— O.K., O.K., je m’incline… » lâche Brad.
*
La rame retrouve l’horizontale, nous arrivons sur le plateau. Poursuivant son accélération, elle file en direction du sud-est, dans un paysage chaotique, tourmenté, de roches noires. Le plateau est basaltique, les formations sont d’origine volcanique. Lorsque nous sortons des tunnels qui émaillent le parcours, nous apercevons des dômes volcaniques, des chapelets de necks, des essaims de dykes de plusieurs kilomètres et d’impressionnantes crevasses. La végétation, des graminées, des lichens, quelques épineux, est rare, rase et sèche ; elle se cantonne aux zones abritées.
Quelques minutes plus tard, nous entamons la grande courbe qui nous dirige vers le nord-est… La mer, sombre, bleu pétrole, apparaît. Le soleil, à l’horizon, teinte le ciel d’écarlate et de vermeil.
Nous longeons à vive allure une falaise où le dénivelé dépasse, à certains endroits, plus de 600 mètres… Nous sommes si près du précipice que j’ai par moment la sensation de voler… Le parcours est étourdissant, même si, comme aujourd’hui, le temps est calme et clément. Que dire des jours de tempête, lorsque la mer est déchaînée et que nous recevons des paquets d’embruns étincelants sur les vitres… Ou encore lorsque, dans une ambiance de fin du monde, de violents orages éclatent sur le plateau…
Cette fois, nous obliquons légèrement vers le nord, ce qui nous éloigne légèrement de la côte. Nous entamons les quarante derniers kilomètres. Plus que quelques minutes de trajet.
La rame s’engage dans la descente… et la petite cité de Daga apparaît…. Une petite cité bâtie au fond d’une profonde vallée. Une vallée qui a conservé les traces de chutes d’eau monumentales. Des témoins du lointain passé tumultueux de la planète. La rame stoppe en douceur sous la halle de Daga…
« 9 h 10 ! Ponctuel ! Il a rattrapé son r’tard ! remarque Brad.
— Comme d’hab’ », sourit Ashley. Elle embrasse Dasha et se lève. Brad et moi, nous nous levons pour lui faire la bise et lui souhaiter une bonne journée.
Nous nous rassoyons, et nous attendons que les autres passagers descendent avant de quitter le compartiment. Nous avons le temps, nous prenons notre service à 9 h 25, à quelque quatre cents mètres d’ici.
Nous sommes remplacés à 17 h 45. Deux autres équipes de nuit, de cinq personnes chacune, se relaient afin d’assurer la permanence tout au long des 24 h 39 de la journée martienne. Ils habitent Daga, tout comme Isa qui a la manie de toujours prendre son service en avance. Une autre équipe, spécifique, nous remplace les jours fériés de fin de mois et nos jours libres.
Le contrôle aérien et spatial, automatisé, était autrefois totalement délégué aux machines. Et ce jusqu’en 2382. Nos services ont été créés après l’accident du 9 septembre 2382, une collision entre une navette et un astéroïde, entre la Terre et Mars.
Chaque équipe se compose de deux ingénieurs en aérospatiale, deux astropilotes et un spécialiste en ingénierie informatique. Nous pouvons, à tout moment, intervenir directement sur les paramètres de vol de tous les engins en déplacement. Si une défaillance du système est constatée, nous avons carte blanche. Nous n’avons pas encore eu l’opportunité d’intervenir, mais nos collègues de l’équipe du soir sont entrés en scène par deux fois. Le sauvetage, ne serait-ce que d’une seule vie, justifie notre engagement.
Nous avons l’habitude de retrouver notre collègue, Mathieu Dubois, un Canadien que nous nommons Mat, devant le parking du Centre de l’Espace. Il habite seul à une centaine de kilomètres au nord d’ici, en plein cœur d’un cratère d’impact d’Eos Mensa.
