« Ton casque… Ta combinaison est pressurisée ?
— C’est O.K., Brad.
— Prêt pour un saut vers l’inconnu ?
— Prêt ! »
J’appuie d’un coup sec sur le bouton qui commande l’ouverture du sas… La porte se déboîte et se range sur le côté… D’une main tendue, j’invite Greg à s’engager le premier… et le suis à l’intérieur du sas étroit éclairé par quatre puissantes diodes rouges.
Je referme la porte en pressant un même bouton, m’attendant à patienter plusieurs minutes dans ce sas confiné… Je suis surpris de voir la couleur des diodes passer au vert en à peine trois secondes. Alpha Cent est donc toujours correctement pressurisé.
« Prêt, Greg ? » J’ai la main droite tendue, paré à presser la dernière commande qui va libérer l’accès au vaisseau.
« Pas l’choix… Prêt ! »
Le sas s’ouvre… sur un hangar plongé dans l’obscurité. Le hangar navette…
J’ai eu tout loisir, ces dernières heures, de me remémorer les plans du vaisseau. J’enclenche l’éclairage situé au-dessus de ma visière, et jette un regard sur le dispositif de détection de présence de mon avant-bras droit… La vue de l’écran parasité me fait grimacer. Nous sommes seuls… et sans arme ! S’il doit y avoir un regrettable imprévu… c’est pour not’ pomme…
J’avance prudemment la tête… la bouge pour éclairer et observer la salle, avant de franchir le seuil… La grande porte blindée de l’accès au vaisseau est verrouillée. Des combinaisons sont accrochées à l’intérieur de placards vitrés, plusieurs valises métalliques, et de grosses bonbonnes, sont sanglées. Le hayon arrière d’Héliantis, la navette, tous feux éteints, est baissé. Le dispositif de gravité artificielle fonctionne. Je me lance et franchis le seuil… Un témoin rouge s’allume au centre de la porte blindée.
« Attends un instant ! » Je vais inspecter Héliantis. Je me rapproche de la navette et entreprends d’en faire le tour complet…
Héliantis est en bon état, mais elle a servi ! Elle porte des traces visibles de salissures, et les extrémités des tuyères sont noircies. L’équipage a utilisé cette navette, cela ne fait aucun doute.
Elle ne semble pas avoir souffert… J’avance vers le hayon, éclaire l’intérieur, monte de quelques pas, et observe, attentif… Du matériel, des sacs de toile, du bazar, mais personne à bord. Je fais demi-tour.
« Greg ! C’est bon !
— O.K. »
Greg entre à son tour dans le vaisseau… et la porte du sas se referme derrière lui !
« C’est… normal ?
— Tout à fait.
— Tant mieux. »
Le témoin rouge vire au vert quelques secondes plus tard, et la porte blindée s’ouvre… sur un vaste hangar…
Je devrais tomber sur un premier module technique rempli à ras bord de matériel. Je suis surpris de découvrir que des modifications ont été apportées au vaisseau. Les deux modules techniques ont été réunis et les flancs d’Alpha Cent ont été équipés de larges sas…
Pourquoi… et comment ? l’équipage a-t-il réalisé le chantier ? Mathias a plus d’un tour dans son sac, mais quand même… Toujours est-il que ce vaste espace est vide… totalement vide !
« C’est vide ? s’étonne Greg.
— Comme tu l’vois… J’crois qu’on n’est pas au bout de nos surprises… »
Au fond, face à nous, le témoin rouge de la console centrale de l’étroite porte blindée vire au vert… Sous un léger sifflement, le sas s’ouvre sur un long corridor… Le couloir est faiblement éclairé par deux bandes centrales vertes phosphorescentes qui courent au sol comme au plafond. Je compte huit portes. Je tente ma chance devant chaque accès, mais ils sont tous verrouillés…
La nouvelle porte blindée s’ouvre sur un corridor qui comprend six accès, tous également bloqués…
Le module suivant ne comporte plus que quatre accès… bloqués, encore bloqués, toujours bloqués. Nous sommes contraints d’avancer vers l’avant du vaisseau… Un nouveau regard sur le dispositif de détection de présence… me fait grimacer. L’écran s’est éteint ! Je le remets en fonction… il ne veut rien savoir…
Avec Greg dans mon dos, j’avance vers le sas suivant, qui s’ouvre lentement… Dans l’entrebâillement, j’aperçois de la lumière ! Le module suivant est éclairé !
Je sursaute de surprise ! de frayeur ! et je suis saisi d’une joie immense ! et d’un soulagement sans nom ! de reconnaître l’équipage d’Alpha Cent. Anna, Lewis, Mathias, Éria, Perthie et Yves ! Tous les six vêtus de la combinaison de la Confédération.
Ils nous observent… immobiles, le sourire aux lèvres.
Plus de six années se sont écoulées depuis leur départ… Mathias a le front ridé et des pattes d’oie ! Comme le temps passe ! Je n’me suis pas vu vieillir ! Les traits d’Anna ont profondément changé… Les marques du temps… Anna me fait signe d’enlever le casque. Je lui réponds d’un hochement de tête interrogateur, les mains au niveau du cou. Anna me confirme d’un nouveau signe de tête.
