Chapitre 5-15

Marcus Benton

Je suis seul au poste de pilotage, un cockpit vitré aussi spacieux, aussi vaste, que la cabine de notre “Numéro 3″. Je dois veiller sur les instruments de bord, vérifier le bon fonctionnement des systèmes de camouflage, contrôler les communications entre les relais… La routine…

Assis sur l’un des deux fauteuils en cuir indigo, les bras posés sur les accoudoirs, un écran souple dans les mains, je lis “Aptéria”, le roman fantastique de Marius Santorio… J’en suis au chapitre 23, au moment où Vincente découvre l’entrée secrète des tunnels de cristal… lorsque l’IA du Nergal intervient :

« Perturbations électromagnétiques détectées. Relaxation du champ électromagnétique », annonce la voix féminine aux notes suaves et mélodieuses. Une voix sensuelle tout spécialement générée pour “Numéro 3″. Une voix qui serait celle d’une certaine Ṣarpānītu…

Je replie l’écran, le glisse dans la pochette de ma chemise bleue, tout en me redressant, les sens aux aguets. J’observe l’espace à travers la vitre blindée… et ce que je surprends me fait froncer les sourcils. Je dois avoir une hallucination… Je ferme les paupières et me frotte les yeux… J’ai cru voir les astres tanguer, comme si l’espace étoilé flottait mollement… comme la surface d’un océan. Je rouvre les paupières et constate, ébahi, que le phénomène… non seulement persiste, mais s’amplifie ! Notre camouflage optique doit être défaillant… Pourtant, le témoin du fonctionnement des systèmes, un rectangle lumineux, est vert.

« Formation d’un champ gravitationnel, reprend la voix de l’IA. Champ en expansion… Précession anormale… Dilatation de l’espace. »

Penché contre la vitre blindée, je réalise, avec une angoisse soudaine, que la déformation spatiale a une origine précise ! Elle se propage à vive allure dans toutes les directions, comme par effet de souffle ! Elle arrivera donc sur nous dans quelques instants !

« Nom de Dieu ! » Mon esprit fuse dans toutes les directions. « La formation d’un nouveau trou noir ? d’un trou de ver ? Allons-nous être absorbés ? ou rebondir ? Nous n’avons même pas nos combinaisons ! Communication à tous les passagers ! Pardon d’vous déranger ! Nous allons être heurtés ! Préparez-vous à une collision !

Marcus ! Qu’est-ce qui s’passe ? demande “Numéro 3″. Une collision avec quoi ?

— Je n’sais pas ! J’ai jamais rien vu d’pareil !

— Accrochez-vous ! Je stoppe les moteurs ! » J’appuie des deux mains sur le dispositif d’arrêt d’urgence ! La forte décélération me précipite vers l’avant !

« J’arrive ! crie Irina.

— Alors dépêche-toi ! »

Devant moi, le champ de vision se gondole de plus belle. Les témoins lumineux sous le cockpit vitré se mettent à clignoter un à un… L’espace est ballotté de trains de vagues, les instruments paniquent ! Je n’arrive pas à réfléchir, je n’ai jamais été confronté à un tel spectacle. J’entends, avec un indicible soulagement, le sifflement de l’ouverture du sas de pressurisation. Je ne suis plus seul, mais je ne réussis pas à détacher mon regard de la coque avant… Les vibrations approchent, nous allons être heurtés !

« Accrochez-vous !

— Qu’est-ce que… » lâche à ma droite Irina, stoppée dans son élan par l’ébranlement du vaisseau ! Je retiens ma respiration… La secousse n’est pas aussi violente que prévu. C’est un choc mou… Mon corps tremble, mes sens sont affolés. Les oreilles sifflent, les sons sont déformés, comme sous les oscillations d’une lame sonore… Une odeur étrange, âcre, piquante, me brûle les narines.

“Numéro 3″ nous rejoint tandis que les vibrations s’estompent.

« C’était quoi ? » Surgis du néant, de fantastiques arcs électriques blancs apparaissent à partir d’une zone sphérique bien délimitée… « C’est quoi ?

