Chapitre 5-35

5.2.3 NF-32

Mathieu Dubois

Le fou rire m’a occasionné une crampe à la joue gauche et à la mâchoire. Je suis toujours en apesanteur, cramponné de la main droite au plateau tactile. Les prothèses refusent de bouger.

Mon compagnon d’infortune s’est rapproché, et nous avons fait connaissance. Je le prenais pour un Mexicain, je n’étais pas loin, c’est un Bélizien prénommé Javier. Il représente le CCD, le département des croisières en mer des Caraïbes, venu sur Mars pour développer le tourisme de croisières dans le bassin d’Hellas.

Je commence à trouver le temps long. Je ne comprends pas pourquoi les ASI, les alimentations sans interruption, n’ont pas pris le relais… lorsque l’éclairage revient enfin ! Phénomène tout à fait sidérant, les prothèses se rétractent en parfait synchronisme, comme si elles étaient branchées sur le même circuit !

Les chiffres jaunes du compte à rebours se rallument pour indiquer “0 : 00″. Je sens les vibrations des propulseurs qui redémarrent, et perçois, rassuré, un retour progressif de la pesanteur artificielle…

Un sifflement pneumatique annonce l’ouverture du sas qui nous sépare des quartiers de l’équipage. Deux hôtesses et un steward viennent vers nous. Ils ont beau arborer leur plus beau sourire, je ne suis pas dupe. Je vois bien que leur sérénité apparente n’est qu’un masque, une attitude forcée, leurs regards ne trompent pas.

« Comment allez-vous ? demande la première hôtesse, Ashaunta d’après le badge agrafé à son chemisier décolleté, une belle Africaine aux cheveux frisés maintenus par un bandeau gris-vert.

— On fait aller ! répond Javier.

— Dites ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Une panne générale, Monsieur, répond le steward, un Asiatique aux cheveux ras prénommé Kenshiro.

— Une panne ? Occasionnée par quoi ?

— Je n’sais pas, Monsieur, réplique Kenshiro.

— Et que dit le commandant, là ?

— Il ne s’explique pas, Monsieur.

— Comment ça, il ne s’explique pas ?

— Je n’peux pas vous le dire, Monsieur. »

Je n’insiste pas et hoche simplement la tête, comprenant qu’il exécute les ordres et ne doit pas inquiéter les passagers.

« Messieurs, rejoignez vos cabines, reprend l’hôtesse africaine, nous vous apporterons une collation d’ici quelques minutes.

— Et mettez vos pendules à l’heure, là ! » Je désigne, avec ironie, le compte à rebours qui affiche maintenant “0 : 02″.

*

J’ai bien eu la collation, avec les cachets pour supporter la gravité terrienne, l’inhibiteur de fatigue musculaire, le booster de circulation sanguine… Et le dernier Ostyx, l’amplificateur de densité osseuse. Mais je n’ai pas pu retourner dans les salons pour donner de mes nouvelles à la famille. Pour d’obscures raisons de sécurité, tous les passagers sont consignés dans leurs cabines… Les problèmes ne sont certainement pas tous réglés. L’IA du vaisseau ne répond pas à certaines de mes questions, en particulier sur l’heure d’arrivée estimée et le temps de trajet restant. Un simple contretemps dû à la panne… paraît-il. Et pourtant j’ai senti l’arrêt des propulseurs et la mise en route des rétrofusées qui freinent et font vibrer la navette. C’est que nous ne sommes plus très loin de notre destination. J’ai donc commencé mon paquetage… Je suis dans la salle d’eau à regrouper le linge et mes quelques affaires de toilette, lorsque quelqu’un frappe à la porte de la cabine.

« Un instant ! » Je ne peux m’empêcher de grimacer à la vue de mon visage estropié dans le miroir.

J’ouvre la porte pour tomber nez à nez avec une superbe créature blonde… Ses longs cheveux dorés sont élégamment relevés en chignon strict. Ses grands yeux bleus pétillent, son sourire est avenant… D’après le badge accroché au-dessus de son sein gauche… elle se prénomme Ophélie…

Mon regard plonge dans son généreux décolleté…

« Monsieur Dubois ? » Sa voix est douce, sensuelle, coulante comme du sirop d’érable.

« Mademoiselle Ophélie ? » Je tente… mon plus beau sourire…

« Mathieu Dubois ?

— C’est ben moi, appelez-moi Mat, Ophélie… Bon… On peut rêver…

— Vous êtes astropilote, Mat ?

— J’ai p’t-être pas la face de l’emploi, mais oui… Astropilote au service de surveillance et de gestion du trafic aérien et spatial, au Centre Spatial de Daga… L’un des meilleurs ! »

Son regard ne dévie pas, elle me fixe droit dans les yeux, impressionnée par ce qui me reste de visage.

« Nous avons besoin de vous…

— Je suis là… Que s’passe-t-il, là ?

