Chapitre 5-49

Menestheus Harkos – Lesbos Grèce

Une véritable paranoïa aiguë s’est emparée de moi… Parano ?… On le serait à moins… Inquiet, sur le qui-vive, je me sens espionné et sursaute au moindre bruit… J’ai été incapable, hier soir, de dire la vérité à Selma. Dans la navette, j’ai inventé une histoire abracadabrante pour justifier le fait que notre Leyla et nos trois petits-enfants aient été enlevés. Un confrère français jaloux qui aurait disjoncté en apprenant ma future promotion… Mais la situation serait sous contrôle… Je ne suis pas un menteur professionnel, mon grossier mensonge n’est pas passé. J’ai vu au regard de défiance de Selma, à sa moue sceptique, qu’elle devinait que je lui racontais des salades. Elle n’est pas dupe, elle sait que je lui cache quelque chose… Pour ne rien arranger, je n’ai pas voulu me coucher près d’elle. Je ne souhaitais pas la mettre en danger. J’ai passé la nuit à tourner en rond, à observer le ciel, persuadé qu’un extraterrestre… dont je n’avais pas eu la présence d’esprit de demander la description physique… allait débarquer… Du coup, mon imagination débordante me joue des tours. Je ne peux m’empêcher de me représenter des créatures démoniaques, sorties tout droit de mes pires cauchemars ! Qu’elle est loin… l’insouciance de la veille !

Ce matin, j’ai préféré prendre le speedglide, pensant qu’ainsi je n’allais pas risquer inutilement la vie des passagers de la navette. Si j’ai été choisi, au moins qu’ils ne s’en prennent qu’à moi…

Quelques stratocumulus et altostratus encombrent le ciel. Ils ont un peu gâché le lever du soleil, mais ce n’est pas ma préoccupation du jour… Tout en surveillant le ciel comme s’il allait me tomber sur la tête, je sors lentement de la propriété pour prendre la route qui descend vers la plage… Arrivé devant les galets, je suis surpris d’apercevoir un personnage assis à une dizaine de mètres. Je ne le connais pas, un promeneur, un touriste, pas quelqu’un d’ici en tout cas. Il est si pâle, presque louche avec ses habits noirs, ses lunettes de soleil, et ses longs cheveux blancs retenus en queue de cheval. Il voit que je l’observe, il me fait un signe de la main et se lève… Je détourne le regard. S’il cherche à discuter, ce n’est vraiment pas le bon jour, je ne suis pas d’humeur.

Je m’apprête à foncer vers le large… mais mon moteur cale… Alors que je tente le redémarrage, c’est l’habitacle qui s’ouvre… Je jette un regard vers l’étranger, il marche vers moi… Plus il s’approche, et plus je me rends compte de sa taille, de sa carrure ! Un Martien ! Sa chemise étriquée, d’un noir corbeau, laisse deviner une musculature herculéenne. Il porte un collier torque argenté au ras d’un cou puissant. Le matériau de son pantalon a un aspect cuir nacré. Un athlète martien ?! Que fait-il ici ? perdu au bord de la mer Égée ? Et que me veut-il ? L’extrême pâleur de son teint est renforcée par la noirceur de ses vêtements, de ses lunettes, et par l’étrange teinte lie-de-vin de ses lèvres. Je pense alors… à un vampire !… J’aurai vraiment tout eu ces dernières heures ! Je me prépare à envoyer balader cet étranger si singulier…

« Menestheus Harkos ! » Sa voix est puissante, extrêmement grave, avec un mystérieux accent indéfinissable. Je reste, un instant, le bec cloué.

« On s’connaît ? » Mon aplomb feint est si maladroit, qu’il s’avance encore et me toise avec un sourire de prédateur.

« Pas encore ! » Sa voix, traduite par une interface linguistique logée dans son collier, me fait réaliser l’impensable !

« Vous ?

Lisbeth Henning vous a transmis mon message ?

— Oui…

Je suis Adar Hil Matori, commandant de l’escadre Tanacé.

— Vous… venez… d’ADS 16 402 ?

Du système d’Affath et d’Itarh. C’est bien celui que vous nommez ainsi.

— Si loin ?

À 453 de vos années-lumière. 457 des nôtres.

— Comment est-ce possible ?

Là n’est pas le sujet de notre conversation.

— Mais pourquoi moi ? Pourquoi avoir enlevé Leyla et les enfants ?

Pour votre compétence. Vous alliez découvrir notre présence, malgré nos technologies de camouflage. Nous aurions pu utiliser une méthode… bien plus radicale pour vous faire taire. Au lieu de cela, c’est une promotion que je vous offre sur un plateau.

— Mais… je suis un scientifique, pas un technocrate ! Comment vais-je pouvoir diriger ?

Votre système vous facilitera la tâche. Vous allez même pouvoir poursuivre vos travaux. Seuls les commanditaires seront différents. Vous allez avoir accès à un savoir, à des modèles de connaissance… qui ne sont encore que balbutiants chez vous… Et je ne cherche même pas à aiguiser votre curiosité scientifique.

— Que dois-je faire ?

Rendez-vous à votre lieu de travail habituel. » Il tend une main vers la mer. « Vous n’aurez qu’à suivre les instructions de votre système.

— Bien… » J’acquiesce d’un hochement de tête. « Prenez soin de ma fille, Leyla, et de mes trois petits-enfants.

Ils vont bien… Mais j’ai un souci…

— Pardon ?

Tarkan Kocaoğlu ! Votre collègue… Il en sait beaucoup trop.

— Je peux l’écarter de nos travaux.

Je doute que cela suffise… Je vais devoir intervenir auprès de sa famille… Je pourrai ainsi compter sur sa coopération. Et vous pourrez collaborer ! » Il me désigne la mer, cette fois des deux mains. Le moteur du speedglide se remet seul en route, les béquilles s’escamotent, et l’engin avance lentement vers la mer.

« Félicitations, Menestheus Harkos ! Vous venez de prendre du galon ! » L’habitacle se referme…