C’est un original qui se rend à Daga par ses propres moyens ; il vient avec son speedglide customisé. Aux petits soins de son engin, il l’a transformé en remplaçant des pièces de la carrosserie par des éléments en porcelaine blanche et blanc bleuté. Pour être vraiment certain de ne pas passer inaperçu, Mat a dressé un panache d’orignal sur la coque transparente de l’habitacle !
Mat nous a devancés ! Il nous attend, adossé à sa machine, les bottes de cuir noir croisées, une grande cannette à la main. De la bière très probablement. Pour ça, Brad et lui s’entendent à merveille. Ils ont d’ailleurs le même âge, 44 ans… le même vécu, tous deux sont anciens astropilotes, et tous deux… ont la même bedaine ! La barbe et les cheveux grisonnants, il porte un éternel bandeau noir qui retient sa tignasse. Il a revêtu l’une de ses épaisses chemises à carreaux, bleu marine aujourd’hui, sur un pantalon de toile gris foncé.
Il nous aperçoit, et pointe un index accusateur… sur moi ! Il me fixe d’un regard suspicieux : « C’est tu toi qui cours la nuit ? » Sa voix est grave, bourrue, aux accents traînants. « Tout seul ? » Il prend un air soupçonneux.
« Salut Mat !… Oui ! C’est moi ! c’est bien moi ! » Je souris et lui tends la main droite.
« Ben, mon vieux… T’as du bol d’êt’ là ! » Il me dévisage comme s’il voyait un fantôme… tout en prolongeant sa poignée de main à n’en plus finir…
« Qu’est-ce qui s’passe ? s’étonne Brad.
— Bon… les gars ! intervient Dasha, continuez à cancaner si vous voulez… moi j’y vais ! Mat, t’as vu Isa ?
— Non. Elle est arrivée avant moi… ou elle est en retard.
— Ça m’étonnerait, réplique Dasha. Tu t’rappelles, c’est son anniversaire aujourd’hui.
— Ah oui… oui !… Vous avez une idée d’cadeau ?
— On a pensé lui virer… dix crédits chacun. Ça t’va, Mat ?
— Ça m’va… assure Mat qui hoche la tête.
— J’y vais, reprend Dasha. Y en a sûrement qu’ont envie d’aller s’reposer.
— O.K., on t’suit ! » Mat termine sa boisson d’un trait.
« Ben, allez… vas-y ! Accouche ! s’exclame Brad.
— Alors quoi ? » Impatient, j’aimerais emboîter le pas de Dasha.
« Des loups ! s’exclame Mat, l’air mystérieux, les yeux dans le vague.
— Comment ça… des loups ? reprend Brad.
— Attendez !… Faut qu’j’vous raconte… » Il lève une main. « Dasha ! Continue sans nous, on arrive… »
Dasha lève un bras sans se retourner, elle franchit le porche voûté du Centre Spatial…
« J’ai été réveillé cette nuit… Mon périmètre de sécurité a été franchi !
— Ton périmètre ! se moque Brad. Tu parles d’un périmètre ! Ton… cratère ne fait pas trente kilomètres de diamètre ?
— Jusqu’à 38, précise Mat. L’alarme s’est déclenchée à trois heures et quelques… Intrusion d’une meute d’animaux par le nord-ouest ! Ils avaient été repérés venant d’Ophir Chasma.
— Et… t’es sûr qu’ce sont des loups ? » Je suis surpris d’apprendre que des prédateurs puissent atteindre Capri Chasma.
« J’ai fait un carton… J’verrai c’soir… En tout cas… fais gaffe, mon p’tit gars ! » Il me regarde droit dans les yeux… Mat me parle comme un père à son fils, un fils qui partirait pour un long et périlleux voyage…
« Toi aussi mon vieux… fais gaffe ! » Je lui tape l’épaule.
Nous passons le porche, et saluons au passage Peterson, le gardien de service. Absorbé par sa lecture, il nous remarque à peine. Il lève juste la main, le nez devant son écran souple.
