Chapitre 5-58

Brady O’Hara

« Mesdames, Messieurs… Brad O’Hara, vot’ commandant d’bord, vous souhaite un agréable séjour dans les monts Néréides. Tu parles si j’m’en tape… Il est 16 h 14, heure locale. Sept heures de décalage négatif avec Syrtis Major… Un conseil… couvrez-vous bien avant d’sortir ! La température extérieure est de… 4 °C… Vous allez vous geler les miches, les touristes ! »

Je coupe la communication et inspire à fond… Je n’ai aucun passager prévu pour le retour. Nous sommes vendredi et c’était ma dernière mission de la journée ! Une mission de routine des plus ennuyeuses, d’une simplicité… affligeante. Occupé à courir par monts et par vaux depuis que ce maudit système nous a plantés, je n’ai pas vu Abbie depuis mardi.

Je suis à l’aéroport des Monts Néréides, au nord du bassin d’Argyre, à quelque quinze cents kilomètres de Capri Bay. Je peux être à la maison en moins d’une heure ! Et je suis décidé de ne pas rater l’occasion de faire une petite pause avant demain. Demain, le 21 décembre en équivalent terrestre, un grand jour : Alpha Cent rentre au bercail ! Nous, pilotes, sommes réquisitionnés pour escorter l’arrivée du vaisseau, et l’aider au besoin à se positionner sur une orbite stable autour de Mars… Je n’ai toujours pas compris pourquoi les Emnos nous laissent la responsabilité de la manœuvre… Quoi qu’il en soit, répondre à une consigne de Carol Destees redonne la patate. Que notre cher Administrateur Général retrouve enfin sa place, après plus d’un mois de mutisme forcé, nous fait chaud au cœur.

Je préfère présumer de la bonne santé des six membres de l’équipage d’Alpha Cent, et me persuader que leur mystérieux silence n’est pas de mauvais augure… Qu’il n’est dû… qu’à un problème technique…

Nous avons reçu l’ordre d’éviter tout contact physique avec le vaisseau. Jusqu’à ce que le mystère soit résolu, Alpha Cent et son équipage doivent rester en quarantaine. Je vais devoir patienter avant de serrer Anna et Mathias dans mes bras… Que l’on boive ensemble quelques bonnes bières n’est que partie remise… Un témoin lumineux m’informe que le dernier passager a quitté le vaisseau. Sur les vidéos extérieures, les deux passerelles s’éloignent, elles me laissent le champ libre. Je ne vais pas m’éterniser… Un nouveau témoin annonce le déverrouillage de l’appareil. Je vérifie les paramètres des deux moteurs à hydrogène… 76 % pour le premier et 81 % pour le second… Je pourrais faire trois fois le tour de la planète… La position des volets… O.K. L’inclinaison de la voilure extracourte… 22°, c’est parfait… L’autorisation de décoller… accordée !

J’enclenche le décollage, un décollage vertical… et rentre le train d’atterrissage. Seul et maître à bord, j’abaisse le yoke… et déclenche, du pouce gauche, la poussée maximale des réacteurs… qui rugissent ! Malgré les compensateurs inertiels, je suis plaqué contre le dossier par la puissance de l’accélération… Je fais pivoter légèrement le yoke sur la gauche… puis sur la droite… l’appareil est parfaitement stable. Il file comme une fusée sans la moindre vibration. À 36 000 pieds, je pousse le yoke pour retrouver une assiette nulle… Le jet fonce à plus de 7 800 km/h. Une arrivée prévue dans onze minutes…

*

J’observe les méandres du fleuve Nirgal, fleuve qui serpente sans fin dans l’exceptionnelle vallée du même nom… lorsqu’un brusque changement de cap me surprend ! L’engin s’est déporté sur bâbord de 78° !

J’empoigne aussitôt le yoke pour redresser le cap, et le fais pivoter sur tribord tout en repoussant la manette des gaz… Mais rien n’y fait… L’appareil conserve son nouveau cap et son allure ! Je n’ai plus la main ! le système vient de reprendre le dessus !

