Suwilanji Kalunga – TSV
Nous voici, délégations des Fédérations Asie et Afrique Moyen-Orient, embarquées dans une même galère, enfermées dans une rame folle du TSV qui glisse à vive allure dans les ténèbres… L’IA ne répond pas. Sans contact avec l’extérieur, je ne peux m’empêcher d’imaginer le pire des scénarios. Est-ce une panne ?… Un attentat ?…
Bashar, Redha, Jian, Harapan, les hommes ont tenté vainement de forcer les portes blindées du compartiment. Elles sont scellées… comme celles d’une tombe… Si la rame ne s’arrête pas… alors qu’adviendra-t-il de nous lorsqu’elle atteindra le terminus de cette ligne souterraine ?
Mon imagination, toujours fertile, même quand je m’en passerais bien, entrevoit la catastrophe… Dans un choc d’une violence inouïe ! la rame s’écrase au fond du tunnel ! Le métal hurle ! nous sommes projetés ! instantanément broyés contre les reliefs métalliques dressés par la collision…
Lorsque l’éclairage se rallume ! J’examine aussitôt le bandeau lumineux qui réapparaît, mais seule la représentation de la ligne est visible. L’heure, notre vitesse, notre position, ne s’affichent pas… La musique reprend…
« Qu’est-ce que ça veut dire ? s’interroge Bashar, le regard soucieux rivé sur la carte.
— Quelle est notre position ?
— Je suis désolée », répond une voix synthétique féminine. Les trois mots me font frémir.
« Absence de réseau. Je n’ai pas de liaison.
— Arrêt immédiat de la rame ! ordonne Mi Yun.
— Requête rejetée. Je ne peux stopper une rame sans l’accord du réseau. »
Les visages se déforment par des grimaces où se mélangent stupeur ! consternation ! effroi !
« Je suis Suwilanji Kalunga, déléguée de la Fédération Afrique Moyen-Orient ! J’ordonne un arrêt immédiat de cette rame !
— Requête rejetée.
— La bourrique ! lance Redha.
— Nous devrons repenser le système, grimace Mi Yun. Si nous nous sortons de ce mauvais pas ! » Elle fronce les sourcils.
La rame glisse à tombeau ouvert, je rumine qu’il nous faudrait un miracle… lorsque je suis brutalement projetée vers l’avant ! Les mains, avancées par pur réflexe, tamponnent le dossier du fauteuil devant moi ! Dans un crissement strident, le TSV freine âprement ! Redha et Harapan, debout, sont propulsés vers l’avant…
« Ça va, les gars ? » Je me redresse pour les chercher du regard. Ils se cramponnent aux fauteuils et se relèvent.
« On s’en tirera avec des bleus… si on s’en sort, grimace Redha.
— Liaison rétablie », informe la voix de l’IA. Une voix que j’entends à peine, couverte par le vacarme suraigu du freinage. Un coup d’œil sur le bandeau lumineux m’apprend que nous avons largement dépassé Genève ! Notre rame… est positionnée… à l’extérieur de la carte ! L’heure a été remise à zéro. Le regard rivé sur le compteur de vitesse dont les chiffres défilent en chute libre, je retiens ma respiration… Le bout du tunnel est certainement tout proche…
L’interminable crissement se calme enfin. Je soupire, nous soupirons, lorsque la rame s’arrête…
« Il s’en est certainement fallu de peu », lâche Jian, le visage décomposé par l’angoisse. L’arrêt ne dure qu’un instant, la rame repart dans l’autre sens. Sur la carte virtuelle, notre voiture rejoint l’itinéraire… et je la sens ralentir : « Terminus de Genève.
— Wow ! s’exclame Redha. On avait dépassé le terminus ! Alors… on était où ?
— Dans une aut’ dimension ! » répond Lilian qui écarquille les yeux.
Les portes du sas s’ouvrent, répandant une puissante odeur de métal chaud. Une quinzaine de personnes nous attendent sur le quai… avec des tenues d’intervention… et des tenues de secours à victimes ! « Des fois que… Bien vu ! » Leurs regards soucieux en disent long…
La déléguée de la Fédération Europe, Lisbeth Henning, une danoise d’une cinquantaine d’années, arrive avec son escorte… Le visage en feu, les joues rouges, elle semble dans tous ses états. Trois mèches rebelles s’échappent d’un chignon blond cendré maintenu par une pince bleu nuit. Elle porte une robe au camaïeu de bleus et noir, sans manches, à volants, et des bottines noires.
« Mais… qu’est-ce qui s’est passé ? s’exclame Mi Yun sur un ton de reproche. Le TSV est tombé en panne ?
— Pas seulement le TSV, réplique Lisbeth visiblement essoufflée, la panne a été… générale ! »
Nous restons muets d’étonnement.
« Un black-out total ! reprend Lisbeth. Et tout n’est pas rétabli ! Je me suis retrouvée bloquée dans un ascenseur… Je viens tout juste d’en sortir. Je pense que l’ordre du jour va être bouleversé.
— Bonjour, Lisbeth… » Je me rends compte que le terme est plutôt mal choisi. « Nous devons faire le point sur ce qui s’est passé. Y a-t-il des victimes ?
— Je le crains… Nous allons en salle de conférence, vous pourrez prendre des nouvelles de vos proches. » Elle nous fait signe de monter dans la rame de métro qui nous attend de l’autre côté du quai.
« C’est… fiable ? s’inquiète Bashar.
— Il y a… moins d’une heure, j’aurais répondu oui sans hésiter, convient Lisbeth. Maintenant… je n’dis rien. Mais on n’va pas y aller à pied. »