Le hall d’entrée, paisible, est peu fréquenté à cette heure-ci. Il n’y a qu’une dizaine de personnes sous l’énorme globe holographique qui représente Mars ; elles sont attablées autour des plateaux tactiles. Les salons, en lien direct avec les différentes régions martiennes, sont vides.
Nous traversons le hall pour nous diriger vers les trois cabines d’ascenseurs. Il y en a trois autres à l’arrière. Elles donnent sur l’espace consacré aux liaisons avec la Terre.
Le Centre Spatial comprend sept niveaux, du niveau 2 au niveau -4. Notre service, celui de la surveillance de la gestion du trafic aérien et spatial, se situe au niveau -3, en sous-sol. Il est enterré pour des raisons de sécurité. Nous sommes en liaison directe avec les observatoires des Monts Onbasilar, Apollinaris, Reekers et les télescopes spatiaux.
Les portes de l’ascenseur de gauche s’ouvrent… Nous nous retrouvons nez à nez avec nos collègues de l’équipe de nuit. Trois femmes, une Africaine, Nahéma, et deux Européennes, Tania, une Espagnole, Angie, une Grecque, et deux hommes, Malik, un Égyptien, et Scott, un Australien.
« Tiens… Quand on parle du loup… s’étonne Tania.
— Tu crois pas si bien dire, rebondit Mat. Salut ! Ça va ?
— Ça baigne, réplique Nahéma. Nuit sans histoire.
— Isa est là ?
— Comme d’hab’, répond Scott avec une moue d’évidence.
— Vous avez pensé… à lui souhaiter son anniversaire ? demande Brad.
— Bien sûr ! s’exclame Angie.
— Ah ! réagit Brad, l’air dégoûté, on s’ra pas les premiers.
— Allez !… Bonne journée, nous souhaite Tania.
— Bon courage, ajoute Malik.
— Merci. »
Nous entrons dans la cabine… Les portes se referment et l’ascenseur entame sa brève descente. Les portes s’ouvrent sur un espace dégagé d’où partent plusieurs couloirs.
Aynalem, une grande, mince, Éthiopienne de la trentaine, aux cheveux crépus, vêtue d’une longue robe colorée, passe devant nous un gobelet à la main. Aynalem est analyste au service météo,
« Allo, Aynalem ! l’interpelle Mat. Alors quoi d’neuf ? Ça va durer combien d’jours, le temps dégagé ?
— Salut… Chez toi, là-haut ? » Une voix chantante aux accents africains.
Mat se contente d’un signe de la tête affirmatif.
« Cinq jours… de répit ! Après… ça devrait mouiller pas mal. » Aynalem affiche un large sourire éclatant. Elle mime la brasse en faisant semblant de cracher sur le côté.
« T’as intérêt à penser à rehausser ton matériel. » Aynalem lui fait un clin d’œil appuyé. Mat grimace. Nous prenons le couloir en face. L’entrée de notre service, c’est la première porte sur la droite. La porte s’ouvre sur un espace ouvert qui distribue, à droite, les toilettes et le coin-repas, à gauche, la salle de réunion. Un écran retransmet l’état du trafic, avec les positions des satellites, des astronefs, des aéronefs. Un autre diffuse les conditions météorologiques. Nous avançons vers la porte en face… qui coulisse sur notre terrain de jeux !
Dasha et Isa sont au cœur de ce vaste espace obscur. À leur poste devant les trois plateaux interactifs. Des plateaux qui nous permettent d’agir au besoin. Nous traversons trois hologrammes pour rejoindre nos collègues féminines.
Le premier que nous franchissons, le plus large, reproduit la sphère céleste martienne dans son intégralité. Plancher et plafond restituent l’impression de profondeur. Le deuxième représente l’espace proche, avec sa ceinture de satellites géostationnaires, les autres satellites et les astronefs. Le troisième illustre la projection de deux mappemondes martiennes, deux mappemondes à la suite l’une de l’autre.
