Chapitre 5-66

5.3.7 MARS

Ève – Syrtis Major

C’est de nuit, et sous une pluie battante, que nous amarsissons sur l’astroport de Syrtis Major… Ce n’est pas le déluge qui me contrarie, mais les éclairs qui illuminent l’autre bout de la ville… Il ne s’agit pas d’éclairs d’orages, mais de combats au sol entre Emnos et humains ! Les rebelles ont lancé l’offensive… Ils ont dû avoir vent de la libération des otages.

Une nuée de drones sillonne le ciel de Syrtis Major. Je ne peux dire s’il s’agit d’appareils humains ou emnos. Mais ce que je remarque, c’est que les vaisseaux emnos sont cloués au sol. Tout se déroule comme prévu. Éria m’a devancée, privant ainsi nos ennemis de véritable appui aérien malgré la présence, sur le tarmac de l’astroport, d’un bon nombre de leurs appareils.

Une autre ombre au tableau : le bruit omniprésent ! sifflement et bourdonnement mêlés ! Des rayonnements que je n’ai pas sentis sur le mont Olympus. Une gêne non perçue lors de mes précédents déplacements extracorporels. Je dois même m’appliquer pour détecter la présence de mes parents, de Mathias, d’Éria, de Lewis et d’Anna… Gregor Mac Callen les accompagne. Ils se sont réfugiés dans les sous-sols d’un immeuble voisin de l’usine de méthane du nord de la ville… Les combats sont proches… Je ne suis pas certaine qu’ils aient choisi un abri sûr…

Nous sommes au beau milieu d’appareils emnos, sur une piste éclairée de lumières jaunes clignotantes. Nous avons dû attirer l’attention, je dois faire vite… Je sors ma pèlerine à capuche du sac, et y fourre le casque. Je me lève, enfile la pèlerine, et prends congé d’Uzat après l’avoir remercié pour sa collaboration… Je sors du vaisseau, descends le hayon, aussitôt trempée par d’énormes gouttes de pluie ! et prie Sarah de reconduire Uzat, et son appareil, sur Tanacé 7. Je me suis à peine éloignée, que les moteurs de l’engin repartent ! Je me retourne pour voir l’appareil décoller… s’éloigner, puis disparaître derrière les nuages…

Le secteur est désert, il n’y a personne dans les environs… mais un groupe d’Emnos se précipite dans ma direction… J’enclenche le camouflage… et remonte la piste inondée jusqu’à une zone dégagée. Les appareils sont derrière moi, les bâtiments de l’astroport sur ma droite. Au fond, j’aperçois la tour Kepler. Le parc Sabae est donc devant moi, je suis dans la bonne direction… Je marche jusqu’à ce que la haute clôture métallique de l’astroport me bloque le passage… Dois-je la découper ou passer par-dessus ? Le camouflage engagé, je choisis la seconde option. Personne ne me verra m’envoler au-dessus du grillage…

À quelque six mètres de hauteur, je stoppe un instant pour observer les environs. Même si les arbres du parc me cachent l’horizon, je devine, au travers de leurs imposantes ramures, les lumières d’un immeuble tout proche, certainement le bâtiment administratif des transports. Ce n’est pas ma destination, mais je choisis de faire un petit détour pour y passer. Je survole une haie d’arbustes, et atterris au milieu d’une allée gravillonnée qui descend le vallon jusqu’à un pont de bois… Un petit pont qui enjambe un ruisseau, avant de remonter… L’allée me conduit devant une sculpture élevée et courbe, ornementée d’une frise d’entrelacs. Comme la proue d’un navire, le monument se trouve devant la façade principale du bâtiment. Une surface vitrée, carrée, bombée comme une voile sous le vent. L’ensemble me fait penser à un gigantesque drakkar des temps modernes.

