Le scoop du siècle !!! Funeste black-out sur New York !… Ou black-out sur la métropole ! J’imagine le titre de ma chronique de tout à l’heure. Exit les articles préparés, le sujet… il est devant moi ! Je suis aux premières loges, hypnotisée par le spectacle qui s’étend sous mes pieds. Et dire que je n’ai aucun appareil d’enregistrement ! Pas même un simple appareil photo ! La ville est truffée de caméras… Elles ne sont pas toutes alimentées par le réseau… Certaines sont autonomes… Il me faut leurs images !
Une violente explosion, suivie d’un sixième incendie, a secoué Jersey City… Mais je n’aperçois aucune réaction des secours. Aucun signe d’une quelconque intervention ! C’est ahurissant ! Les brasiers prennent de l’ampleur, comme si la ville était à l’abandon, à la merci des éléments !
Aïe, aïe, aïe… Je ne vais pas pouvoir attendre longtemps pour soulager ma vessie ! J’y pense en aspirant l’air par saccades, les mâchoires serrées. Les toilettes !
L’illumination de la ville revient soudain, en même temps que l’éclairage discret de cette cabine qui me retient prisonnière ! Non pas comme une onde lumineuse, mais d’un seul coup, d’un seul… Ou alors bien trop rapidement pour que je m’en aperçoive. Comme si le fautif venait de rétablir le courant d’un coup de baguette magique ! Aux lumières mouvantes, je devine que les véhicules reviennent à eux. Le trafic, heureusement faible à cette heure de la nuit, repart… et ma cabine reprend la descente…
« Stop ! Je remonte au 78e ! » La cabine ralentit, s’arrête sans à-coup, et prend le chemin inverse. Cette fois, j’ai été entendue ! Trépignant devant les portes métalliques, je sors en coup de vent pour courir aux toilettes… Dans le couloir, je tombe nez à nez avec Walter et Valente. J’ai l’impression qu’ils découvrent un fantôme. La surprise passée, Valente s’apprête à ouvrir la bouche…
« Pas l’temps ! Y a urgence ! »
Soulagée, j’observe mon reflet dans le miroir avant de sortir des toilettes : le constat est sans appel ! Un visage terne, fatigué, creusé, assombri de cernes ténébreux… La journée promet d’être longue… et difficile ! Je retrouve mes collègues devant la porte des toilettes.
« Eh ben ! lâche Valente. On allait monter dans les studios du direct. On aimerait savoir c’qui s’est passé ! La nuit d’sommeil… j’crois bien qu’c’est foutu ! T’étais… dans l’ascenseur ?
— Oui ! Et vous ?
— À prendre une collation.
— Alors vous n’avez rien vu ?
— Vu quoi ?
— La panne ! Elle n’a pas affecté que l’immeuble… mais la métropole entière !
— Oh ?!
— J’étais aux premières loges ! La ville lumière s’est éteinte soudain… pour ressusciter d’un seul coup ! Bon… on y va ?
— Où ça ? demande Walter.
— Ben là-haut ! » Je lève un index. « Dans les studios ! »
Je ne peux m’empêcher de grimacer devant les ascenseurs.
« On prend… l’ascenseur ?
— Tu veux t’coltiner les étages à pied ? s’étonne Valente.
— Vous n’avez pas… de besoin urgent ? » Ma remarque est accueillie par des sourires. Nous prenons la cabine que je viens de quitter pour monter au 97e, l’étage de l’accès principal au studio du direct… Le studio occupe les 96e et 97e. Le 98e est celui de l’Observatoire, un espace d’accueil et de réception. Une zone d’atterrissage est aménagée au dernier niveau.
Nous arrivons devant le comptoir d’accueil, un bureau de verre et de métal. Occupé d’ordinaire, le comptoir est vide. C’est ici que les intervenants extérieurs sont accueillis avant leur passage à l’antenne. Ils sont dirigés vers la gauche où se trouvent deux salons d’attente et de maquillage. Nous fonçons sur la droite, vers la régie…
Les cinq personnes de l’équipe de nuit s’y trouvent.
Robert Spinrad, alias Bob, le régisseur, nous aperçoit : il grimace et lève les bras en signe d’impuissance. Michael, chroniqueur et assistant de Larry Altman, un confrère animateur vedette, nous rejoint. Il nous salue, l’air désolé. Tous sont comme nous… désemparés. Sur les écrans, Larry est assis négligemment devant le grand bureau ovale du direct. Il converse avec Nicole, la seconde assistante et chroniqueuse. Suivie par Walter et Valente, je reprends le couloir, et pousse les portes battantes du corridor sombre qui mène à la partie supérieure du studio. Deux accès larges donnent sur un petit amphithéâtre qui surplombe le studio proprement dit. Douze fauteuils, destinés aux quelques spectateurs invités à l’enregistrement de l’émission, sont répartis sur deux rangées. Je descends les marches, saluée par Larry et Nicole.
« Ben ?… C’est pas votre heure ! s’étonne Larry.
— Alors ? Chômage technique ? » Je m’assois aux côtés de Nicole. Walter et Valente s’assoient sur des fauteuils du premier rang.
« Tu parles ! lâche Larry, visiblement contrarié. On s’est retrouvé dans le noir. L’éclairage est revenu… mais pas les liaisons. Oui, tu peux l’dire, chômage technique !
— Larry ! » La voix de Bob. « Des liaisons reviennent au coup par coup. C’est l’bordel total… J’ai l’impression qu’c’est bien plus sérieux qu’une panne, soit-elle générale.
— Alors qu’est-ce que j’fais ? demande Larry.
— On change le programme. On n’reprend pas le direct. Il faut qu’on aille à la pêche aux renseignements !