Les hologrammes sont balafrés de courbes lumineuses, tachetés de points clignotants qui se déplacent avec une liste d’informations. Tout ce qui nous permet de suivre en temps réel les lignes et les positions des vaisseaux. Les lignes jaunes indiquent le trajet idéal, les portions orangées, les écarts réalisés. Tant que les points restent verts, nous ne sommes pas concernés. Ils virent au bleu lors d’un mauvais positionnement pris en charge par le système. Si l’un d’eux devient rouge… eh bien c’est là que nous intervenons.
« Un, deux, trois ! lance Mat. Joyeux anniversaire… Isa ! Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire… Isa ! Joyeux anniversaire ! » repris par Brad, Dasha et moi, mais Dasha n’a pas l’air enthousiaste.
Et Isa, qui d’habitude illumine notre quotidien de son sourire radieux, de son regard vif et pénétrant… semble contrariée. Je lis un brin d’amusement… mais pas mal de nostalgie dans ses grands yeux gris-bleu qui éclairent son joli visage au teint mat.
« Merci… merci », commence Isa qui glisse sa frange derrière l’oreille. Ses cheveux, châtain foncé, mi-longs, sont éclaircis par des mèches blondes.
« Oooh ! Ma p’tite Isa ! repart Mat, les sourcils broussailleux froncés par la contrariété. Ça n’a pas l’air d’aller très fort… Mais c’est rien… 30 ans ! » Il sourit. « Tu verras… quand t’auras mon âge !
— C’est pas ça, répond Dasha, l’air grave, soucieux.
— Qu’est-ce qui s’passe ? » demande Brad. Isa pousse un long soupir.
« C’est Papa…
— Ton papa ? Qu’est-ce qui lui arrive ? demande Brad.
— J’ai appris hier soir… qu’il était tombé de cheval… C’est pas la première fois… mais cette fois… il s’est pas raté.
— Câlisse ! s’exclame Mat.
— Ça devait arriver, continue Isa, l’air fataliste. Lui qui n’veut jamais déléguer ! » Elle hausse les sourcils, l’air dégoûté. « Et maintenant, c’est Maman qui hérite des problèmes de l’estancia !
— Mais ? c’est grave ?
— Commotion cérébrale, mâchoire fracturée, tibia cassé, les médecins l’ont plongé en coma artificiel.
— Ah !… Quand même…
— Écoute Isa… » Brad s’approche d’elle. Il pose une main sur son épaule et poursuit d’une voix calme et assurée :
« C’est fait… on n’y peut rien… toi non plus… Je sais qu’c’est plus facile à dire qu’à faire, mais tu d… » La voix synthétique de l’intelligence artificielle du système l’interrompt.
« Anomalie détectée ! Retransmission des données… »
Les mappemondes martiennes passent au dernier plan, la sphère céleste prend leur place… Elle pivote sur elle-même… et se concentre sur une portion de l’espace. Un instant dérouté, presque étourdi, j’ai la sensation que le sol se dérobe sous mes pieds.
« Rayonnement cosmique à haute énergie en provenance de Proxima Centauri. » L’agrandissement de la zone se poursuit. « Éruption gamma entre Proxima Centauri et notre système. »
Le zoom avant se poursuit… un point brillant apparaît…
« Le jet est orienté dans notre direction, précise la voix, alors qu’à proximité immédiate du point lumineux… se précise une silhouette reconnaissable à ses voiles solaires.
— Alpha Cent ! s’exclame Brad.
— C’est pas possible ! jure Mat, fasciné par l’apparition.
— Oh putain ! » s’écrie Brad.
Je ne dis rien, mais j’ai l’impression de perdre la mâchoire inférieure, hypnotisé par l’incroyable spectacle. La source de lumière, étincelante, irradie l’espace. Son volume s’accroît, elle enfle. En son cœur, se développent d’extraordinaires arcs électriques blancs titanesques. Alpha Cent, tout près, semble minuscule, ridicule, insignifiant…
La sphère échevelée se contracte soudain ! Elle s’effondre sur elle-même…
« Détection d’ondes gravitationnelles… Erreur, interféromètre saturé. Déformation de l’espace-temps. »
Devant nos yeux ébahis, l’espace… se déforme ! Alpha Cent disparaît ! absorbé par le trou noir qui vient d’apparaître ! Aucun doute n’est permis, le cercle noir typique et son anneau d’images défléchies et distordues… Nous venons d’assister, en direct, à la formation d’un trou noir !