« Merde ! » Mon arrivée est maintenant prévue… dans 45 minutes ! Je me tape les cuisses, résigné, avant de naviguer sur l’écran tactile pour découvrir mon nouveau plan de vol…

Nectaris Fossae… Melas Dorsa… Sinai Dorsa… Je file vers Noctis Labyrinthus !… Mais je vais plus loin ! Noctis Fossae… Je découvre ma destination ! « Merde ! » Le mont Olympus ! Une zone interdite depuis l’arrivée des Emnos. Pourquoi cette s… de système m’envoie là-bas ?… Je n’ai plus qu’à enfiler une combinaison pressurisée… et attendre…

*

Le vaisseau, imperturbable, a poursuivi sa course, grimpant au-dessus des nuages jusqu’à plus de 60 000 pieds. J’ai assisté, impuissant, à la remontée dans le temps des heures locales…

L’immense caldeira désertique du mont Olympus est en vue… L’appareil décélère… Il se rapproche d’une base qui n’existait pas il y a trois mois, date de mon dernier passage dans les environs. Je suis extrêmement surpris de découvrir les contours de cette base, un trèfle à trois feuilles, une réplique de la base des monts Achéron, base située à plus de mille kilomètres au nord.

J’ai 11 h 10 au compteur… Moi qui pensais avoir fini ma journée… Qu’est-ce que c’est encore que cet imprévu détestable ?… L’emblème de mon pays d’origine va-t-il me porter chance ?

« Merde ! » Les appareils stationnés près de la base sont tout droit sortis d’un spectacle d’anticipation ! Des vaisseaux emnos de deux types : les uns, avec une aile rhomboédrique intégrée au fuselage, les autres, une aile delta gothique avec empennage en V… Une navette martienne est perdue au milieu de ces engins étrangers. C’est un Marstroller vert bronze, immatriculé MA 66.

Qu’est-ce que je viens foutre ici ?!… C’est vraiment pas l’moment d’jouer les héros ! Mon appareil se pose entre deux vaisseaux à aile delta à dièdre largement positif.

Les réacteurs se taisent, un “ding” m’informe de l’ouverture d’un sas. Un courant d’air glacial envahit la cabine. Je positionne et ajuste le casque sans attendre.

« Brady O’Hara, veuillez sortir ! » lance une voix de synthèse. Ne voyant aucune autre solution, j’obtempère… de mauvaise grâce, mais j’obtempère…

Deux Emnos en combinaison intégrale m’attendent au pied des marches. Décontenancé, je descends à leur rencontre… Je n’en ai jamais vu d’aussi près. Mes yeux n’arrivent même pas à leur poitrine. Sans un mot, l’un d’eux tend un bras pour me signifier d’avancer… Sous bonne escorte… je me dirige vers l’avant de mon appareil, contourne le vaisseau emnos de droite, et suis une ligne discontinue jaune sous l’injonction de l’un de mes gardes du corps. La ligne mène vers une entrée de la base.

Je découvre, stupéfié, une inscription en lettres capitales sur le bâtiment de gauche : ACHERON ! La base des monts Achéron ! Aurait-elle été transplantée ici même ?… Ou auraient-ils poussé le vice de la réplique jusqu’aux inscriptions ?…

Nous franchissons un large sas, avant d’entrer dans le bâtiment… Le vaste hall d’accueil est désert. Au-dessus d’une grande horloge, qui, probablement arrêtée, indique 8 h 42, figure en grandes lettres capitales métalliques noires le mot… ACHERON… Les couloirs sont vides, les escalators stoppés. Les locaux sont abandonnés. J’ai l’impression de pénétrer dans une base fantôme où le temps est suspendu, la vie arrêtée… Je suis dirigé vers un couloir… un Emnos ouvre une porte, et me fait signe d’entrer…

La salle, éclairée par deux rampes lumineuses, se prolonge en profondeur. Au fond de la pièce, quelqu’un est assis sur une chaise, les coudes posés contre le plateau d’une table en verre fumé. Un humain vêtu d’une combinaison noire ouverte. Il se lève en m’apercevant… Gregor Mac Callen du Q.G. de Syrtis Major ! Je m’avance de quelques pas, l’Emnos referme la porte derrière moi. Je dépressurise la combinaison et retire le casque.