— O.K., lance Larry qui se lève. Je suppose que vous restez avec nous ? » J’acquiesce de la tête. « Bien… On passe en salle de rédac ! Il faut qu’on sache… c’qui s’passe ! »
… Je ne vis pas la nuit passer. Moi qui souhaitais de l’action, des rebondissements, de la pression… La salle de rédaction connut une effervescence croissante à la mesure du rétablissement des réseaux. Les nouvelles se bousculaient, se télescopaient… L’arrêt subit de toutes les activités avait non seulement touché notre métropole, notre pays, notre fédération… mais l’ensemble du globe ! La liste des catastrophes… interminable, s’allongeait à chaque instant ! Le direct fut rétabli à 5 heures.
Une heure avant mon entrée en scène, Isabelle Garcia, professeur et responsable de la communication de l’Institut de Physique du Globe de Paris, accepta un entretien, en exclusivité et en direct. Ce n’est pas la première fois que je l’interviewe. Cette grande brune, élégante, distinguée, d’une petite cinquantaine, passe très bien à l’écran et s’exprime assez simplement.
J’amorce ma chronique avec un florilège d’images-chocs des interventions des secours, plus spectaculaires les unes que les autres, avant de faire intervenir Isabelle Garcia…
Les cheveux mi-longs ramenés vers l’arrière et réunis en queue de cheval basse, maquillée sans en avoir l’air, elle porte un tailleur strict gris-bleu.
« Professeur Garcia… bonjour.
— Madame Calvi… bonjour. » Le ton est solennel.
« Je vous remercie d’avoir, au pied levé, accepté mon invitation. Je rappelle à nos holospectateurs que vous êtes professeur à l’Institut de Physique du Globe de Paris.
— Je vous en prie.
— Professeur Garcia… auriez-vous… moins de sept heures après l’évènement, quelques éclaircissements à nous apporter sur le phénomène qui a bouleversé notre quotidien ?
— Alors je vais tenter d’éclairer votre lanterne… À 5 heures 16 minutes 54 secondes et 67 centièmes GMT, une onde provenant de l’espace a frappé la Terre au-dessus du lac Victoria. Cette onde s’est propagée sur l’ensemble du globe en 9 secondes et 32 centièmes, paralysant l’ensemble de nos activités… Comment une onde peut-elle avoir de telles répercussions sur nos systèmes ?… Par les manifestations, les symptômes, auxquels nous avons été confrontés, nous avons tout d’abord pensé à une arme à énergie dirigée… Mais la sortie du black-out et ses conséquences nous font pencher vers une autre théorie… Je vais tenter de schématiser… On connaît les mécanismes des virus qui affectent le vivant… Les virus informatiques ont des mécanismes similaires… Mais nous sommes, cette fois, en présence d’un virus d’un genre nouveau ! » Elle s’enflamme d’un regard noir. « Un virus qui semble agir sur les composantes mêmes de la matière, les particules…
— Un virus, Professeur Garcia ?
— Un ultravirus ! Permettez-moi un petit aparté.
— Je vous en prie.
— La réalité physique… telle que nous l’entendons, tout ce qui nous entoure, est, en fait, essentiellement non substantielle. Seuls les champs sont réels. La matière, les particules, ne sont que d’éphémères manifestations de ces champs qui sont la véritable substance de l’univers. Cet ultravirus, si nous ne faisons pas fausse route, agirait sur les champs… »
Je suis perplexe, elle poursuit.
« Le black-out semble avoir irrémédiablement endommagé l’ensemble de nos télécommunications spatiales. Les liaisons avec les navettes spatiales… avec les stations orbitales… avec les télescopes spatiaux… avec Mars ! aucune de ces liaisons n’est rétablie. Et pourtant les paramètres des systèmes indiquent qu’ils fonctionnent à la perfection. Ils interprètent les informations, les trient de manière autonome, mais ils ne nous fournissent… que ce qu’ils souhaitent nous accorder ! sans répondre à nos exigences !
— C’est un comble !
— Je ne vous le fais pas dire ! Avec cet… ultravirus… si je puis dire… les systèmes semblent avoir gagné un niveau de conscience.
— Ils nous font un caprice ?
— En quelque sorte… Ils refusent de nous obéir… Mais c’est encore trop tôt pour affirmer que nous sommes devant l’émergence d’une nouvelle forme d’intelligence.
— Et qu’en est-il, Professeur Garcia, de ce que certains observateurs affirment avoir aperçu avant la panne ?
— Les observateurs sont des scientifiques ou des ingénieurs de renom, leur bonne foi ne peut être mise en cause. Et leurs témoignages concordent… Ils ont constaté une déformation du tissu spatial… l’amorce d’une distorsion… et l’apparition de formes lumineuses…
— Mais où sont les images ?
— Tout juste… Elles ont… disparu ! Elles ont été effacées par les systèmes qui, s’ils en gardent une ou plusieurs copies, refusent de nous les fournir !… C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant. Pour nous… je vous l’avoue… c’est totalement incompréhensible !
— Très étrange, Professeur Garcia… Si vous avez du nouveau… notre antenne vous est ouverte.
— Je vous remercie.
— Je vous rappelle le triste bilan des accidents qui ont frappé la terre entière… 1 362 crashs et un nombre de décès, provisoire… » Je jette un regard sur les compteurs funestes de la catastrophe du siècle.
« … de 51 198… 51 198 vies humaines perdues. 21 435 personnes décédées dans les accidents, 35 763 personnes décédées suite aux pannes des appareils médicaux, et 22 918 blessés. Si cet évènement s’était produit il y a un siècle… il y aurait eu… plusieurs centaines de milliers de victimes… »
