Chapitre 5-57

Carol Destees – Syrtis Major

Depuis cette triste nuit de l’équivalent terrestre du 30 septembre, je n’ai revu ni Aria ni mes trois collègues administrateurs, Willim, Zéa et Élya… Et je ne parle pas des amis et concitoyens qui ont été enlevés…

Lorsque les Emnos ont débarqué sur Mars, ils se sont rendus maîtres des lieux sans difficulté. Nous n’étions pas préparés à une invasion d’aliens. Nous n’avons pas opposé de résistance. Et c’est une totale confusion qui régna les tout premiers jours.

L’équivalent terrestre du 12 octobre a été marqué par l’arrivée d’une certaine Élégi Rès Alifax. Une Emnos âgée venue imposer sa loi sur Syrtis Major et les environs. Les réunions ont été proscrites, les rassemblements de plus de trois personnes, interdits ! Le couvre-feu a été établi sur la ville dès la tombée de la nuit.

Je suis redevenu un citoyen presque comme les autres, mais je suis assigné à résidence à Syrtis Major… surveillé par le système si perfectionné que nous avons mis au point ! Je passe mes journées entre mon domicile d’Isidis Bay et le complexe sportif, tout proche, de Meroe Patera…

Lorsqu’Élégi m’appelle… ou plutôt me siffle, comme on siffle un chien, je me rends à la résidence Margov. Et je ne sais même pas si c’est elle que je rencontre. Je n’ai jamais vu le visage de mon interlocutrice, un visage toujours caché derrière un casque à visière lumineuse.

Nous sommes muselés par les prises d’otages qui se multiplient. De nouveaux citoyens disparaissent chaque jour ! La révolte gronde, et je sais qu’une révolution se prépare…

Dans les douches du parc aquatique du complexe de Meroe Patera, un lieu réservé, hors de contrôle du système, j’ai eu la surprise, par deux fois, de découvrir Akid venu incognito me donner des nouvelles.

Bortsch et lui sont à la tête d’un groupe de rebelles qui s’organisent petit à petit. Ils ont réussi à déjouer le système et peuvent maintenant se déplacer sans éveiller les soupçons. Ils ont localisé les otages, retenus à bord du vaisseau d’Élégi, et me demandent simplement de patienter.

Les Emnos sont en infériorité numérique, ils n’ont que deux vaisseaux en orbite. Akid m’assure que ses compagnons vont rapidement trouver une solution. Reprendre le dessus ne serait plus qu’une question de temps… Les beaux jours des Emnos seraient comptés…

Sans les otages, sans ce maudit système qui s’est retourné contre nous, nous aurions, semble-t-il, les moyens de les combattre à armes égales… Et nous avons l’avantage de connaître le terrain…

Du temps, il nous faut du temps… Que les journées sont longues depuis que j’ai vu naître l’espoir d’un retournement de situation… D’autant qu’Élégi n’a plus cette assurance outrageuse et la morgue suffisante des premiers jours. Elle resserre sa poigne de fer, mais les siens ont l’air d’hésiter. De plus en plus hargneuse, agressive, il me semble qu’elle se retrouve de plus en plus isolée. Syrtis Major est entre ses mains, en son pouvoir, mais la cité n’est pas Mars…

Quand je pense au vaisseau Alpha Cent, vaisseau qui ne doit plus être très loin, quand je pense qu’il va arriver dans de telles circonstances !… Si par miracle… l’équipage est en vie, les malheureux vont tomber dans la gueule du loup ! Peut-être même en pleine révolution…

Nous sommes le 15 Curitis, l’équivalent terrestre du 11 décembre. Élégi a trouvé bon de nous imposer un calendrier emnos. Comme si transposer sans arrêt notre calendrier martien au calendrier terrestre n’était pas suffisamment compliqué !

Leur année se compose de dix-sept mois de vingt-trois jours chacun. Les mois d’Abatès, d’Amédès, de Curmès, de Caradès, de Voltérès, d’Iosos, d’Amégis, de Curitis, de Phanis, d’Énévis, de Tanéis, d’Adémos, d’Acrilas, d’Aléras, de Lantas, d’Éjadas et de Méridas.

