Menestheus Harkos – Astyra Turquie
Bientôt un mois que nos travaux sont au point mort. Nos appareils ne nous fournissent plus aucune observation. Sans leur concours, nous ne pouvons, ni poursuivre l’étude de la topologie de l’Univers, ni suivre les variations de densité des énergies à pressions négatives…
Nous constatons tout de même, depuis dimanche dernier, un accroissement significatif des perturbations électromagnétiques. Nos instruments en panne, mon collègue Tarkan et moi-même tentons, par les calculs, de démontrer que ces désordres ont une origine artificielle. Il semblerait qu’une masse indétectable, à densité variable, tourne en orbite de notre planète. Ces perturbations devraient se traduire par une recrudescence d’aurores polaires, même si nous n’en avons pas la confirmation par une augmentation des observations.
Tarkan me prévient de l’arrivée d’une communication de mon gendre, Renaud Desmars. Surpris par le caractère exceptionnel de l’appel, j’accepte aussitôt la communication… En homme bien élevé, mon collègue sort discrètement du bureau…
Le visage de Renaud apparaît, creusé, terni par un voile d’angoisse. Il s’est passé quelque chose !
« Bonsoir Renaud… Que me vaut ton appel ? »
Il grimace.
« Bonsoir Menestheus. Avez-vous des nouvelles de… Leyla et… des enfants ?
— Non… Je devrais ?
— Elle vous a dit quelque chose ?… Quelque chose n’allait pas ?
— Mais non ! Qu’est-ce qui s’passe ? »
Il soupire.
« J’ai voulu joindre Leyla en début d’après-midi… comme ça… pour avoir des nouvelles… Mais je n’ai pas eu de liaison. Le système m’informait qu’elle était… indisponible ! Sans plus de détail. Comme ça me tracassait, je suis rentré plus tôt que prévu… et je n’ai trouvé personne à la maison ! Il manquait la poussette, les vélos des garçons et les affaires de plage… Alors j’ai enfourché mon vélo… et je suis parti à leur rencontre… J’ai demandé à toutes les personnes que j’ai croisées… si elles les avaient vus… Les réponses ont été négatives… Bon… c’est vrai, y avait pas grand monde… Aucune trace d’eux sur le chemin, aucune trace sur la plage… Je suis allé fouiner sur Maguelone, j’ai fouillé le bois, j’ai exploré la cathédrale, le musée était fermé… Rien… Personne… Je n’comprends pas…
— Mais ?… Le système ?
— Attendez ! Le système persiste à me répéter que Leyla et les enfants sont… indisponibles !
— Comment ça, indisponibles ?
— Pire encore, le système ajoute… qu’ils vont bien !
— Hein ?
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Mon pauvre Renaud… je ne sais que dire… » Je suis sous le choc, lorsque le sigle de la Confédération apparaît en surimpression du visage torturé de mon gendre. Quelqu’un de prioritaire cherche à me joindre !
« Un instant, Renaud, je reçois une communication prioritaire, nous allons être coupés, reste en ligne… »
Il n’a pas le temps de réagir. Son visage est remplacé par celui d’un homme d’une quarantaine d’années, blond aux yeux bleus, aux cheveux rasés. Un homme vêtu d’un blazer gris-vert qui porte le logo de la Confédération. Il affiche un air grave, sérieux.
« Menestheus Harkos ? » Ses traits rigides, son allure stricte, me donnent à penser qu’il ne doit pas rigoler tous les jours.
« C’est moi-même. À qui ai-je l’honneur ?
— David Eichman, responsable de la sécurité du HCC ! » Son accent alémanique est très prononcé. « Assurez-vous qu’il n’y ait personne autour de vous ! » La demande me surprend au plus haut point !
« Un instant… » Je rejoins Tarkan dans le couloir, m’excuse auprès de lui, avant de refermer la porte et de m’asseoir au bureau…
« Voilà, je suis seul.
— Je vous transmets une communication sécurisée. Je vous mets en relation avec Madame Lisbeth Henning. »
Entendre le nom me fait l’effet d’un électrochoc. Madame Lisbeth Henning ! La déléguée de la fédération !… Le visage de l’homme disparaît, remplacé par le logo de la Confédération…
Quelques instants plus tard, c’est le visage connu de Madame Henning qui apparaît. Elle a l’air soucieuse… comme je dois l’être depuis ma conversation avec Renaud.
« Bonsoir, Docteur Harkos.
— Madame Henning… bonsoir.
— Ce que je m’apprête à vous révéler, Docteur Harkos, précise-t-elle, l’air grave, doit rester strictement confidentiel. Ces informations sont ultrasecrètes.
— Bien Madame… Je vous écoute.
— Dans la nuit de lundi à mardi… j’ai reçu la visite… »
Elle soupire avant de poursuivre.
« … d’un Emnos.
— Pardon ?
— Vous avez bien entendu… un Emnos ! Un extraterrestre venant de Kriemn, une planète d’un système que l’on nomme ADS 16 402.
— ADS 16 402 ?… Il doit y avoir méprise, Madame.
