Leyla Desmars – Villeneuve-lès-Maguelone
Mercredi 23 octobre
Titouan et Clément n’ont pas école. Le ciel affiche un bleu azur pétant, et la tramontane, qui souffle depuis dimanche, s’est calmée. La météo prévoit une belle journée, alors j’ai proposé aux garçons… d’aller à la plage. J’aurais dû attendre que le barda soit prêt avant de le leur proposer : je les entends s’énerver dans le jardin… Impatients, ils ont déjà commencé à se chamailler ! Le vélo va les calmer…
Je ne dois rien oublier… Dans la poussette, j’ai mis de l’eau, du jus de fruits, le biberon de Marie… Des sandwiches, des gâteaux secs, des fruits, pommes et raisin. Nous trouverons quelques figues sur le chemin. La crème solaire insecticide, les lunettes de soleil, l’abri de plage pour Marie… Des casquettes, des serviettes, du rechange, deux… non, trois couches. Un seau, une pelle, un râteau, trois petits moules en plastique… Le ballon ? Non, pas aujourd’hui.
Le bord de mer n’est qu’à quelque trois kilomètres, mais se préparer avec les enfants, c’est comme faire face à une véritable expédition… Et je n’ai pas intérêt à oublier quelque chose…
J’attache Marie dans la poussette, et lui mets un bob, assorti s’il vous plaît à sa salopette saumon. Tant pis si elle rechigne un peu…
La poussette chargée comme une mule, je sors par le garage. Les garçons tournent autour du palmier. Clément s’évertue à toucher Titouan qui l’excite : « Essaie de m’attraper !… Essaie de m’attraper !… T’arriveras pas !
— Les garçons ! Et vos vélos ? »
Ils filent dans le garage, sans un mot, et reviennent avec leurs vélos. Les pneus semblent corrects, les chambres à air sont bien gonflées. Je vérifie la présence de la pompe sur le cadre de la bicyclette de Titouan… et nous nous dirigeons vers la piste cyclable.
Le garage se referme seul dès que nous quittons la propriété.
Quelque sept cents mètres plus loin, nous atteignons les bords de l’étang de l’Arnel. Nous venons perturber le calme du site. À notre approche, les quelques flamants roses nous tournent le dos pour s’éloigner de la rive de leur démarche nonchalante. Les eaux sont d’huile. Près de la levée du canal de Rhône à Sète, un pêcheur vêtu d’une vareuse à capuche, debout dans sa barque à fond plat, remonte un filet… Les mouettes valsent autour de lui…
Les garçons ont déjà atteint la route qui traverse l’étang. Je les vois filer vers le canal. Ils ont ordre de m’attendre sur place et de ne pas emprunter le pont tournant avant mon arrivée.
Le site est étonnamment désert ce matin. Une fois sur la route, je me mets, pour amuser Marie, à courir derrière la poussette. Les garçons rejoints, nous montons ensemble sur la passerelle, et nous franchissons le canal sous le spectacle orange, noir et blanc de l’envol de flamants…
Nous nous arrêtons pour boire près de la porte de Maguelone… Il commence à faire chaud, le temps me paraît lourd. Le ciel est parfaitement dégagé sur le massif de la Gardiole, mais d’étranges nuages apparaissent au-dessus de nos têtes… Ce n’était pas prévu au programme.
Un claquement sec de tonnerre me fait sursauter ! Je sens une odeur de soufre, la foudre a dû tomber tout près ! Titouan, surpris et inquiet, me regarde, les yeux grands ouverts. Marie se met à pleurer, et Clément vient s’accrocher à ma jupe : « Maman, j’ai peur !
— On va s’mettre à l’abri, mes chéris ! » Les nuages s’épaississent à vue d’œil ! Le ciel s’assombrit comme si la nuit, brutale, allait tomber en plein jour ! Je n’ai jamais vu un tel phénomène. Une éclipse… c’est ce qui me vient à l’esprit… N’importe quoi, les nuages n’ont rien à y voir.
“Ploc !… Ploc !… Ploc ! ploc ! ploc !” De gros grêlons commencent à tomber !
« Les enfants ! prenez vos vélos ! On va s’abriter au musée ! Dépêchez-vous ! »
Je vérifie que Marie est bien attachée… et en avant ! En quatrième vitesse, nous prenons le chemin qui longe l’étang vers la mer, et nous bifurquons à gauche au premier croisement. Nous prenons le sentier qui grimpe entre la garrigue et les vignes…
Le paysage est impressionnant, apocalyptique ! Une brume s’est levée, elle voile un horizon lumineux mauve lilas, alors que nous sommes au cœur de ténèbres illuminées par des éclairs !
Sous les claquements secs de la foudre ! les sinistres grondements de tonnerre ! et la pluie de grêlons qui s’intensifie ! nous fonçons nous abriter dans le musée… Le parking est désert, le musée est fermé !
« C’est fermé, Maman ! crie Titouan.
— La cathédrale ! » J’amorce un demi-tour et me précipite sous les grands arbres… Les branches craquent ! les feuilles bruissent ! je fonce tête baissée avec une seule idée en tête : que la cathédrale soit ouverte !
Devant le portail, entre les piédroits aux bas-reliefs de Saint-Paul et Saint-Pierre, je prie pour que la porte s’ouvre… J’abaisse la poignée… et pousse !… Victoire ! Le battant pivote !
« Doucement, les garçons ! Attention aux marches ! »
Clément et Titouan entrent les premiers, leur vélo à la main. J’empoigne la poussette, et les suis… m’engouffrant sous le rinceau d’acanthe au-dessus duquel trône le Christ, le Livre de Vie à la main, entouré des quatre animaux de l’Apocalypse… Je referme la porte et demande la lumière… Mais elle ne vient pas… Nous sommes dans l’obscurité, sous le chant lugubre et mélancolique des arbres qui se lamentent dans la tourmente qui s’est abattue sur l’îlot.
À la faveur des éclairs, je détache Marie pour la prendre dans les bras. Pour m’éloigner de la tribune qui assombrit la nef, j’avance jusqu’à l’autel, et, sous la voûte en berceau, lève la tête vers les trois fenêtres d’où jaillissent les lueurs de l’orage.
« Maman !… Maman ! » Les garçons ont pris l’escalier, ils sont montés à la tribune.
« Faites attention, mes chéris ! » Le vacarme des grêlons contre la toiture cesse brusquement… Le tonnerre s’est tu, les illuminations ont cessé… Nous voilà presque dans l’obscurité… Lorsque le sol se met à trembler !
« Maman ! Qu’est-ce qui s’passe ?… Maman ! » s’inquiètent Titouan et Clément. Une vibration montante envahit la cathédrale…
« Les enfants ! Ne restez pas là-haut ! Descendez ! Mais faites attention aux marches ! On va sortir ! »
Une lumière zénithale blanche jaillit des fenêtres ! et une brume apparaît dans la forteresse ! Les faisceaux lumineux changent simultanément d’orientation ! Ils pivotent et remontent conjointement ! Quelque chose enveloppe la cathédrale !
Une puissante odeur d’eau de Javel me saisit ! tandis que la vibration montante se transforme en une espèce de chœur…
La tête me tourne. Je m’assois sur le marbre froid d’un gisant, Marie blottie tout contre mon sein… Je perds doucement conscience… Dans un étrange rêve éveillé, je crois deviner la présence de grands êtres de lumière… Ils sont plusieurs… ils nous prennent dans leurs bras protecteurs… et s’élèvent… Nous montons vers la lumière… avec les vélos, la poussette, le barda…
Je n’ai pas peur, nous sommes avec des anges…