« Brad ? » Il est surpris. « C’est toi, Brad ?

— Ben… oui… C’est bien moi.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Ben… et toi, Greg ?

— J’en sais fichtre rien… On m’a conduit dans cette salle… Et c’est tout.

— Ça fait longtemps qu’t’es là ?

— Une petite heure ?

— Et comment t’es arrivé ici ?

— On n’m’a pas demandé mon avis… J’étais en train de dîner quand le système m’a annoncé qu’j’avais d’la visite… J’vais ouvrir, la bouche pleine, et tombe nez à nez avec deux Emnos qui m’demandent de les suivre… Ils m’ont escorté jusqu’au Centre Hospitalier… J’ai d’abord pensé que quelqu’un était blessé… mais je n’ai pas osé leur parler… Un vaisseau m’attendait sur l’héliport… Ils m’ont donné cette combinaison, et m’ont conduit ici…

— C’est la base d’Achéron ? ou une imitation ?

— C’est ! la base d’Achéron ! Ils l’ont déplacée pour qu’elle leur serve de Q.G.. »

La porte s’ouvre… Deux Emnos en combinaison intégrale entrent dans la pièce, avant de s’écarter respectueusement pour laisser entrer à une troisième créature… C’est une femelle, tête nue ; elle porte un exosquelette bronze orné de rayures noires qui moule ses formes comme une peau de reptile. Ses longs cheveux lisses et blancs, détachés vers l’arrière, lui retombent au creux des reins. Avec son visage carré, autoritaire, sa peau d’albâtre, elle me fait aussitôt penser à un guerrier vampire…

« Gregor Mac Callen !… Brady O’Hara ! Je me nomme Assibir Kat Orfax.

Une beauté vénéneuse… ou venimeuse ?

Pourquoi êtes-vous ici ? » Elle nous fixe tour à tour de ses étranges yeux bridés. Des yeux bleu électrique au regard acéré, profond, scrutateur.

« Une beauté fatale… Une veuve noire prête à dévorer sa proie… ou plutôt une veuve blanche…

Vous avez été choisis pour vos liens avec l’équipage du vaisseau Alpha Cent… »

Entendre Alpha Cent me fait dresser l’oreille.

« Nous avons une mission à vous confier…

Une mante religieuse… une mante blanche ! La mante blanche ! Ouais… Ça lui va bien… Deux mesures de gin, une de citron, de la menthe blanche, un trait d’Angostura… une cerise au marasquin… et hop ! Et un Fallen Angel ! Un !… Ange déchu… Ouais… Au choix, la Mante blanche, l’Ange déchu… Ça pète quand même mieux qu’Assibir…

Bien qu’Alpha Cent ne réponde pas, les scanners attestent que les six membres de l’équipage sont en vie…

— Ah ! » J’échange un regard surpris avec Greg.

« Leurs paramètres vitaux sont normaux… Mais… vous qui les connaissez… vous aurez à vous assurer… qu’il s’agit bien d’eux…

— Pardon ? réclame Greg.

Vous allez avoir le privilège de monter à bord d’Alpha Cent pour vous en assurer. »

Nous accueillons la phrase de l’Emnos avec un nouvel échange de regards éberlués.

« Il y a autre chose… Ils ne sont pas seuls… Un septième passager les accompagne… »

Nouvel échange de regards, emplis cette fois de scepticisme et d’incrédulité.

« Nous ne savons ni pourquoi cette créature est à bord, ni comment elle est montée, ni qui elle est… Vous allez devoir faire preuve de prudence, de vigilance… et de circonspection. Cette créature peut être inoffensive… ou représenter une menace, un danger…

Un danger pour qui ?… Pour nous ou pour toi ?

Ce sera à vous de le déterminer… Vous avez quelques grefs de répit d’ici là. Nous allons vous apporter de quoi vous sustenter… Prenez des forces… et reposez-vous… Vous trouverez des toilettes au fond de la salle. » Elle tourne les talons.