Chapitre 5-76

5.3.9 TERRE

Ahmed Al-Mulla – Irak

Kardalan, sur la rive gauche du Chatt Al-Arab, à une centaine de mètres des eaux calmes du fleuve.

Pour Dhuhr, j’ai rejoint un groupe de fidèles. Agenouillé devant le fleuve, le dos au grand bassin circulaire qui signale l’entrée de l’orangeraie, en position de prière, la tête posée sur une Turbah de Kerbala, je récite à voix basse les prières de midi…

Nous sommes youm al-arba, au mois de Ramadan.

Les quatre raka’ah terminés, en position assise, les paupières fermées, je récite le Tachahoud et le Sâlam :

« … Ach-hadu Al-lâ illâha illa-l-lâhu, Wahdahu lâ charika lahu wa ach-hadu An-na Muhammadan Abduhu wa rasuluh. Allah-umma çalle ‘alâ Muhammadin wa Âle Muhammad… Assalâmou alayka ayyou-han-nabiyyou wa rahmatoullâhi wa barakâtoh. Assalâmou ‘alaynâ wa ‘alâ ‘ibâdil-lâhi-ç-çâlihîn. Assalâmou ‘alaykoum wa rahmatoullâhi wa barakâtoh… Allahu Akbar… Allahu Akbar… Allahu Akbar… » Je lève les mains… lorsqu’un cri de surprise jaillit de l’assemblée ! J’ouvre les paupières pour aussitôt les refermer, ébloui par une lumière aveuglante qui éclate de l’horizon ! Je porte instinctivement les mains au visage, pour me protéger, et tente de rouvrir les paupières… Un frisson de chair de poule me parcourt ! Une immense vague rouge submerge le ciel ! Ad-Daddjâl !… Quand le ciel se fendra !

La ligne de crête, ambrée et rutilante, éclipse le soleil… Quand le soleil sera obscurci !

Le flot ensanglanté s’étend, enflammant un ciel où l’écarlate s’entrelace avec de funestes nuages d’ébène ! La palmeraie des bords du Chatt Al-Arab est engloutie dans les ténèbres, quand surgit une onde apocalyptique ! En un éclair, elle fait table rase du passé.

Quand les montagnes seront pulvérisées ! L’heure du jugement dernier ! Notre monde s’éteint… il retourne à ses origines… Je suis assourdi par les monstrueux rugissements du cataclysme… La boucle est bouclée ! Mes muscles convulsent, mon corps entier tressaille !

Je me réveille en sursaut ! hors d’haleine, mon cœur bat la chamade ! Un temps suspendu, habité par de terribles images gravées comme si elles étaient les dernières, en attente d’un avenir incertain… J’entends, à ma droite, une respiration calme et profonde… Shérine dort près de moi. Ce n’était qu’un mauvais rêve ! Un cauchemar effrayant, d’un réalisme… terrifiant ! qui mêlait le réel à l’imaginaire. La première partie de la scène était vécue… elle se déroulait ce midi même… mais, avec bonheur et bénédiction… qu’Allah le Très-Haut nous protège ! la suite n’était que pure invention.

Après Dhuhr, j’ai pu chevaucher mon speedglide, remonter le Chatt Al-Arab jusqu’à l’île Sinbad, prendre le canal Qamat Ali en passant sous le pont Al-Najebeia, et poursuivre jusqu’au Hawr Al-Hammar… L’immense plan d’eau est couvert de roseaux. Marécages et roselières composent un véritable labyrinthe et dissimulent les villages lacustres des Ma’dans, les gens des marais.

Shérine est une Ma’dan. Sa famille est l’une des plus anciennes à habiter les marais. Très attachés à leurs coutumes ancestrales, ils vivent encore de pêche, de chasse, et de la culture de riz, de blé et d’orge, sur de minuscules lopins de terre. Ils habitent dans de somptueuses huttes de roseaux, des moudhifs traditionnels. L’armature de celui de Shérine est constituée de neuf arches. Des arches formées par la jonction d’énormes bottes de roseaux plantées dans le sol, pliées et aboutées en arceaux parfaits. Elles sont ensuite réunies par de nouvelles bottes de roseaux, plus menues, puis recouvertes de nattes…

Je ne vais pas pouvoir me rendormir… Je me redresse doucement, pose les pieds au plancher… en prenant garde de ne pas faire grincer le châlit, et sors à tâtons prendre l’air… Un calme étrange règne sur le marais. Je n’entends qu’un doux clapotis, de légers bruissements de roseaux… Je n’entends pas les coassements habituels des batraciens… ni les stridulations des insectes nocturnes. Dans la nuit étoilée, de surprenantes volutes de vapeurs roses et bleues dansent au-dessus des roseaux… Je me frotte les yeux, pensant être victime d’une hallucination… Elles sont toujours là ! Elles s’enroulent gracieusement en boucles hypnotiques, se gonflent d’énergies lumineuses, virevoltent en spirales limpides dans une danse voluptueuse et sensuelle… Comme envoûté par le spectacle, je reste figé quelques instants, avant d’avoir l’envie, le besoin, de partager ce moment avec Shérine. Je regagne le moudhif et m’agenouille devant le châlit pour murmurer : « Hbiba… Il y a de drôles de lueurs dehors… » Je dépose un baiser sur sa tempe. Elle lâche un soupir d’aise.

« Mmm…

— Veux-tu venir voir ? » Je caresse ses cheveux.

Le froissement des draps accompagne le mouvement de Shérine. Alors qu’elle se redresse dans l’obscurité, mes doigts parcourent la courbe de son dos, de ses reins, effleurent sa hanche, pour se perdre le long de sa fesse… Elle pose les pieds sur le plancher et nous allons tous deux, main dans la main, épaule contre épaule, à la lueur des étoiles, vers la porte de roseaux tressés que j’ai laissée entrouverte…

Je comprends, dès les premiers pas, que quelque chose vient de changer : les chants familiers des batraciens sont de retour… comme les stridulations des insectes… Les étranges lueurs se sont évanouies, elles ont disparu…