Je traverse l’avenue Tyrrhena, en compagnie de Lorenzo, mon ex-secrétaire général et ami toujours fidèle, bien qu’il ait, comme moi, perdu toute prérogative… Je lui ai interdit… plusieurs fois, de me vouvoyer, mais il a du mal à s’y résoudre. Nous rentrons à mon domicile pour déjeuner…

Le système intervient lorsque nous approchons de la borne qui marque l’entrée du quartier d’Isidis… Il m’appelle à me présenter, sur le champ ! à la résidence Margov… Une nouvelle convocation ! Je dois laisser Lorenzo et faire demi-tour…

Accueilli par le service de sécurité emnos, cinq créatures vêtues de la tête aux pieds d’une combinaison et d’un exosquelette aux reflets bronze, je suis dirigé vers l’un des salons du rez-de-chaussée…

*

Cela fait deux bonnes heures que je patiente… seul, sans que l’on me dise quoi que ce soit… Comme pour chaque entrevue avec Élégi, je me retrouve dans une totale incertitude. Ma dernière assignation remonte à douze jours.

La décoration du bâtiment n’a pas été modifiée. En tout cas ni le grand hall et son bassin circulaire, ni ce salon. Les six fauteuils saumon n’ont pas bougé, et les deux hologrammes de Syrtis Major flottent, comme à leur habitude, de chaque côté d’un organigramme martien. Une pyramide de noms dont je suis toujours à la tête…

C’est une voix de synthèse du système, à la tonalité masculine, basique, qui me prie de me lever pour me rendre dans le hall… Encadré par deux Emnos, je prends l’ascenseur… Nous montons jusqu’au dernier étage, celui des quartiers d’Élégi…

Nous débouchons dans la grande galerie, juste sous la verrière, et c’est là que je retrouve les modifications opérées sur l’ordre de l’Emnos… Le nombre de portes et leurs emplacements ont été modifiés. Il ne reste plus que quatre accès, inégalement répartis autour de la galerie.

Les passages sont matérialisés par d’étranges miroirs gravés de symboles que je qualifierais… d’ésotériques. Leurs cadres, larges, d’apparence métallique, ont des tons cuivrés aux reflets verts. Mon reflet se trouble quand je me rapproche de l’un de ces faux miroirs. À quelques décimètres, les réflexions se diluent dans un brouillard laiteux. Lorsque je franchis le passage, une étrange vibration se répercute en écho jusqu’au plus profond des entrailles… Un phénomène très déroutant lorsqu’on le ressent pour la première fois… On s’y habitue vite… Je suppose que ces cadres vibratoires ne sont que des portiques de sécurité à la sauce emnos. De l’autre côté du “miroir”, je me retrouve… dans un autre monde… À tel point que je me demande si je suis encore dans la résidence Margov… ou dans le vaisseau d’Élégi… L’atmosphère me paraît soudain si lourde, si opaque. Peut-être est-ce dû à la moiteur ambiante ? ou aux odeurs entêtantes, enivrantes, d’encens, de musc et d’épices qui imprègnent les lieux ? Le “miroir” franchi, un corridor sombre et étroit se forme devant moi… Comme si un nouveau labyrinthe se créait à chacune de mes visites. Qu’elle en est la raison ?… Une obsession sécuritaire ? ou une excentricité de cette mystérieuse Élégi ?

Le corridor s’élargit pour déboucher sur le lieu de la rencontre, une salle obscure à chaque fois différente. Une pièce toujours éclairée par un flambeau électrique qui diffuse une faible lueur orangée.

