Menestheus Harkos – Lesbos Grèce
Encore ce rêve qui vient me hanter depuis l’apparition de l’objet sur la trajectoire d’Alpha Cent ! Mon équipe a la solution, j’en suis persuadé… Notre modèle résiste à toutes les critiques, et pourtant mes collègues rechignent encore à admettre notre théorie. Et pourtant nous avons démontré l’existence du trouble de la matière noire qui a précédé le phénomène ! La concentration de matière exotique provenant de Proxima ! La pression de surface positive ! Le flash de rayons gamma au moment de l’évaporation…
Un trou de Lorentz, ça ne fait aucun doute, et ça explique tout… Et ce n’est pas la première fois que de telles aberrations se produisent dans le secteur… Erreurs de calcul ?… Mon œil !
Je suis convaincu que ces êtres maîtrisent suffisamment l’antimatière et l’antigravité pour créer un objet à quatre dimensions ! Et ça… c’est vraiment génial !…
Reste la question du facteur temps… Combien de temps s’est écoulé entre la disparition du vaisseau… et sa réapparition ?… Il peut s’en être passé des choses entre les deux !… Et pourquoi ne répondent-ils pas à nos appels ?… Et qui est à l’intérieur du vaisseau ?… Des humains ?… Des extraterrestres ?… Les deux ?… Tout ça est bien excitant et nous promet de belles surprises. Dans trois mois, au plus tard, nous serons fixés !
7 h 20. Je ne vais pas attendre le réveil pour me lever. Il fait déjà jour, la lumière matinale filtre au travers des jalousies. Aujourd’hui, nous sommes le 26 septembre, c’est l’anniversaire de Titouan, l’aîné de mes six petits-enfants… 7 h 21… Une heure de décalage avec la France, c’est encore trop tôt, je l’appellerai tout à l’heure… Je change de position pour caresser Selma…
« Bonjour, ma Chérie…
— Mmm… Bonjour, mon Amour… » Sa voix est grave et cassée. « Bien dormi ? »
Elle se retourne, je lui dépose un tendre baiser sur les lèvres.
« C’est l’anniversaire de Titouan, aujourd’hui. Je l’appellerai avant de partir.
— Tu prends… le jet ou le speed ?
— Je… n’sais pas encore. »
Je reste immobile quelques instants à profiter de ses douces caresses, et me lève presque à regret.
Je sors de notre chambre pour me faufiler dans celle d’à côté. Je tire les persiennes et ouvre la baie vitrée… Il fait bon, l’air est doux. Je m’engage sur la terrasse couverte qui ceinture la villa… Je respire à pleins poumons un air marin mêlé aux senteurs de pin, de romarin, de thym et de lavande… Et je me dirige vers le soleil levant qui pointe au-dessus des collines violacées de la Turquie… Nous sommes sur la côte orientale de l’île de Lesbos, à deux kilomètres d’Agios Stefanos, face aux îlets Toukmakia.
La journée s’annonce particulièrement belle. Une légère brise de sud-ouest, à peine perceptible, bruisse et court dans les ramures des oliviers. Je descends les cinq marches de pierres blanches pour aller cueillir deux grappes de bleu de Franconie qui pendent de la treille. La vigne recouvre la pergola qu’elle partage avec une puissante glycine.
Cette année a été particulièrement sèche, les grappes sont petites et les grains très sucrés. Je pousse ma balade matinale jusqu’au figuier et récolte une, deux, trois, quatre figues. Les mains pleines, je remonte sur la terrasse et dépose ma cueillette dans la coupe en verre posée sur la table en fer forgé.
Je rentre faire ma toilette et commande : « Un thé… Assam. Des précipitations prévues pour aujourd’hui ?
— Aucune précipitation prévue, répond la voix masculine de l’IA.
— Température de surface de la mer Égée ?
— 22 à 25 °C. »
C’est décidé, je ne vais pas prendre le jet. Je vais me rendre à Astyra avec le speed. Ce qui me laisse vingt bonnes minutes de répit.
Une fois prêt, je passe chercher le thé dans la cuisine. Le plateau du petit déjeuner n’est pas à sa place, comme le bocal de fruits secs. Je devine que Selma m’a devancé. La tasse de thé fumant dans la main droite, je saisis un socle holographique et sors retrouver Selma. Elle m’attend en peignoir, assise devant la table. Elle s’étire, les mains derrière la tête. Le petit déjeuner est prêt. Je pose la tasse, le socle noir, et l’embrasse avant de m’asseoir près d’elle, la chaise orientée face au soleil. C’est encore trop tôt pour appeler la France, nous prenons le petit déjeuner…
« Liaison avec la famille Desmars ! Villeneuve-lès-Maguelone.
— Liaison établie. »
Le témoin vert du socle s’allume, un rectangle noir se présente au-dessus… et le buste de Leyla, notre fille aînée, apparaît. Elle a coupé au carré ses cheveux de jais. J’ai l’impression qu’on la tire du lit.