Le bâtiment est entièrement éclairé, mais les seules présences que je détecte sont au rez-de-chaussée. Elles s’activent… Elles s’apprêtent à quitter le bâtiment. Ils sont une dizaine, onze exactement, tous casqués et armés. Je m’avance à une vingtaine de mètres de l’entrée, et désactive le camouflage…

J’attends une bonne minute, le temps que sorte le premier colosse. Il braille quelque chose d’une voix rauque ! Il me fait signe de dégager. Je ne bouge pas. Il réitère son ordre de plus belle, mais je reste de marbre… Il se fige et pointe son arme sur moi ! tandis que ses collègues sortent. Ils ont l’air pressés, ils se précipitent vers le nord. Le dernier Emnos quitte le bâtiment, dépasse celui qui me tient en joue, qui baisse son arme pour lui emboîter la course. Je dois crier… fort ! les sons sont très atténués, étouffés ! et lever le bras gauche pour attirer leur attention. Je les désarme dès qu’ils se retournent. Ils lèvent la tête pour suivre du regard leurs armes qui s’envolent vers les hauteurs…

Je m’avance de quelques pas en inspirant à fond… avant de pousser un cri si puissant que l’onde de choc les bouscule… Je les vois s’observer, ils doivent se parler, mais je ne saisis pas leurs échanges. J’inspire à fond une nouvelle fois… et m’avance vers eux… Ils déguerpissent… Je m’arrête, dépitée… C’est trop facile, j’en suis presque déçue. Je rebrousse chemin pour prendre l’allée qui mène à la résidence Margov.

Je traverse une aire de jeux pour enfants, quelques souvenirs lointains, de Ligurande et de Zadari, me reviennent en mémoire, les années d’insouciance… avant d’arriver au sommet d’un tertre dégagé où stationnent cinq vaisseaux emnos. Deux appareils possèdent une aile en forme de losange, comme celui d’Uzat. Les trois autres ont une aile delta en ogive et un empennage en V. Ils sont garés devant un bâtiment vitré circulaire, la résidence Margov, ma destination !

Je me dirige, à découvert, vers l’entrée principale… Une entrée gardée par un véritable bataillon d’Emnos ! Le premier qui aperçoit ma silhouette sombre ameute la troupe en braillant quelque chose… tout en pointant son arme sur moi… Faisant la sourde oreille, je poursuis mon chemin d’une démarche lente et mesurée. Il vocifère à nouveau, en guise de sommation, avant de déclencher son arme ! Je ralentis aussitôt la scène…

Ce n’est pas une sphère énergétique, mais un projectile. Devant les options qui se présentent, j’hésite un instant… avant de sublimer le métal… Le bolide se vaporise instantanément ! Voyant que son tir ne m’a pas arrêtée, l’Emnos déclenche son arme une deuxième fois. Je renouvelle l’opération, cette fois sans hésiter. Il crie à l’attention de ses collègues… et un déluge de feu s’abat sur moi… Je stoppe les projectiles et les agglomère en une sphère que je vois enfler au fur et à mesure de l’arrivée de nouveaux fragments…

Lorsqu’ils stoppent le vacarme, enfin conscients de l’inefficacité de leurs tirs, je leur renvoie la balle… lentement, m’imaginant dans un bowling original, à ciel ouvert, où les quilles ont été remplacées par des Emnos en armure…

Hors-jeu ! Je m’insurge ! Ils sont hors-jeu ces Emnos qui se déplacent pour éviter la balle ! Ils foncent sur moi sans se démonter… Le bouclier laisse passer la pluie, mais les arrête ! Et malgré les violents chocs, je reste debout et poursuis ma progression… Ils tentent les armes blanches, mais n’ont pas plus de succès. Drôle de corps à corps que ce manège d’Emnos qui me tournent autour, braillent, et font tout ce qu’ils peuvent pour me barrer le passage… Lassée, j’augmente par la pensée mon périmètre de sécurité… et pénètre dans le bâtiment alors que les portes explosent sous les tirs emnos !

Les champs électromagnétiques sont plus faibles à l’intérieur de la résidence. Les bruits sont atténués. Élégi n’est pas loin, je la sens au dernier étage. Elle fulmine, seule, bouillonne de rage contre la révolte qui vient de s’engager.

