Chapitre 5-30

5.2.2 MARS

Gregor Mac Callen – Syrtis Major

La coupure d’énergie a déclenché la panique générale ! Nous sommes dans l’immeuble semi-enterré des télécommunications. L’alimentation électrique a été subitement coupée alors que je m’apprêtais à monter dans le dernier ascenseur pour sortir du bâtiment ! C’était moins une pour que je reste coincé !

Nous qui sommes libres ne pouvons, pour l’instant, rien faire pour aider ceux qui sont bloqués dans les monte-charges, les ascenseurs, ou les bureaux dont les portes sont verrouillées.

Dans l’obscurité totale, j’ai rejoint à tâtons, avec quelques camarades et collègues, la cage d’escalier de secours. Nous remontons les marches vers la surface… Encore heureux qu’il n’y ait que peu de personnel en service à cette heure, près de 24 heures.

Ça fait plus de deux heures que je devrais être rentré, bien au chaud dans ma villa du quartier résidentiel de Nili Patera, le secteur nord de Syrtis Major, à environ un kilomètre à l’est d’ici.

J’ai été retardé, bien malgré moi, par des demandes insistantes d’une journaliste d’IRI. Elle souhaitait que je sois l’un de ses correspondants, une sollicitation que j’ai fini, à contrecœur, par accepter…

Je franchis un nouveau palier, lorsque j’entends, avec un grand soulagement, le bruit métallique de l’ouverture de la porte qui donne sur l’extérieur. Une faible lueur nocturne pénètre dans la cage d’escalier. Mes yeux, habitués à l’obscurité, devinent enfin les marches. Je peux ainsi accélérer les enjambées. Il nous faut sortir au plus vite et nous réunir pour trouver des solutions à ce problème inattendu.

J’escalade quatre à quatre la dernière volée, et sors par la porte grande ouverte. L’issue débouche au nord-ouest. Sur un fond ténébreux de ciel bouché rouge grenat, la ligne d’horizon fait ressortir la crête arrondie caractéristique du rebord sombre de la caldeira de Nili Patera. J’explore des yeux la voûte céleste, mais n’aperçois aucun signe d’activité.

« Par ici ! Venez voir ! » lance un camarade. Je me retourne pour repérer l’origine de la voix. Un petit groupe est monté sur le toit plat du bâtiment. Je suis le mouvement et grimpe l’escalier métallique extérieur pour les rejoindre.

Essoufflé, je découvre, bouche bée, ce qui les pétrifie. La ville, en léger contrebas, est plongée dans l’obscurité ! La panne est bien plus grave que je ne l’imaginais. Dispersés sur le vaste plateau volcanique de Syrtis Major Planum, trois inquiétants brasiers flamboient dans le lointain, tandis que bâtiments, pavillons, routes, allées, végétation, ne dessinent que de vagues silhouettes ténébreuses.

Perplexe sur l’origine des incendies… qui pourraient être la source de la panne, j’assiste, dans un “Ooohh !” général, à l’illumination soudaine d’une croix géante jaune-vert. Tous les réverbères hybrides, éoliens et solaires, des deux avenues qui se croisent à angle droit, la Tyrrhena et l’Arabia, viennent de s’allumer ! Ils éclairent les cimes des arbres plantés des deux côtés des boulevards. Une variété rustique de noisetiers sans fruits. Je me fais la remarque que les lampadaires sont… autonomes ! Une considération dérangeante… Pourquoi… et comment… ont-ils pu s’éteindre ?

Au cœur de la croix de lumière s’éclaire la tour Kepler, le plus grand gratte-ciel de Mars. Une tour aérienne de verre et d’acier à quatre piliers, dont le sommet est une vaste plate-forme à l’allure de soucoupe géante.

Les quelques rares véhicules redémarrent, et les monuments s’illuminent… Les bâtiments administratifs disséminés au sein du parc botanique Sabae sur ma droite… dont le siège du gouvernement, la résidence Margov, un édifice circulaire de verre et d’acier. Une sorte d’arène des temps modernes. L’usine de méthane, l’astroport et ses deux terminaux circulaires…

Au fond, la centrale géothermique qui borde le lac du Kaiser… Les bâtiments de l’université Giovanni Schiaparelli disposés autour de la place Cassini, les parois de verre du complexe sportif de Meroe Patera… À gauche de la tour s’illuminent les grandes arcades du centre hospitalier… et le radôme de verre du centre commercial Alastair.

À côté de ces débauches de lumières, les quartiers résidentiels d’Isidis Bay et de Nili Patera restent dans la pénombre. À l’extrême gauche s’éclairent les pylônes et les cheminées de la seconde usine de méthane. Les groupes de ventilation, tout proches, redémarrent… Les systèmes automatiques ont dû résoudre le problème… Le problème… les problèmes ! Comment l’éclairage public, 100 % autonome, a-t-il pu s’éteindre en totalité ? Préoccupé par une avalanche de questions, et une idée dérangeante sur les conséquences de la panne sur les transports aériens… je redescends avec mes compagnons. Nous allons passer l’immeuble au peigne fin pour être certains que tout est rentré dans l’ordre, et que tous nos collaborateurs sont sains et saufs… Je dois m’assurer que mes craintes ne sont pas fondées… Mais alors… que seraient les trois brasiers aperçus de la terrasse ? Il va falloir trouver l’explication de cette panne générale, une première, et surtout… tout mettre en œuvre pour que ça ne se reproduise pas !