Quelle mauvaise nuit ! Je me réveille avec l’impression de n’avoir fait que des cauchemars… Et nous y voilà… au 25 décembre 2391 ! Le jour que j’attends depuis si longtemps… J’ai même du mal à y croire… Mais le temps avance, implacable, tel un rouleau compresseur que rien ni personne ne peut arrêter…
Je me retourne et découvre que je suis seule. Yves est déjà levé.
« Lumière ! » Les yeux mi-clos, je ramasse ma chemise de nuit abandonnée sur le parquet de la chambre, l’enfile et me lève… Je passe aux toilettes et rejoins le salon où Yves et Éria prennent le petit déjeuner avec Ève.
« Chérie ! me lance Yves.
— Maman !
— Bien dormi ? » me demande Éria, un large sourire au visage. Elle grimace et fait la moue. « Mmm ! T’as pas l’air dans ton assiette…
— T’inquiète pas, Maman… » Ève a un regard inhabituel, mystérieux, presque triste. « Tout se passera bien », ajoute-t-elle l’air confiant. Je m’apprête à commander mon petit déjeuner, lorsque des sacs plastiques m’interpellent.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Ah ! s’exclame Ève. Oui… Vos nouvelles combinaisons. »
Ève se lève, elle attrape le premier sac, déchire l’emballage et déplie une combinaison luisante… Apercevoir les bandes argentées sur les côtés m’étourdit… Je me laisse choir sur la chaise la plus proche.
« Ça va, Chérie ? » Yves se lève pour se mettre à genoux devant moi. « Qu’est-ce qui t’arrive ?
— C’est écrit, Maman… Tu dois l’accepter. » Je soupire…
« Au fait… lâche Ève. J’ai réussi à obtenir une navette pour la Terre…
— Ah !
— Mais je suis désolée…
— Désolée ?… Pourquoi désolée ?
— Eh bien… parce que je pars… aujourd’hui !
— Hein ?! s’exclame Yves qui se redresse. Aujourd’hui ! Mais ?… On prépare nos bagages, on en a pour cinq minutes, on t’accompagne, ma Chérie !
— Évidemment ! » Je m’apprête à me lever. Ève pose une main sur mon épaule.
« Vous ne devez pas m’accompagner ! » Le ton est ferme. « Je dois être seule ! Seule !
— Mais ! intervient Yves.
— Pas de mais, Papa… Vous prendrez une prochaine navette… Nous nous retrouverons sur Terre d’ici… quelques semaines… Je vous le promets ! » Ève entrouvre la baie vitrée et se penche : « Anna ! Mathias ! Lewis ! Gregor ! Vous pouvez venir ? »
Nos camarades nous rejoignent, Ève referme la baie.
« Oui, je voulais vous dire… Je quitte Mars tout à l’heure.
— Hein ?! s’écrie Mathias.
— Un vaisseau m’attend à l’astroport. »
L’astroport ! Le mot provoque une nouvelle résurgence de mon expérience extratemporelle ! Je ne peux y échapper… Tous les morceaux du puzzle s’emboîtent un à un.
« Le vaisseau va me conduire jusqu’à une navette orbitale, poursuit Ève.
— Mais… tu n’devais pas adresser un message à la Terre ? demande Anna.
— C’est fait, Anna… Les Terriens l’ont déjà reçu. » Elle sourit. « Ils doivent se demander c’qui s’passe ici… Bon… Vous avez de nouvelles combinaisons. Si vous souhaitez m’accompagner jusqu’à l’embarquement… »
*
Nous n’avons pas été longs à nous équiper, comme Ève qui a revêtu sa combinaison miroir. Nous sommes montés à bord du véhicule qui nous attendait devant la résidence de Gregor Mac Callen. L’engin nous a déposés près de l’entrée 4 du terminal sud de l’astroport. Le grand noir qu’Ève appelle Iosni, et trois de ses collègues, nous ont escortés jusqu’à une salle d’embarquement, où nous étions attendus par le gratin martien…
… « Vous avez bien suivi mes recommandations ? demande Ève à Carol Destees.
— Oui. C’est le système qui se charge de votre acheminement.
— Parfait… Merci… Restez vigilants… et ne baissez pas la garde ! Le conflit est loin d’être terminé… » Elle s’adresse à nous six : « Vous tous… je vous aime… Je vous retrouve sur une Terre libérée ! Soyez confiants. »
Elle nous embrasse… Yves en avant-dernier, moi la dernière…
« Je t’aime, Maman.
— Je t’aime, ma Chérie… Fais bien attention à toi.
— Mais toi aussi, Maman. »
Elle attrape son sac d’un geste désinvolte, se dirige vers la porte d’embarquement, se retourne, nous fait signe de la main, le visage éclairé par un grand sourire, puis disparaît de l’autre côté…
Derrière les vitres de la salle, Yves et moi, bras dessus, bras dessous, la regardons s’avancer vers un Marstroller blanc. Elle nous adresse un dernier signe, avant de s’éclipser à l’intérieur de l’appareil…
C’est avec un fort pincement au cœur que je vois l’engin décoller… Il s’élève doucement… lorsqu’une lumière aveuglante m’oblige à fermer les paupières ! Dans un vacarme assourdissant, les vitres éclatent ! le sol tremble ! J’entrouvre les paupières et découvre les vitres entièrement fragmentées. Quelqu’un hurle “À terre !”, mais je reste debout, pétrifiée ! C’est un cauchemar… Je ne veux pas croire ce que je vois ! Je ne peux pas croire ce que je vois… Le Marstroller vient d’exploser ! projetant dans les airs des éclats de métal calcinés ! Tandis qu’une bande de feu lèche la piste, un épais nuage noir s’élève… Non !… Non !… Ève !… Non !… Ève !… Ève !… Où es-tu, ma Chérie ?… Dis-moi qu’tu n’as rien !… Quelqu’un hurle : « Nom de dieu ! Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ne restez pas ici ! » Les ordres fusent, une véritable panique s’empare du public !
« Des vaisseaux emnos ! crie quelqu’un.
— Ils attaquent ! » lance un autre. Quelqu’un m’empoigne et me tire vers lui… ou vers elle… Je me laisse faire, me laisse entraîner… Comme une somnambule, je crois descendre un escalator à l’arrêt… Il y a foule au rez-de-chaussée… Une bousculade m’entraîne… Une alarme retentit… L’éclairage vire au rouge et commence à battre au rythme des “Tutt… Tutt… Tutt… Tutt…“ de l’alarme. Tout le monde court… me bouscule. Provenant du fond d’un couloir, des Emnos en armure se rapprochent… La foule hurle sous un “Alerte maximale ! Évacuation immédiate !” Tous font demi-tour… Je reste pétrifiée… Ils s’avancent… L’un d’eux projette son sceptre sur moi…