Dans une pagaille monumentale, un tohu-bohu général de tirs, de commandements hurlés, je m’avance vers le grand escalier… et entame la montée… Des tirs incontrôlés atteignent la verrière qui éclate en une phénoménale explosion ! Un déluge de verre s’abat sur la résidence ! suivi par l’averse qui redouble…

Au dernier étage, le cinquième, je suis étonnée de ne voir aucune porte, mais de découvrir quatre miroirs… Quatre étranges miroirs… Élégi se cache quelque part à l’arrière, mais je n’arrive pas à la situer. Elle semble proche de chaque miroir, comme s’il n’y avait non pas une, mais quatre Élégis, toutes interconnectées par un seul et même esprit !

Souhaitant disposer d’un peu de répit pour réfléchir, j’inspire à fond, me rapproche de la balustrade blanche, puis propulse une onde de choc assez puissante pour dégager les Emnos des deux derniers niveaux…

Je m’approche du premier miroir, et constate qu’il s’agit d’un cadre vibratoire, un écran de protection. Je passe une main au travers… et remarque que l’une présence s’évanouit comme par enchantement ! Élégi n’est pas de l’autre côté.

Je retourne près du garde-corps, et lance une deuxième onde de choc pour dégager l’avant-dernier niveau que les Emnos sont en train de réinvestir… Je me dirige vers le deuxième miroir… retente ma chance… mais n’ai pas plus de succès. J’entreprends de faire le tour de l’atrium au pas de course, passe une main au travers du troisième miroir… la retire et stoppe aussitôt ! C’est le bon passage ! Élégi est tapie quelque part de l’autre côté de ce faux miroir…

Je jette un regard par-delà la balustrade, et constate que les Emnos, entêtés, se regroupent et repartent à l’assaut… Je dois leur couper la route ! L’idée me vient de m’attaquer à l’espace de circulation de l’étage du dessous. Je me concentre sur le garde-corps de l’avant-dernier niveau… et l’arrache de la dalle ! Ce qui surprend les Emnos qui stoppent leur progression. La rambarde entièrement détachée, je la contracte en la froissant comme une vulgaire feuille de papier, et la laisse tomber sur le bassin circulaire en contrebas ! J’en fais de même pour la balustrade du troisième étage… avant de me focaliser sur le palier du quatrième. Il tressaillit, comme sous le contrecoup d’un violent tremblement de terre… Au lieu de faire demi-tour, les Emnos se précipitent vers les escaliers qui rejoignent mon niveau ! Je voudrais crier pour les prévenir… Ils ne me comprendraient pas. Je dois projeter une nouvelle onde de choc pour vider les étages quatre et trois… Les Emnos sont expulsés dans le vide comme des fétus de paille… mais je ralentis leur chute…

J’inspire à fond avant que le nuage de poussière ne m’atteigne, et enjambe le cadre pour passer de l’autre côté du miroir…

Je découvre un étroit corridor sombre… mais les images que renvoient mes yeux n’ont rien à voir avec ce que perçoit mon esprit… Des espèces d’hologrammes trompent mes perceptions… Incommodée par de fortes odeurs épicées, je ferme les paupières et avance à l’aveugle, dirigée par mon ressenti de l’espace environnant… Je suis dans une petite pièce vide, une pièce dont les cloisons s’agitent mollement… Des tentures, ce sont des tentures. Je me rapproche d’un angle et déplace l’une d’elles… Je découvre une nouvelle pièce, plus grande… avec une table basse, rectangulaire, une espèce de méridienne et un meuble massif… Je perçois une cloison fixe sur ma gauche… et devant. La cloison se prolonge sur ma droite, jusqu’à ce qu’une nouvelle tenture barre le passage… Élégi n’est plus qu’à quelques mètres. Je sens sa présence, mais ne peux deviner ses pensées. Elle porte un casque… elle s’appuie sur le pommeau d’un satikka… Elle sait que j’arrive, elle m’attend, immobile… J’ouvre les paupières pour découvrir, à la faveur d’un flambeau électrique, une surprenante salle circulaire. Je referme les paupières et avance vers la tenture… lorsqu’une voix éraillée, traduite dans ma langue, me fait sursauter.