Le seul accès visible, celui que je viens d’emprunter, disparaît derrière mon dos, donnant ainsi un sentiment d’oppression, d’enfermement. Je dois me rapprocher de la lueur pour que trois silhouettes, surgies du néant, apparaissent et m’encerclent… Les trois créatures, voûtées, sont protégées par un exosquelette et un casque à la visière bleutée. Les postures et les gestes des trois créatures sont différents. Elles me parlent à tour de rôle sans que je puisse deviner qui est Élégi… s’il s’agit bien d’elle…

Aujourd’hui, j’ai décidé de faire le tour complet de la salle avant que les silhouettes n’apparaissent… La main droite tendue à la recherche de la paroi, je me dirige vers la droite et m’enfonce dans l’obscurité… J’ai beau avancer… pas à pas sur le côté, je ne trouve aucun obstacle… Le flambeau s’éloigne lentement… la salle serait-elle sans fin ? Perplexe, je renonce à ma tentative d’exploration et reviens vers la lueur… Les trois silhouettes se manifestent.

« Carol Destees ! annonce l’une d’elles, d’une voix sèche et rocailleuse. Où croyais-tu t’enfuir ainsi ? demande la voix traduite par une interface linguistique.

— Nulle part… Je venais à votre rencontre.

Tu dois aller vers la lumière pour me trouver, annonce la deuxième silhouette. Je suis la lumière… Je suis la voie.

Mais ce n’est pas pour ça que je t’ai fait demander, commence la troisième créature.

Une nouvelle menace pèse sur ton peuple, Humain ! » reprend la première créature. Elles vont ainsi parler à tour de rôle.

« Alpha Cent !

— Alpha Cent ! Une menace ? Comme si nous n’avions pas d’autres préoccupations !

L’équipage d’Alpha Cent…

Combien étaient-ils ?

Sept ?

— Sept ? Non ! Six.

En es-tu sûr, Carol Destees ?

— Sûr et certain ! J’étais membre du programme Alpha Cent avant d’être nommé Administrateur Général. J’ai participé aux commissions qui désignèrent les membres de l’équipage. Et j’ai un ami parmi eux, Mathias Hayden. Un homme de talent et de ressources qui a beaucoup œuvré pour Syrtis Major et Nili Fossae.

Eh bien… s’ils étaient six au départ…

Comme tu sembles vouloir nous le faire croire…

— Mais j’en suis certain !

Aujourd’hui… ils sont sept !

— Sept ?… Il y a trois hommes, trois femmes… Ils ont pu faire un enfant.

C’est une bonne remarque, Carol Destees.

Mais figure-toi que nous y avons déjà pensé.

Le septième passager… est adulte.

— Mais ?… C’est impossible.

S’il ne s’agit pas d’une personne de l’équipage…

Alors de qui s’agit-il ?

— Mais… je n’en ai pas la moindre idée !

Suppose, Humain, que ce septième passager porte en lui les germes de nouvelles maladies…

— Il vous suffit de contraindre le vaisseau, et son équipage, à une quarantaine !

Bien… Je n’en attendais pas moins de ta part.

Le risque de contagion serait trop important sans un confinement strict.

Nous serions contraints de détruire le vaisseau… et ses occupants.

Quel dommage…

— Imposez une quarantaine à Alpha Cent !

C’est un problème qui regarde ton peuple, Humain.

— Que voulez-vous dire ?

Carol Destees… Si la survie de l’équipage d’Alpha Cent importe à tes yeux… à toi de garantir cette quarantaine.

— Moi ? Mais comment ?

Utilise tes défenses aériennes pour contrôler le vaisseau avant qu’il ne soit trop tard.

— Mes défenses aériennes ? Mais je rêve ! Comme vous avez pu le constater en arrivant… nous n’avons pas de défense aérienne ! Des défenses aériennes ! Pour que faire ?… Nous n’avons que des vaisseaux de transport civils… que notre système pilotait ! Vous en avez pris le contrôle ! Nous sommes maintenant tenus d’employer nos pilotes pour les diriger…

Eh bien… utilise-les pour remplir cette mission. »

Un sifflement bref me fait tourner la tête vers la créature de gauche. À ma grande surprise, je la vois retirer son casque ! Je découvre une femme âgée, au visage osseux, à la peau parcheminée très pâle. Elle a le nez camus, un menton en galoche sous des joues creuses. Ses yeux bridés aux pupilles d’un bleu délavé me vrillent d’un regard sournois, arrogant, provocateur.

« Carol Destees… Tu reprends le service ! »