Chapitre 5-46

Lisbeth Henning

Un studio improvisé, ça change de mes habitudes ! Je suis devant quatre transmetteurs répartis autour d’une table ronde au plateau de verre noir. Il ne s’agit pas d’hologrammes, mais de simples vidéos.

Cette mise en scène, secrète, mystérieuse, montre bien le caractère d’urgence de la situation. David m’a prévenu, rien ne nous certifie que les êtres, qui apparemment contrôlent le système, ne puissent suivre la conversation.

J’attends que la barre lumineuse bleue devant moi devienne rouge… Je dois mettre mes collègues en garde, nous allons devoir être prudents et parler à demi-mot.

De gauche à droite, j’ai devant moi les vidéos de Juan Ortega, le Vénézuélien délégué de la Fédération des Amériques. Michael Murray, le Néo-Zélandais de la Fédération Océanie. Kim Mi Yun, la Coréenne de la Fédération Asie. Et Suwilanji Kalunga, la Zambienne déléguée de la Fédération Afrique Moyen-Orient.

Juan porte une chemise blanche. Le brun de 54 ans, les cheveux courts, le front dégarni, le visage rond au teint mat, habituellement impassible, impénétrable, affiche un sourire crispé et des traits tirés. Il tombe visiblement de fatigue. Sa journée a dû être mauvaise…

Michael, le plus jeune d’entre nous, 37 ans, paraît en pleine forme. Le blond, aux cheveux coiffés en brosse, attend, le buste bien droit, stoïque, la bouche fermée, les lèvres serrées, les yeux plissés. Il porte une chemise rose décolletée et un collier noir. Son allure de surfeur, avec sa barbe de deux jours, son bronzage impeccable, contraste avec son air sérieux. Il ne lui manque que les lunettes de soleil.

Mi Yun, la Coréenne de 42 ans, toujours à la pointe de l’élégance, arbore une longue veste en cuir noir à l’imprimé reptilien, un short assorti et un chemisier fin en dentelle noir. Au-dessus de son visage à l’ovale parfait, ses cheveux de jais sont relevés et noués de fils rouges. Elle attend et fixe la caméra avec un regard énigmatique.

Suwilanji, 44 ans, encore ensommeillée, se frotte le visage. Ses ongles sont peints de rouge et de bleu ciel. Coiffée de tresses africaines, elle porte un chemisier à col croisé rouge et un pantalon blanc.

La barre vire au rouge. Je jette un coup d’œil sur l’horloge digitale : 3 : 36 !

« Mes amis… vous devinez que si je vous réunis dans ces conditions… c’est qu’il se passe quelque chose… d’imprévu… d’extraordinaire… et de fort préoccupant… »

Les visages se crispent.

« Il y a un peu plus d’une heure… j’ai reçu la visite… d’un étranger… Un personnage en armure… colossal ! J’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’un Martien… J’aurais préféré… »

Je leur raconte les détails de ma conversation avec Adar Hil Matori, et termine en les mettant en garde, malgré les mesures de sécurité, contre un éventuel espionnage de nos propos. Au cours de mon monologue, j’ai vu Juan s’asseoir, sans un mot, et se prendre la tête dans les mains.

« Juan ?… Ça va ? »

Il soupire… « Yan et son garde du corps ont été enlevés… » Il balance la tête de bas en haut, l’air désespéré. « Ils ne sont pas les seuls… Christine a disparu alors qu’elle me rejoignait… Son appareil a décollé de Morrocoy en tout début d’après-midi… Nous étions en conversation, lorsque la liaison a été coupée… net ! L’appareil a disparu des écrans ! Il s’est tout bonnement évaporé… Christine et l’équipage, cinq personnes en tout… Il paraît qu’ils vont bien… Notre p… maudit système ne sait dire que ça… Je suppose donc qu’ils ont été enlevés… Mais je n’ai pas été contacté… du moins pas encore.

Ton mari, Lisbeth, ta compagne Juan, intervient Suwilanji. Ça va être not’ tour ! Si c’est pas déjà fait ! On doit mettre nos proches à l’abri !

Tu penses que ça les arrêtera ? » Michael grimace, l’air plus que sceptique. « Ils peuvent intervenir n’importe où, n’importe quand ! Et s’ils maîtrisent le système… Y aurait-il un rapport avec PXA 5760 ? Et avec Alpha Cent ?

— Je n’sais pas. Je n’le pense pas… Mais j’n’ai pas évoqué le sujet, bien qu’il m’ait effleuré l’esprit. J’ai préféré ne rien dire.

Ton impression, Lisbeth ? reprend Michael. Une part de vérité dans son message ?

— Difficile à dire… Je l’ai… curieusement, trouvé sincère.

Quelque chose me dérange, intervient Mi Yun. Je trouve son discours étrange. S’il est… si puissant… et si son peuple est si belliqueux, il aurait dû venir en conquérant… Au lieu de ça, il vient en négociateur…

Il vient quand même en maître chanteur ! reprend Juan. Il ne nous laisse pas vraiment le choix.

— Et peut-on céder au chantage ?

On peut leur en donner… l’impression, répond Michael, les yeux plissés, le regard malicieux, tout en conservant notre libre arbitre. Mais on n’a pas le droit de risquer la vie de nos concitoyens.

L’ennemi semble divisé, reprend Mi Yun. Je pense que nous avons une carte à jouer. Il faut qu’on apprenne à les connaître. Nous devons étudier leur mode de fonctionnement, leurs méthodes, leurs principes, leurs valeurs… s’ils en ont. Et découvrir quels sont leurs limites, leurs points forts… et leurs points faibles !

Et… tu comptes t’y prendre comment ? sourit Michael.

Avec le temps, répond Mi Yun. Infiltration. »

Je vois un haussement de sourcils dubitatif de la part de Michael. « Il doit te recontacter. Tu lui dis que nous sommes d’accord… Enfin… c’est mon avis. Quelqu’un a une objection ? »

Juan et Suwilanji secouent négativement la tête.

« Non. Je te suis », acquiesce Mi Yun.