« Greg ! Tu peux retirer le casque.
— Mais ?… S’il y a contamination ?
— Comme tu veux… J’enlève le mien. »
Je dépressurise la combinaison, retire le casque et inspire une bouffée d’un air chargé de relents synthétiques et chimiques…
« Brad ! C’est toi qu’on envoie à l’abattoir ? me lance Anna tandis que Mathias, la joie dans les yeux, s’avance pour me donner une chaleureuse accolade.
— Salut, Brad ! On a bien cru ne jamais vous revoir ! »
Partagé entre la peur d’une éventuelle contagion… et l’enthousiasme de les retrouver, je réponds l’index droit tendu devant les lèvres, les yeux écarquillés, pour qu’ils comprennent que quelque chose ne va pas.
« Nous sommes… surveillés…
— Salut Brad ! Moi c’est Éria, l’informaticienne de l’équipe ! J’ai piraté l’système. Les communications sont brouillées. Les Emnos ne peuvent pas nous entendre.
— Les Emnos ?! Vous êtes… au courant de c’qui s’passe ?
— Bien plus qu’tu l’imagines, sourit Mathias.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? On a cru vous avoir perdus !
— Hou ! » Mathias souffle. « C’est une… très longue histoire !
— Trop longue ! résonne une voix féminine dans ma tête. On n’a pas le temps d’vous expliquer.
— Qu’est-ce que… » L’équipage d’Alpha Cent s’écarte pour laisser passer une jeune femme… Une rousse aux longs cheveux bouclés et à la peau diaphane constellée de taches de rousseur… Le septième passager ! Je croyais m’attendre à tout… et à n’importe quoi, mais je ne m’attendais pas à découvrir une si ravissante jeune femme !
Elle frôle Perthie… il m’est impossible de ne pas remarquer l’incroyable ressemblance. Elle porte une surprenante combinaison moulante à l’aspect miroir. Un casque miroitant dans une main, elle tient un vulgaire sac à dos de cuir dans l’autre.
« Je suis la fille d’Yves et de Perthie, annonce la jeune femme d’une voix douce, mais ferme. Je me prénomme Ève.
— Mais ?… C’est ta voix qui a résonné dans ma tête ?
— Oui ! résonne en moi, alors qu’Ève, la bouche fermée, me fixe d’un puissant regard vert hypnotique.
— Wow ! Comment ?…
— Vous devez tous quitter le vaisseau en urgence ! ordonne Ève. Le brouillage total va cesser dans quatre minutes. Les Emnos ne vont pas tarder à rappliquer. Rendez-vous à Syrtis Major, mardi 24 décembre… si on n’se voit pas avant.
— Allez ! Venez ! dit Mathias. Dépêchez-vous ! » Il me prend par le bras. Je me retourne, et vois que Greg a conservé le casque. Accompagnés par les six membres de l’équipage, nous remontons le vaisseau au pas de course… Je me retourne pour regarder Ève… mais ne vois personne… Elle a disparu ! Je me demande si je n’ai pas rêvé…
Dans le hangar navette, Anna nous précise de ne pas parler d’Ève. Elle insiste et nous fait promettre de dire que nous n’avons pas rencontré de septième passager, avant d’ajouter de ne plus dire un mot…
Lewis ouvre un placard vitré… et passe un casque à ses compagnons. Nos combinaisons pressurisées, nous reprenons, en deux groupes de quatre, le sas d’appontement. Ce n’est qu’une fois à bord du Marstroller que la quarantaine me vient à l’esprit ! Nous devions laisser l’équipage en quarantaine ! Et me voilà aux commandes de l’appareil qui va ramener l’équipage d’Alpha Cent sur Mars ! Sans aucune précaution d’usage ! Non, mais qu’est-ce qui m’a pris ?… Me voyant hésiter, Anna relève sa visière.
« Vous n’avez rien à craindre de nous. Nous ne sommes pas contagieux.
— Mais nous devions veiller à vous laisser en quarantaine à bord d’Alpha Cent ! » répond Greg, les mains jointes en signe de supplication.
Lewis relève sa visière : « Balivernes ! Cette quarantaine n’est qu’une excuse bidon. »
Je relève ma visière.
« Mais ici… vous êtes pris au piège ! C’est pas moi qui pilote l’appareil. Ils maîtrisent les commandes. J’ai pas la main.
— Pas grave, répond Lewis qui affiche un incroyable air détaché. Nous n’les intéressons pas… C’qui les inquiète… c’est notre septième passager.
— Oh et puis merde ! lâche Greg avant de dépressuriser sa combinaison. Ils vont nous conduire à leur Q.G.
— Au mont Olympus, complète Anna. Oui… nous l’savons.
— Mais comment pouvez-vous être au courant ?
— Le système n’a pas d’secret pour moi, sourit Éria. Le ver est dans l’fruit ! » Elle cligne de l’œil.