« Q.G. de Syrtis Major ! s’écrie Isa, la première à réagir.
— Oui, Daga ! répond une voix masculine. Ici Q.G. de Syrtis Major.
— Isa Espinola, surveillance de la gestion du trafic aérien et spatial, nous avons un code rouge !
— Gregor Mac Callen, habilitation confirmée.
— À 16 h 22 SMT, poursuit Isa, nous avons constaté la formation d’un trou noir dans le secteur de Proxima Centauri, à proximité, et sur la trajectoire ! du vaisseau Alpha Cent !
— Nous avons les images, Daga. Vous n’êtes pas les seuls à avoir repéré l’anomalie.
— Taradhish Narayandra. L’anomalie est-elle certifiée ?
— Nous surveillons le secteur depuis trois jours.
— Comment ça ? vous surveillez le secteur ? s’étonne Mat qui affiche un air suspicieux, sceptique. Ici, Mathieu Dubois…
— Il y a… un peu plus de 68 heures, Alpha Cent s’est mis à décélérer sans raison apparente. Sa vitesse était descendue à 72 560 km/s lorsque la distorsion est apparue.
— Mais qu’est-ce que ça veut dire ?… T’en penses quoi, Greg ? s’exclame Brad sans donner son nom.
— Nous n’en avons… aucune idée.
— Alors… euh, les contacts, le vaisseau, tout ça, tout c’fatras… c’était un piège ? interroge Mat.
— Je l’crains fort.
— Putain… lâche Brad, la mine dégoûtée, les mains en coupe sur le bas du visage. On n’aurait pas dû faire confiance… Anna !… Mathias !… Et les quatre autres !…
— Oui… Anna, renchérit Mat. J’connaissais aussi Lewis Taylor… Lewis… un drôle de gars, pas très causant…
— Dasha Tvrdíková. Le trou noir semble stabilisé, mais nous devons suivre son évolution de très… très près. Il faut réfléchir d’urgence aux conséquences qu’entraînerait son expansion. Il va très rapidement menacer l’équilibre de notre système !
— Nous vous tiendrons informés des mesures à mettre en place suivant la tournure que prendront les évènements. Merci… Reprenez le cours normal de vos observations.
— Bien, répond Isa. Hologramme de la sphère céleste en stand-by ! »
L’hologramme reprend sa position en fond de salle… tandis que les mappemondes reviennent au premier plan.
« Mais tu suis l’évolution du trou noir… et tu nous tiens au courant… Quelque chose me dit qu’on n’en a pas fini avec ce truc-là. » Elle grimace.
*
Nous avons terminé le déjeuner. L’évènement a éclipsé du même coup l’anniversaire d’Isa et l’accident de son père. Ne souhaitant pas remuer le couteau dans la plaie, nous évitons d’en parler. Nous nous levons de table, lorsque la voix synthétique de l’IA retentit : « Diamètre du trou noir en régression. »
Nous nous observons un instant, les yeux écarquillés de surprise, avant de nous précipiter dans la salle adjacente. La sphère céleste est déjà au premier plan. Le trou noir rétrécit lentement, comme l’atteste la liste chiffrée qui l’accompagne. Le diamètre du cercle annulaire diminue conjointement… Il s’effondre en un puissant flash… et l’espace retrouve ses proportions… 172 secondes ont suffi pour que le trou noir disparaisse.
Seul, réapparaît… Alpha Cent ! Le vaisseau est toujours là, mais ses données ne correspondent pas. D’après les informations qui défilent, Alpha Cent fonce à une vitesse proche de celle de la lumière, 296 825 km/s… Il se dirige… non pas vers Proxima… mais vers nous !