— Je n’sais pas… » Je secoue la tête négativement, Irina hausse les épaules. Les éclairs se déchaînent… et un puissant flash envahit l’habitacle ! Ébloui, je sens qu’une extraordinaire onde de chaleur me traverse le corps ! Une forme éthérée, imprécise, gigantesque, fabuleuse, est rejetée, expulsée, du cœur de la zone tempétueuse…

Nimbée de lumières iridescentes, la silhouette se précise… lorsque le bandeau du cockpit s’éteint net. Je sens aussitôt s’évanouir la pesanteur… Je me retourne pour constater que le poste de pilotage est plongé dans le noir. Le seul éclairage, mouvant, diffus, provient de la lueur opalescente émise par l’étrange apparition.

« Ṣarpā ?… Ṣarpā ?… Ṣarpā ? » “Numéro 3″ hausse le ton… mais n’obtient aucune réponse. Le Nergal est paralysé ! en panne ! Une coupure totale ! Nous nous observons dans un silence de mort, muets, les visages blafards tendus, les yeux exorbités par l’angoisse et l’incompréhension. Il n’y a aucun bruit, pas même le ronronnement rassurant de la ventilation… Quand l’oxygène va manquer, nous mourrons asphyxiés… Si nous tenons jusque-là…

Les lumières spatiales s’estompent, le fantastique objet se précise… Il ne s’agit pas d’un objet, mais de sept objets similaires qui se détachent les uns des autres…

Des vaisseaux ! Sept vaisseaux prodigieux dont l’avant m’évoque une monstrueuse coupole bulbeuse orthodoxe. Auréolés d’anneaux grandioses, ils s’alignent et pivotent, n’affichant plus que leur poupe et leur surprenant système d’anneaux. Ils se mettent en formation ! L’un au centre, les autres autour, dessinant ainsi un parfait hexagone ! Sept fois trois phares éblouissants se déclenchent de concert ! Chaque vaisseau doit être pourvu de trois propulseurs. Ils s’éloignent… Il me semble qu’ils prennent la direction de Mars…

Coincés tous les trois au poste de pilotage, sans eau ni nourriture, il nous faut trouver un moyen d’ouvrir manuellement le sas qui nous sépare de nos compagnons. Je réfléchis au problème, en présumant qu’ils ont, de l’autre côté, la même inspiration, lorsqu’Irina, le nez contre la vitre, murmure d’une voix à peine audible :

« Regardez ! »

Défiant les lois de la nature, un point lumineux surgit des confins de l’espace… Scintillant comme une luciole, il entame une grande courbe… à une vitesse prodigieuse… pour se diriger vers les vaisseaux extraterrestres… Avant de les rejoindre, il éclate pour se scinder en six lueurs blanches distinctes… Elles tournent, hésitent, virevoltent autour de l’escadrille dans des déplacements qui m’apparaissent non aléatoires, logiques. Leur comportement intelligent me semble évident, elles observent, étudient, lorsque l’une d’elles change brusquement d’objectif ! pour se diriger vers nous !

« Oh, oh ! » grimace d’inquiétude “Numéro 3″.

Elle stoppe net, à mi-chemin entre l’escadrille extraterrestre et le Nergal… Une seconde lumière la rejoint… et toutes deux bondissent vers nous ! Elles frôlent le cockpit, avant de disparaître au-dessus de la coque…

« Et ça… c’était quoi ? » questionne, sans attendre de réponse, “Numéro 3″.

Figé dans l’incompréhension la plus totale, je sursaute lorsque les deux lumières réapparaissent soudain derrière la vitre blindée ! Elles se figent devant nous trois ! Deux formes spectrales aux contours brumeux, flottants, mouvants, qui me donnent instantanément la chair de poule.

Je crois avoir une nouvelle hallucination… Il me semble deviner des visages humains, souriants, bienveillants, sereins…

Les formes s’évanouissent d’un coup, emportées par leur course folle vers l’escadrille ! Les six lumières se fondent en une seule qui s’échappe et disparaît dans le lointain…

Irina et moi ouvrons l’accès au matériel de secours. J’empoigne la mallette d’éclairage et actionne l’interrupteur… Rien, elle ne fonctionne pas ! Irina saisit l’une des six lampes torches… Toujours rien… Nous les essayons les unes après les autres… Aucune lampe ne fonctionne !