« Maman, Papa, bonjour… C’est marrant, j’m’attendais à vous voir », raille Leyla d’une voix pâteuse. Je devine une pointe d’agressivité… mais ça ne m’étonne pas. Au réveil, Leyla a toujours été à prendre avec des pincettes.
« Tu t’es coupé les cheveux, ma Chérie ? s’étonne Selma.
— Nan… Y sont tombés tout seuls ! » Un sourire en coin. Le décor s’agite, Leyla déplace l’émetteur… La cuisine apparaît. Renaud est déjà prêt, attablé avec Titouan et Clément à peine réveillés.
« Je suppose que vous souhaitez parler à Titouan ?
— Tout à fait… Bonjour, les hommes ! lance Selma.
— Bonjour ! répond Renaud.
— Alors, Renaud ?… Ça va, ton boulot ?
— Oui. » Renaud n’est guère loquace, comme à son habitude.
« Tu bosses aujourd’hui ?
— Oui… Je dois aller voir un fournisseur à Stockholm… Je prends le jet à Fréjorgues… tout à l’heure.
— O.K. alors, bon courage… et bonne journée !
— Merci !
— Alors les enfants ? reprend Selma. Titouan, il paraît qu’t’es devenu un grand garçon ?
— Ben oui… Sept ans aujourd’hui ! répond Titouan qui se frotte les yeux.
— Et moi, j’ai bientôt cinq ans ! renchérit Clément qui ne souhaite visiblement pas qu’on l’oublie.
— Vous êtes, tous les deux ! des grands garçons, maintenant ! rectifie Selma. Votre petite sœur est sage ?
— Pouah !… lâche Titouan avec une grimace de dégoût. Elle nous casse les oreilles !
— Ah bon ? insiste Selma, un sourire en coin.
— Oui… Elle parle tout le temps ! Ouh !… » Il souffle de lassitude.
« Vous avez de l’école, aujourd’hui ?
— Ben oui, Mamie ! On est jeudi ! réplique Clément.
— Évidemment…
— Des nouvelles de Yelena, Stéphane, de leurs familles ? nous demande Leyla.
— Mmm… hésite Selma. De Stéphane, le week-end dernier. Léa a fait ses premiers pas… Mais… pas de nouvelle de Yelena depuis une dizaine de jours. Tu sais… avec elle, pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
— Pas toujours, Maman.
— C’est vrai… Les enfants, nous vous laissons vous préparer. Nous vous souhaitons… une très bonne journée… et encore bon anniversaire ! Titouan ! Nous comptons sur vous tous à Noël ! C’est toujours d’accord ?
— C’est prévu, Papa.
— Merci.
— Gros bisous à vous tous !
— Bonne journée ! »
Je termine tranquillement le petit déjeuner, et prends congé de Selma lorsqu’arrive huit heures. J’enfourche le speedglide qui m’attend sous le carport, et enclenche un démarrage manuel sans refermer la coque rétractable de l’habitacle. Autant profiter d’une telle météo. Je sors de la propriété, et prends la direction de la plage…
Arrivé sur les galets, je stoppe devant les eaux cristallines de la mer Égée… Je m’attarde quelques instants pour profiter du paysage et de l’air marin… C’est un endroit que j’adore, paradisiaque pour la baignade, la pêche et la plongée… Notre barque flotte mollement à côté de celle des voisins, les Koyntoyri. La nôtre, c’est la blanche avec les deux liserés et l’intérieur rouges. Celle peinte en bleu sous la ligne de flottaison.
Un petit tour en mer… Allez… c’est parti ! Cette fois, j’enclenche la fermeture de la coque avant transparente. J’attends son verrouillage, puis je me dirige vers l’îlet de Mparmpalias et sa falaise abrupte… J’oblique ensuite sur bâbord pour longer l’îlet de Panagia, avant de laisser l’autopilote me conduire vers Astyra… L’engin prend aussitôt la direction de la baie d’Edremit…
Quelques minutes plus tard, le jet passe au-dessus de moi. Son ombre, en forme de gigantesque raie manta, vient obscurcir le tableau idyllique. Je suis des yeux la superbe aile volante scintillante… lorsque le speedglide sursaute brutalement et tape sèchement une vague avant de rebondir ! Et de s’arrêter !
Surpris, je le suis encore bien davantage de constater que le jet, à à peine un kilomètre devant moi… décroche ! Tout se passe très vite ! La queue de l’appareil s’incline ! L’oiseau blanc perd de l’altitude, comme irrésistiblement attiré par les eaux de la mer Égée ! Il plonge… et d’immenses gerbes d’éclaboussures cristallines s’élèvent et retombent en pluie… Deux geysers jaillissent lorsque les réacteurs semi-intégrés entrent en contact avec l’eau de mer !
Le jet s’enfonce dans un violent bouillonnement blanchâtre… tandis que mon speed, inerte, flotte doucement, ballotté par un léger clapot… qui ne va pas tarder à se métamorphoser en forte houle…