— Non, non, c’est bien ce qu’il m’a dit.
— Mais Madame… si je n’m’abuse, ADS 16 402 est une étoile binaire… à plus de quatre cents années-lumière de la Terre !
— C’est bien ça, Docteur Harkos.
— Mais c’est fantastique ! Comment ont-ils…
— Le souci… c’est qu’ils ne viennent pas en amis.
— Pardon ? » Mon emballement est brutalement refroidi.
« Ils viennent en conquérants ; ils ont décidé de mettre un terme à nos institutions telles qu’elles existent. La toute-puissance de la Confédération leur déplaît. Ils souhaitent la démanteler.
— Mais ?… On ne peut pas les en empêcher ?
— Nous ne les connaissons pas… On ne sait pas de quoi ils sont capables. Toujours est-il qu’ils disposent de puissants moyens de pression. Ils contrôlent d’ores et déjà notre système… et ils ont enlevé certains de nos proches. » Elle grimace.
« Pardon ? Vous venez d’me dire que… des personnes ont été enlevées ?
— Hélas oui… Mon mari, entre autres…
— Madame ! J’étais… juste avant cet entretien, en communication avec mon gendre… Ma fille !… Et ses trois enfants !… Trois de mes petits-enfants !… Ils ont disparu !
— Je suppose que vous avez enquêté auprès du système ?
— Pas moi, mais mon gendre.
— Je suppose que le système lui a répondu qu’ils sont indisponibles… et qu’ils vont bien ?
— Ah !… C’est tout à fait ça ! C’est exactement ce qu’il m’a dit !
— Ne les cherchez pas… Ils ont été enlevés.
— Mais ?… Pourquoi ?
— Ce qui nous amène, hélas, à la raison de mon appel. L’Emnos en question m’a recontactée… il y a moins d’une heure… pour me donner ses premières directives… Le HCC, tel que nous l’entendons, va être dissous, remplacé par un nouvel HCC… Le terme “Consortium” va progressivement remplacer celui de “Confédération”. Ce qui peut paraître anodin risque, à long terme, d’engendrer de profonds bouleversements… Nous ne nous avouons pas vaincus… mais nous souhaitons observer avant d’agir… L’Emnos m’a parlé de vous, Docteur Harkos.
— Pardon ? De moi ?
— Oui, de vous. Il vous a choisi. Vous êtes pressenti pour diriger le nouveau Centre de Recherches d’Astyra. Un laboratoire souverain qui va supplanter notre département d’Astrophysique. La mutation doit intervenir d’ici les prochaines quarante-huit heures… »
Voyant que je suis sous le choc, incapable de prononcer un seul mot, Madame Henning poursuit :
« Eh oui… Je suis désolée… Je comprends votre embarras… Ça nous tombe d’un coup… L’Emnos se nomme Adar Hil Matori. Il va vous contacter dans les prochaines heures… N’oubliez pas, Docteur, que les Emnos contrôlent le système ! Pour vos proches, vos collègues, notre conversation n’a jamais eu lieu… Bon courage, Docteur Harkos… Nous sommes à vos côtés… »
Son visage s’efface et l’écran s’éteint. Je me sens groggy… Les perturbations électromagnétiques… Ce que Tarkan et moi avons découvert ! Ce sont eux ! Je dois me secouer avant de reprendre la communication avec Renaud !
« Communication avec Renaud Desmars ! » Le visage de Renaud réapparaît aussitôt.
« Renaud… nous avons été interrompus… Je viens d’avoir une conversation… avec une personne… » Je soupire… « … qui m’a éclairé sur la disparition de Leyla et des enfants… »
C’est à son tour d’être sidéré.
« Ne te culpabilise pas, Renaud… Tu n’as rien à voir avec leur disparition. Le responsable… indirectement… c’est moi.
— Vous ?… Comment ça ?
— Ils ont été enlevés… Mais c’est moi qui suis visé… Ne cherche pas à comprendre… Je ne peux hélas, pour leur sécurité, t’en dire davantage…
— Mais… » Je lis de la souffrance sur son visage, une douleur qui me fend le cœur.
« Renaud, je vais tout faire pour les préserver, je te l’promets… Tout ça va s’arranger.
— Vous croyez ? » Il a l’air sceptique.
« Je t’en donne ma parole… Je dois te laisser… Bon courage… Je te tiens au courant. »
Il se contente d’un pitoyable hochement de tête. Gêné par un fort sentiment de culpabilité, je coupe la liaison et pose les coudes sur le bureau. Les paupières fermées, la tête dans les mains, je tente de réfléchir aux tout derniers évènements qui viennent de bousculer ma petite vie tranquille. Je me sens comme une malheureuse quille qui aurait été violemment heurtée par une boule malencontreusement sortie de sa piste…
L’horloge digitale me rappelle à ma triste réalité. Il est déjà 18 h 50 ! Si je ne veux pas rater la navette de 19 h 15, je dois quitter le laboratoire d’urgence. Je n’ai pas envie d’attendre la suivante, je n’ai qu’une hâte, retrouver le réconfort des bras de Selma…