— Suivez-moi, Mat.

— Je vous suis… »

Je lui emboîte le pas… Sa combinaison, près du corps, moule une cambrure provocante, des hanches superbement dessinées, des fesses voluptueuses… J’entrevois tout de même les chiffres lumineux jaunes qui clignotent encore et indiquent cette fois “7 : 18″ ! Elle m’entraîne vers les quartiers de l’équipage.

« Où allons-nous, là ?

— Au poste de pilotage.

— Ah ! »

Nous longeons deux corridors, franchissons un nouveau sas, avant d’arriver devant la cabine. La porte s’ouvre, l’hôtesse me fait signe d’entrer. La belle me salue en inclinant la tête.

« Merci, Ophélie. » Je lui souris. Le commandant de bord se lève sans quitter les instruments des yeux.

« Mathieu Dubois ? » Il me présente la main droite.

« C’est moi-même, là… » Je serre une main moite. « Reconnaissable entre mille ! »

La trentaine, les cheveux blonds ébouriffés, il a l’air tourmenté, sous tension extrême. Son visage est blême, des gouttes de sueur perlent sur ses tempes.

« Le “Mathieu Dubois” pilote d’essai de l’aérospatiale ?

— Je vois qu’on n’peut rien t’cacher, là… » Je découvre le cockpit : nous sommes en approche finale de la station orbitale !

« Coudon ! Pas l’temps pour les mondanités ! » La station emplit la verrière solaire du cockpit. Je reconnais immédiatement Kappa, le tube central, largement évasé à ses extrémités, et les deux bras articulés qui pivotent autour de l’axe central, formant ainsi un immense K.

Le compteur de vitesse clignote et annonce 5.3 ! alors que l’indicateur de distance, en chute libre, n’affiche que 3.7 ! Nous fonçons droit vers le tube central ! Nous allons bien trop vite ! nous ne pourrons pas ralentir suffisamment pour éviter le crash !

Un bref coup d’œil m’apprend que les deux rétrofusées fonctionnent à plein régime. Le commandant de bord a fait son boulot, ce sont les relais automatiques de la station orbitale, et les systèmes de sécurité, qui n’ont pas fonctionné !

Une malchance inouïe ! Je n’ai jamais vu ça… À quoi servent donc tous ces appareils ultrasophistiqués, alors que la présence humaine aux commandes n’est qu’optionnelle !

Je coupe à l’instinct l’alimentation de la rétrofusée de bâbord ! ce qui provoque aussitôt l’amorce d’un virage sur tribord. Je siffle de soulagement, voyant que notre nouvelle trajectoire nous dévie, lentement… trop lentement… mais sûrement, d’une inéluctable catastrophe.

« Câlisse de mard’ blanche ! Mais comment c’est possible ? COS Kappa ! Ici… Notre immatriculation ?

— 32 ! November Fox 32 ! Mais…

— COS Kappa ! Ici November Fox 32 ! En approche ! Qu’est-ce que vous foutez, bordel ?… COS Kappa ! Répondez !

— Monsieur Dubois… nous n’avons pas de liaison.

— Comment ça, pas de liaison ?

— Aucune communication depuis la panne !

— Maudit bordel ! T’aurais dû m’appeler avant ! »

Si nous venons d’éviter un crash direct, nous n’en sommes pas pour autant tirés d’affaire. Notre trajectoire courbe nous amène à longer le tube que nous survolons en ce moment même… mais le gigantesque bras qui se trouve sur bâbord poursuit sa rotation… et risque de nous barrer la route !

Ce que confirment les informations qui s’affichent en incrustation sur la verrière !

« Accrochez-vous ! me signifie le commandant. À tous les passagers et membres de l’équipage, c’est le commandant de bord qui vous parle. Je dois redémarrer les propulseurs ! Veuillez vous accrocher ! »

Il me jette un regard interrogatif, il attend mon assentiment. Agrippé au cockpit de ma main valide et de ma prothèse, je le lui accorde d’un bref hochement de tête. Il enclenche le redémarrage des propulseurs… L’accélération est brève, car il les coupe aussitôt.

« Ça devrait être suffisant.

— Non ! Les ailes ! Là ! » Elles sont repliées vers le haut, celle de bâbord va frôler le bras ! J’engage leur déploiement… Les avertissements incrustés sur la verrière disparaissent.

« Wôw ! C’était moins une ! » Je souffle de soulagement. « Le yoke sera suffisant pour ralentir et faire une nouvelle approche. Faut pas compter sur ces niaiseux pour un guidage automatique. Je reste avec toi, là.

— Ravi d’vous avoir à mes côtés !

— Tutoie-moi, là… Et à qui ai-je l’honneur ?

— Oh ! Pardon… Daniel Osborne, de Wellington.

— Eh ben Dany… moi c’est Mat ! »