« Qui es-tu ? misérable créature ? Comment oses-tu pénétrer ma demeure sans y être conviée ?

— Wow ! Et toi ! malheureuse Élégi Rès Alifax ! Comment oses-tu me traiter de misérable créature ? Je suis Ève ! Un ange de Zand ! L’esprit qui régit l’univers !

Ah, ah, ah, ah, ah ! » Elle éclate d’un rire dément. « Et moi je suis Élégi Rès Alifax ! L’ange de Cherfa ! Le dieu de l’univers !

C’est pas gagné. Eh bien, Élégi… parlons en êtres civilisés, d’ange à ange… » Je sens qu’elle lève le satikka pour le brandir des deux mains ! Elle s’apprête à déclencher l’arme ! Déçue, c’est avec amertume que je soupire avant de soulever la tenture qui nous sépare. Je lui arrache farouchement le satikka !

« Argh ! Qu’est-ce que… » J’ouvre les paupières et la vois fondre sur moi ! tête baissée ! comme un animal enragé ! Elle se heurte à mon bouclier, mais revient aussitôt à la charge !

« Élégi ! Tu ne peux m’atteindre, je suis un esprit ! »

Elle ne m’écoute pas et se rue à nouveau sur moi ! D’un geste vif, elle extrait de l’avant-bras gauche de sa combinaison une arme de poing laser ! et commence à battre l’espace… en vain… Elle jette furieusement l’arme par-dessus l’épaule, et dégage de son exosquelette un impressionnant poignard à lame recourbée ! Elle tente de me frapper à plusieurs reprises, mais son bras rebondit sur ma protection…

« Tu as un bouclier ! Mais je trouverai la faille ! Tu es prise au piège ! » Elle presse un dispositif de sa combinaison, faisant exploser la cloison ! Les crissements électromagnétiques du dehors reviennent aussitôt m’assaillir… Jaillissant du dos de son exosquelette, une espèce de harpon télescopique se plante dans le plafond !

« Si t’es un ange… alors sais-tu voler ? »

Elle me charge pour me pousser dans le vide… Je l’esquive ! Elle se retrouve au-dessus du vide, mais pivote et retrouve le plancher grâce au harpon qui lacère le plafond… mais tient bon ! Je forme un brouillard lumineux autour d’elle, l’éloigne de trois bons mètres, avant de la soulever jusqu’au plafond… Je remarque qu’elle porte, comme Assibir, le liseré argenté, la marque du leader… Bien qu’à ma merci, elle continue de se débattre comme un beau diable…

« Pourquoi viens-tu m’importuner ainsi ? J’ai d’autres chats à fouetter !

— Justement, Élégi… Je viens t’empêcher de commettre l’irréparable. Les humains ne sont pas tes ennemis ! Vous devez vous réconcilier ! Emnos et humains doivent collaborer, dans l’intérêt de tous. Tu dois être en paix avec les humains ! » Je la repose…

« Jamais ! » Elle se jette dans le vide… J’accours pour ralentir sa chute, mais découvre, stupéfaite, qu’elle ne tombe pas comme une pierre, mais plonge et entame une large courbe ! Elle atterrit près d’un groupe de gardes et me désigne d’un bras tendu… Un flash éblouissant jaillit ! et une onde de chaleur vient me percuter ! tandis qu’explosent les deux derniers étages de la résidence Margov… Projetée dans les airs par le souffle, j’enclenche le camouflage pour qu’ils pensent s’être débarrassés de moi… Je me rétablis d’une pirouette, et me décale des flammes de l’incendie qui ravage l’édifice pour observer les Emnos… Ils s’éloignent du bâtiment, ils se dirigent vers le nord-est… Je vais devoir revenir à la charge… cette fois à la Sipséis. Je dois trouver un coin tranquille, un abri pour mon corps… Le sous-sol de la résidence ?… Peut-être chercheront-ils mes restes dans les gravats. Le bâtiment administratif des transports ! Il a été déserté ! J’y retourne !